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DEUX MONDES.
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REVUE
LES
DEUX MOIN
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D'ARTICLES CHOISIS DANS LES MEILLEURS REVUES ET RECUEILS PÉRIODIQUES.
TOME DEUXIÈME. - 1840.
Jjruxclltd,
SOCIETE TYPOGRAPHIQUE BELGE,
ADOLPHE VAHLBN ET C'«i
1840
L'IRLANDE
SOCIALE, POLITIQUE ET RELIGIEUSE.
PAR M. GUSTAVE DE BEAUMONT.
M. Gustave de Bedumont, dans la préface de son excellent livre , remarque , avec beaucoup de raison , qu'aucun pays plus que l'Irlande ne mérite l'atten- tion du moraliste et de l'homme politique. Il n'est aucun pays, en effet , qui . pendant une durée non interrompue de sept siècles, ait, tantôt sous une forme, tantôt sous l'autre, subi une si constante, une si dure oppression. Il n'est aucun pays où la tyrannie ait produit des effets plus visibles, et, par une juste expiation, créé pour les tyrans plus d'embarras et de périls. Jusqu'ici pourtant la situation de l'Irlande n'avait point été complètement décrite, et la raison en est simple. L'Irlande , depuis le milieu du xvn° siècle , est liée à l'Angleterre par ses institutions et ses lois , tandis qu'elle en est séparée par ses sentiments et ses mœurs. Pour se former une opinion saine et complète, il faut donc connaître à la fois les institutions et les lois de l'Angleterre , les mœurs et les sentiments de l'Irlande. Puis , il faut rapprocher les deux termes du problème, les comparer, et examiner si de celte comparaison ne sortirait pas l'explication toute naturelle de faits étranges dont , au premier abord , l'esprit ne peut se rendre compte. C'est là un travail très-compliqué, très- difficile, et que bien peu d'écrivains, dans le temps où nous vivons, auraient eu le courage d'entreprendre et la patience d'achever. On doit donc une véri- table reconnaissante aux hommes qui, comme M. de Beaumont , savent, pen- dant plusieurs années de leur vie, s'affraiichii' de nos vagues préoccupai ion-' .
tome m. 1
G i/lRLANDE SOCIALE,
et concentrer sur un point déterminé toutes les forces de leur esprit. Pour dé- couvrir la vérité, M. de Beaumont , d'ailleurs, n'a rien négligé ; il a fait deux voyages en Irlande et visité les recoins les plus obscurs et les plus ignorés de ce malheureux pays. Il a lu tous les documents anciens ou modernes qui pouvaient l'éclairer, et, ce qui vaut mieux encore, il a interrogé les hommes notables de tous les partis. Puis, recueillant ses souvenirs, il a écrit un livre où l'on peut sans doute signaler quelques défauts et quelques la- cunes, mais qui n'en est pas moins un des ouvrages les plus remarquables de l'époque.
Ce qui a frappé d'abord M. de Beaumont , et ce qui frappe tous ceux qui visitent l'Irlande pour la première fois , ce sont les contrastes qu'elle présente. L'Irlande n'est certainement pas le seul pays où il y ait en haut un luxe inso- lent, en bas une révoltante pauvreté,- mais il existe d'ordinaire une série de situations intermédiaires qui forment transition , et qui atténuent la dissonance. En Irlande, dans les campagnes du moins , ces situations intermédiaires man- quent, et l'œil n'aperçoit que des châteaux magnifiques ou des huttes miséra- bles, que des riches qui ne se refusent aucune de leurs fantaisies , ou des pau- vres qui meurent de faim. En Irlande , en un mot , la classe moyenne ne fait que de naître, et sur une population de huit millions d'hommes , on ne compte guère moins de trois millions d'indigents. C'est là un état de choses dont l'humanité gémit et dont la politique s'inquiète. C'est un état de choses qui ne saurait durer sans menacer sérieusement le repos et la puissance des trois royaumes unis. Aussi, l'Irlande est-elle devenue, en Angleterre et en Ecosse, l'objet principal de la préoccupation publique. Quelle est la cause des malheurs de l'Irlande? Et, cette cause connue, comment peut-on en détruire les effets? Telle est la double question que se posent les hommes d'État de tous les partis, et qu'aucun d'eux n'a su résoudre jusqu'ici. Plus impartial et plus libre. M. de Beaumont l'a-t-il complètement résolue? Je n'oserais le dire. Je crois pourtant qu'il a vu plus loin que ses devanciers et pénétré plus avant.
Et d'abord M. de Beaumont a parfaitement compris que c'est surtout à l'Irlande des siècles passés qu'il faut demander l'explication de l'Irlande ac- tuelle. 11 a donc fait précéder la partie critique de son livre d'une introduction qui résume rapidement les principales phases d'une histoire trop peu connue. Comme ce morceau est, en quelque sorte , la base de tout l'édifice, il importe d'en donner une idée avant de loucher au fond même de la question.
C'est en 1109, sous Henri II, que les Anglo-Normands mirent pour la pre- mière fois le pied en Irlande, sur celte terre où ils devaient apporter tous les inconvénients de la conquête, sans aucun de ses avantages. Ailleurs en effet , par la fusion qu'elle opéra entre des races jusqu'alors étrangères l'une à Pau- lie , la conquête , en définitive , renouvela les institutions , fortifia les mœurs, épura les croyances , et prépara ainsi les progrès de la civilisation,- mais en Irlande , où cette fusion ne put avoir lieu , la conquête n'eut d'autre effet que de pervertir a la fois les vainqueurs et les vaincus , et de les condamner à une lutte étemelle. M. de Beaumont explique très-bien comment les causes mêmes qui rendirent la conquête facile l'empêchèrent ensuite de s'étendre et de se consolider. La première de ces causes, c'est le fractionnement de l'Irlande,
POLITIQUE ET RELIGIEUSE. 7
subdivisée en une foule de principautés trop isolées el trop faibles pour résister à l'invasion , mais trop nombreuses et trop indépendantes pour qu'on put les soumettre toutes à la fois. La seconde , ce sont les liens étroits qui continuè- rent à subsister entre les conquérants et la mère-patrie. Établis sur quelques points de la côte, les Anglo-Normands regardaient leurs possessions irlandaises comme une ferme ou comme un comptoir, et dès 1295, sous Edouard 1er, l'absence habituelle des principaux propriétaires passait, aux yeux d'une por- tion de l'Irlande , pour une calamité nationale. Ainsi au dedans du territoire conquis (le pale) les Anglo-Normands avec leurs idées, leurs mœurs el leurs institutions, telles qu'ils les avaient apportées d'Angleterre; au dehors les Irlandais avec leurs lois, leurs coutumes, leurs croyances , telles qu'ils les avaient reçues de leurs pères; puis , entre ces deux populations si différentes, une guerre tantôt sourde, tantôt ouverte, mais qui ne permettait aucune es- pèce de fusion : tel fut l'état de l'Irlande pendant un siècle et demi.
Une circonstance pourtant existait, qui devait mettre fin à cette déplorable situation et préparer entre les Anglais établis en Irlande et les Irlandais une assimilation salutaire. Les Anglais trouvaient très-bon de conserver sur le sol conquis l'organisation féodale de l'Angleterre et de s'en servir pour opprimer les Irlandais ; mais ils trouvaient très-mauvais qu'au nom même el en vertu de cette organisation féodale, le roi d'Angleterre prétendit leur dicler des lois et les asservir. Dès le xme siècle, il s'établit entre le roi d'Angleterre et les Anglais établis en Irlande une lutte persévérante et qui ne pouvait manquer de rapprocher, dans un intérêt commun , tous ceux qui habitaient le même sol. Aussi voit-on dans les vieux historiens que , dès le milieu du xiv° siècle, les Anglo-Normands avaient adopté les mœurs, la langue et les lois du peuple vaincu. Bien plus que le peuple vaincu , ils repoussaient d'ailleurs la domina- lion anglaise, ce qui les faisait accuser d'être plus Irlandais que les Irlandais eux-mêmes , Hibernis hiberniores. S'ils se fussent alors saisis de l'indépen- dance qu'ils revendiquaient , tout prouve que les (races de la conquête se seraient promplement effacées; mais l'Angleterre n'était pas à celle époque inoins ennemie qu'aujourd'hui de l'indépendance irlandaise, et moins déter- minée à rester maîtresse à tout prix. En 13GG , sous Edouard III , elle eut donc, pour la première fois , recours à un moyen souvent employé depuis et qui, en rajeunissant la conquête, devait en maintenir toutes les violences et toutes les rigueurs. Ce moyen , on le sait , fut de substituer aux anciens conquérants des conquérants nouveaux, purs de tout contact avec le peuple vaincu. Les Anglais nés en Irlande furent déclarés incapables d'être propriétaires , et d'autres Anglais vinrent se mettre à leur place. En outre, pour empêcher que ceux-ci ne finissent, comme leurs prédécesseurs, par oublier leur origine , le fameux statut de Kilkenny interdit, sous peine de mort, de contracter mariage avec les Irlandais et de vivre selon leurs lois et leurs mœurs. Ce fut alors un crime de prendre le costume des naturels du pays, de laisser, à leur imitation . pousser sa barbe sur la lèvre supérieure, et de parler leur langue. Ce fut un crime aussi d'entretenir avec eux les plus simples relations de bon voisinage , par exemple , d'accorder si ri- des terres anglaises le droit de pâture à leurs troupeaux.
8 L'IRLANDE SOCIALE,
Ainsi, à dater du statut de Kilkenny, il resta bien établi en droit qu'il devait y avoir en Irlande non-seulement deux peuples , mais deux races entre les- quelles la loi plaçait à toujours une barrière insurmontable. Il resta bien établi que l'une de ces deux races était la maîtresse de l'autre, et que celle-ci n'avait que le cboix entre la servitude ou la guerre. Est-il étonnant que la guerre, une guerre terrible, acharnée , ait été pendant deux siècles entiers la conséquence d'une telle législation ?
Si la conquête se fût étendue sur l'île entière, le statut de Kilkenny, malgré les injonctions de l'Angleterre , n'aurait pourtant pu subsister longtemps dans toute sa rigueur. Il est possible de maintenir la séparation de deux races juxtaposées , et la sujétion de l'une à l'autre, quand elles diffèrent profon- dément , comme la race noire et la race blanche ; mais , entre la race anglaise et la race irlandaise , la différence était trop petite pour que, réunies sur le même sol , elles n'arrivassent pas à se rapprocher et à se fondre. Ce qui les tint séparées, c'est que jusqu'à latin du xvi° siècle la conquête ne dépassa point une limite très-rapprochée de la mer. Ainsi , sous Henri VIII , 400 ans après la première invasion , le territoire de la colonie (le pale) se réduisait à un rayon de sept lieues. Henri VIII, au faite de la puissance, entreprit alors de soumettre le pays tout entier, et soit qu'il réussît, soit qu'il échouât, il y avait pour l'Ir- lande dans cette entreprise les germes d'un meilleur avenir. Mais au moment où la distinction des races allait, sinon disparaître, du moins s'affaiblir, une autre distinction apparut bien plus durable , bien plus vivace, celle des reli- gions. L'Angleterre venait de se faire protestante, et voulait que l'Irlande le fût comme elle. Henri VIII demandait donc à l'Irlande non-seulement de recon- naître la suprématie politique de l'Angleterre , mais de se soumettre à sa su- prématie religieuse, non-seulement d'accepter les lois, mais d'adopter ses croyances. C'était une tyrannie pire que toutes les autres, et à laquelle l'Irlande catholique eut l'honneur d'opposer une invincible résistance.
On sortirait des bornes d'un article, si l'on voulait suivre ici dans toutes ses phases la lutte terrible qui commença sous Henri VIII et finit sous Guil- a u me 111 , un siècle et demi plus tard. Pendant cette longue et sanglante pé- riode , tous les moyens, depuis la confiscation en masse des propriétés jusqu'à la déportation des habitants, furent employés à plusieurs reprises. A cet égard, Elisabeth , et Jacques 1er, Charles I« et Cromwell , Charles II et Guillaume III n'eurent qu'un esprit et qu'une politique. A la lin du xvne siècle , les catholi- ques d'Irlande, dépouillés de leurs biens et de leurs droits, persécutés , déci- més, écrasés, étaient encore pourtant aux protestans dans la proportion de qua- tre à un. Il est vrai que sur onze millions d'acres de terre , ils n'en possédaient plus qu'un , et que ce million même était concentré dans cinq à six grandes fa- milles anglaises. Ainsi la conquête était complète, et le sol tout enlier avait cessé d'appartenir aux anciens habitants du pays.
Il faut remarquer que ce n'est plus à titre. d'Irlandais qu'ils se trouvaient dépossédés . mais à titre de catholiques. S il y avait deux lois pour les deux religions, il n'y en avait plus qu'une pour les deux races, et un Irlandais pro- lettnnl < ùi compté parmi les vainqueurs, de même qu'un anglais catholique parmi les vaincus. < omme malgré les persécutions et les tentations, les Irlan-
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dais étaient restés tous fidèles à leur culte , il n'en résultait pourtant dans leur situation aucun changement réel. Seulement le sentiment religieux venait fortifier le sentiment national, et un nouveau sujet de colère et de haine se joignait aux anciens.
On sait qu'à cette époque commença pour l'Irlande un nouveau genre d'op- pression , l'oppression légale et systématique. Pendant la lutte, l'Angleterre avait agi contre l'Irlande catholique violemment, arbitrairement, selon les passions et les besoins du moment. La lutte finie, elle crut devoir régulariser la persécution; de là sous Guillaume et sous la reine Anne , le code pénal , ce code qu'un siècle plus tard Burke flétrissait comme le plus puissant et le plus ' habile instrument d'oppression qui ait jamais été inventé par le génie pervers de l'homme. On ne défendit plus alors aux catholiques de rester fidèles à leur culte ; mais l'exercice de ce culte fut entouré de tant de restrictions et de pièges , qu'il devint à peu près impossible. Déchus d'ailleurs du droit d'élire et d'être élus, exclus de tous les emplois de l'armée , de la marine, de la magis- trature et même du barreau, déclarés incapables d'acquérir des propriétés immobilières, et de faire de longs baux; forcés, s'ils voulaient exercer le com- merce ou l'industrie, de se soumettre aux taxes et aux vexations dont les ac- cablaient des corporations exclusivement protestantes, ils furent frappés à la fois dans leur vie politique et dans leur vie civile. On ne respecta même pas leur vie domestique , et des lois intervinrent d'une part pour enlever au père catholique la tutelle de ses enfants, de l'autre pour le dépouiller de sa fortune au profil de celui de ses fils qui se ferait protestant.
Je ne puis ici qu'indiquer brièvement les dispositions principales du code pénal. 11 en est pourtant de plus humiliantes encore, celle par exemple qui autorisait tout protestant à prendre au prix de 5 liv. st. tout cheval apparte- nant à un catholique, et celle qui interdisait aux catholiques d'avoir des ar- mes, même pour leur défense personnelle. Au reste, j'en ai dit assez pour qu'on comprenne la situation des catholiques irlandais au commencement du xviip siècle. Il faut ajouter que loin d'user modérément de leur supériorité légale, les protestants en abusaient scandaleusement, et ne se piquaient, lors- qu'il s'agissait des papisles, ni de justice ni d'humanité.
Mais si l'Irlande catholique souffrait, l'Irlande protestante était-elle du moins libre et heureuse? Point du tout, et ici apparaît dans tout son jour le pacte honteux dont avec une grande sagacité M. de Beaumont a trouvé les germes dès les premiers jours de la conquête. En vertu de ce pacte , tacitement convenu , l'Irlande protestante acceptait le joug de l'Angleterre, pourvu que l'Angleterre, en échange, l'aidât à opprimer l'Irlande catholique. Ainsi depuis Henri VII une loi existait, la loi Poyning , qui subordonnait complètement le parlement irlandais au parlement anglais , et donnait à celui-ci le droit de régir l'Irlande sans elle et malgré elle; mais toujours jusqu'aux lois pénales le parlement irlandais avait protesté contre cette loi. A dater de cette époque, les protestations cessèrent, et le parlement irlandais souscrivit à sa propre dé- gradation. Ainsi encore, il existait en Irlande des fabriques d'étoffes de laine très-nombreuses, très-riches, et qui entretenaient dans plusieurs comtes beau- coup d'aisance et d'activité. Ces fabriques, parce qu'elles portaient ombrage
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à l'Angleterre, furent annéanlies presque sans réclamation delà part des pré- tendus représentants du pays.
En présence d'une telle politique, toutes réflexions seraient inutiles , et si l'on s'étonne, c'est qu'une nation de plusieurs millions d'hommes ait pu la supporter si longtemps. Ce n'est pourtant qu'en 1760 qu'éclatèrent les pre- mières insurrections populaires. Encore ces insurrections n'eurent- elle alors aucun caractère politique ou religieux. Aux exaclions des propriétaires et du clergé prolestant, les petits fermiers répondirent par l'assassinat et par l'in- cendie; mais rien n'annonçait encore qu'un grand mouvement, un mouvement national, se préparât. Il en fut autrement dix-huit ans après au moment de la guerre d'Amérique. Alors le sentiment du droit se réveilla, l'exemple des Amé- ricains agita les esprits , et l'Angleterre, effrayée et affaiblie, 'crut devoir con- jurer l'orage en adoucissant les lois pénales. Peu de temps après , la guerre d'Amérique se prolongeant , la grande association des volontaires se forma dans le but apparent de résister à l'invasion étrangère, et cette association, espèce de parlement militaire qui choisissait ses chefs, discutait publiquement votait des résolutions, et présentait des pétitions à la pointe des baïonnettes, commença, bien que composéepresque exclusivement de protestants , à élever une voix hardie en faveur des principes éternels de la justice et du droit. On sait que le résultat de l'intervention des volontaires fut d'une part de nou- velles concessions aux catholiques, de l'autre l'abolition de la loi Poyning, et la reconnaissance formelle par l'Angleterre de l'indépendance du parlement irlandais.
Jusque-là la lutte n'était pas sortie du cercle des vieilles institutions an- glaises, et des droits que ces institutions consacraient. Comme le remarque d'ailleurs très-judicieusement M. de Beaumonl, quelques-uns de ces droits ont toujours paru si sacrés en Angleterre, qu'au temps même de la plus dure op- pression, les Irlandais catholiques n'en étaient pas entièrement privés. Ainsi, quand les lois pénales leur enlevaient le droit de faire partie même des assemblées locales, et d'être propriétaires ou avocats , elles leur laissaient la faculté de s'assembler et de publier leur pensée. Obtenir à l'aide de ces libertés toutes cilles dont jouissait l'Angleterre, tel était, en 1782, le dernier but des pa- triotes les plus ardents ; encore beaucoup d'entre eux répugnaient-ils , au fond de l'âme, à affranchir les catholiques. Mais, sous l'influence de la révolution française , il naquit un parti bien plus hardi, bien plus radical, et qui, non plus au nom des institutions anglaises, mais au nom des droits de l'homme, réclama nettement l'égalité entre les catholiques et les protestants. Ce parti, en 1702, enfanta l'association des Irlandais-unis qui succéda à celle des volon- taires, et qui obtint de l'Angleterre une troisième émancipation. On peut sup- poser que Si les Irlandais-unis s'étaient tenus dans une juste mesure, les lois pénales eussent à celte époque reçu le dernier coup. Malheureusement, tandis que les uns -e laissaient entraîner à l'idée d'en finir avec le passé, et d'établir une république indépendante, les autres reculaient devant de tels projets, et
cherchaient a les déjouer en se rapprochant du gouvernement. A la tête de ceux-ci se placèrent non-seulement les plus illustrés des réformateurs protes- tants l'iule ii Gratlan . mais le clergé catholique lui-même. De là une réac-
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lion dont le gouvernement profila pour dissoudre les volontaires, et reprendre son pouvoir. De là aussi la sanglante insurrection de 1798, si effroyablement réprimée, et le bill d'union acheté d'un parlement corrompu et imposé à un peuple mutilé.
Ce qui s'est passé depuis est trop connu pour qu'il soit nécessaire de le rap- porter. Je me contente de remarquer que la quatrième émancipation, celle de 1829, fut, comme celles de 1778, de 1782 et de 1795, arrachée à l'Angleterre par la nécessité. « J'ai accordé l'émancipation, disait il y a peu de jours sir Kobert Peel à la chambre des communes , parce qu'elle était inévitable. » Et sir Robert Peel ajoutait que « s'il était impossible de refuser l'émancipation en 1829, il serait bien plus impossible encore de la reprendre aujourd'hui. » Si aujourd'hui l'Irlande catholique conserve les libertés qu'elle a conquises, ce n'est donc point à la justice de sa cause qu'elle en est redevable, mais à l'effroi qu'elle inspire. C'est là un fait très-important et dont il est aisé de pressentir toutes les conséquences.
L'introduction historique d'où j'ai extrait tous ces faits est un morceau ex- cellent , et auquel j'adresse un seul reproche, celui d'être trop court. Il est fa- cile de voir que M. de Beaumont en sait plus qu'il n'en dit, et que pour ne pas dépasser les limites qu'il s'était imposées, il a abrégé plusieurs parties de son récit. Je citerai le passage où il indique , sans l'expliquer suffisamment, l'es- pèce de fusion qui, de 11C9 à 1360 , s'était opérée entre les Irlandais et les Anglo-Normands. Je citerai aussi tout ce qui se rapporte à l'invasion et aux progrès de la réforme en Angleterre et en Irlande. 11 y a là un côté important de la question auquel M. de Beaumont ne me paraît pas s'être assez arrêté. Je né saurais donc trop l'engager, quand viendra la deuxième édition de son livre, à prendre ses coudées franches et à élargir son cadre. Il lui suffit pour cela, j'en suis certain, de puiser dans les notes qu'il a déjà recueillies, peut- être même d'imprimer des fragments qu'il a déjà composés.
Quand on a lu l'histoire de l'Irlande, on doit comprendre, cerne semble , toutes les souffrances et tous les ressentiments de ce malheureux pays. Aujour- d'hui cependant que l'acte de 1829 a complété l'émancipation , et détruit, ou peu s'en faut, les derniers vestiges des lois pénales, pourquoi ces souffrances subsistent-elles? Pourquoi ces ressentiments ne se calment-ils pas? Grâce à l'administration juste et bienveillante du ministère vvhig, et à la salutaire in- fluence d'O'Connell , l'Irlande , en ce moment , est paisible ; mais , quand on y regarde de près , il est aisé de voir que le calme n'est qu'à la surface , et qu'en dessous fermentent et s'agitent toutes les anciennes passions. D'un autre côté, il a été constaté par la dernière enquête (pue la condition matérielle de la popu- lation irlandaise est plus fâcheuse, plus misérable aujourd'hui qu'il y a soixante ans. Encore une fois , d'où vient cela ? et comment expliquer cette apparente anomalie?
Il y a une première explication, c'est que l'œuvre de plusieurs siècles ne se détruit pas en un instant. Voilà une population «pie .pendant six cents ans, vous avez opprimée, appauvrie, écrasée; voilà une population que vous avez con- damnée à l'esclavage, à la misère, à l'avilissement, et parce qu'un jour il vous plaît de retirer la main de fer qui pesait sur ce pays, parce qu'il vous convient
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d'appeler cette population à une vie meilleure , vous vous étonnez de ne trouver ni les ressources, ni les sentiments que si soigneusement et si longtemps vous aviez cherché vous-même à élouffer. — Il n'y a rien, dites-vous , à faire avec un pays où les capitaux manquent, où l'industrie existe à peine, où l'agricul- ture languit. 11 n'y a rien à faire avec une population sans activité, sans mo- ralité, sans prévoyance de l'avenir. — En supposant qu'il en soit ainsi, n'est-ce pas vous qui l'avez voulu, vous qui l'avez fait? Ne reprochez donc point à l'Irlande des torts qui sont les vôtres: et que la gravité des maux qu'elle vous doit ne vous serve point de prétexte pour lui retirer l'assistance dont elle a besoin.
Mais est-ce tout? et est-il bien vrai que l'état actuel de l'Irlande tienne uni- quement à ses anciennes souffrances , et que la cause en ait entièrement dis- paru ? Est-il vrai, en un mot, que depuis l'acte de 1829, les catholiques irlandais n'aient plus rien à demander, rien à désirer? Est-il vrai du moins que, pour achever une guérison déjà fort avancée , il suffise de détruire ce qui peut rester encore du code de la conquête , et d'assimiler de tout point la législation de l'Irlande à celle de l'Angleterre ? M. de Beaumont n'est point de cet avis , et je ne vois rien à répondre aux motifs graves qu'il fait valoir en faveur de son opi- nion. Comme c'est ici le point le plus important de la question , je dois m'y arrêter un moment.
Un grand fait a frappé M. de Beaumont. Entre les institutions de l'Irlande et celles de l'Angleterre, il n'existe aujourd'hui que de légères différences. Ce- pendant, d'un côté du détroit , ces institutions sont , jusqu'à un certain point , salutaires et populaires , de l'autre , odieuses et funestes. Il faut donc que l'es- prit soit différent si la lettre est la même. Or la différence, quelle est-elle? La voici, selon M. de Beaumont. En Irlande comme en Angleterre, l'aristocratie gouverne; mais en Angleterre , l'aristocratie, sortie de la fusion des deux élé- ments normand et saxon , a été , pendant une longue suite de siècles, l'expres- sion la plus haute des idées, des sentiments , des besoins nationaux. Qu'il y eût à. fonder et à défendre les libertés du pays, à étendre sa puissance, à Jé- vclopper sa richesse , toujours l'aristocratie prenait le premier rang, toujours on la voyait réclamer la plus forte part des fatigues et des dangers. De là, malgré les vices inhérents à toute aristocratie , le respect qu'on lui porte et la confiance qu'elle inspire. De là aussi, dans l'État qui lui est soumis, beaucoup de liberté et de force. En Irlande, au contraire, étrangère par la race d'abord, puis parla religion, l'aristocratie ne s'est jamais mêlée à la masse de la nation que pour l'opprimer, pour l'insulter, pour la dépouiller. De là la haine héré- ditaire dont elle est justement l'objet. De là aussi la misère et la servitude du pays sur lequel elle a pesé si longtemps.
Ainsi la source des maux de L'Irlande, c'est une mauvaise aristocratie. Tel est le point de départ de M. de Beaumont, tel est le fait duquel, par une analyse rigoureuse, il déduit successivement tous les autres. Peut-être ici M. de Beau- mont ;i-l-il trop cédé au désir de trouver une formule générale qui résumai ions les griefs de l'Irlande el qui expliquât toutes ses souffrances. Quand les soldai i île Cromwell dépouillaient les catholiques de leurs propriétés et les re- foulaient dans le Connaughl ; quand , pour en finir plus vite, ils enlevaient en
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un jour initie jeunes filles qu'ils vendaient comme esclaves à la Jamaïque ; quand enfin, maîtres du sol , ils le partageaient entre eux pour ne rien laisser à ses anciens possesseurs, il est difficile de voir dans cet effroyable abus de la force l'œuvre de l'aristocratie. Et cependant, de toutes les tyrannies qu'a su- bies l'Irlande, la tyrannie de Cromwell est celle qui a laissé dans le pays les traces les plus profondes et les plus amers souvenirs. Mais , celte réserve faite, il n'en est pas moins incontestable que l'aristocratie irlandaise mérite tous les reproches qui lui sont adressés. Il n'en est pas moins incontestable aussi que la situation de l'Irlande donnée , il n'en pouvait être autrement. C'est ce que M. de Beaumont a parfaitement démontré dans quelques chapitres qui, par la sagacité des vues, par la vigueur du raisonnement, par la fermelé du style, rappellent tout à fait le beau livre de M. de Tocqueville. Pour rendre justice à ces chapitres , il faudrait les citer tout entiers ; mais je dois me borner à en in- diquer brièvement les principaux résultats.
Avant les réformes qui, depuis dix ans, ont commencé à ruiner l'aristocratie et à lui ravir une de ses attributions , l'organisation civile , politique et reli- gieuse de l'Angleterre était quelque chose de logique et de complet. Maîtresse, par son droit, de la chambre héréditaire, et, par son influence, de la chambre élective, l'aristocratie, grâce à l'instruction des juges de paix, étendait sa main puissante sur la police , sur une portion notable de la justice et sur toute l'administration provinciale. La vénalité des emplois dans l'armée, et l'impos- sibilité pour les sous-officiers de s'élever au grade d'officier, lui assuraient en outre le monopole glorieux de la défense du pays. Ce n'est pas tout encore. En Angleterre, on le sait, l'Église est entièrement liée à l'État, et fait partie en quelque sorte du gouvernement. Or l'aristocratie , par les bénéfices qu'elle possédait à titre de propriétaire, aussi bien que par ceux dont la couronne con- servait la libre disposition, s'était cantonnée dans l'Église comme partout ail- leurs, et se trouvait investie de la direction religieuse et morale du pays. L'enseignement public faisait ainsi partie de son domaine, et les professions libérales, celles dont l'exercice est subordonné à de certaines épreuves, rele- vaient d'elle en quelque sorte et devaient obtenir sa bienveillance et son assen- timent.
A côté de ces institutions, il est vrai, il en existait d'autres qui procédaient d'un principe différent, par exemple, l'organisation de la paroisse, ce vieil asile de la liberté saxonne , et les corporations municipales ; mais les attribu- tions de la paroisse étaient singulièrement restreintes et ne formaient qu'un bien faible contre-poids. Quant aux corporations municipales, une aristocratie de second ordre les avait presque partout envahies, de sorte qu'elles étaient devenues le réceptacle des abus les plus criants et les plus scandaleux.
Le gouvernement, la justice, l'armée, l'Église, renseignement, c'est-à-dire tout ce qui constitue la vie politique, civile et intellectuelle d'un pays , se trou- vait donc en Angleterre réuni et concentré dans un petit nombre de familles. Transportez maintenant de telles institutions dans un pays où entre l'aristo- cratie et le peuple il n'y ait rien de commun, et suivez-les dans tous leurs développements; n'est-il pas évident que vous aurez constitué le plus intolé- rable des despolismes . un despotisme qui n'aura de limite et de frein que dans
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les représailles sanglantes auxquelles de temps à autre le désespoir poussera les populations opprimées? N'est-il pas évident aussi que, tant qu'il restera la plus petite parcelle de ce despotisme, ou ne pourra espérer ni prospérité ni repos? Or telle a été, telle est encore jusqu'à un certain point, la condition de l'Irlande.
Il y a donc là un mal qu'il faut extirper radicalement, si l'on veut relever l'Irlande de sa dégradation. Maintenant, pour obtenir ce résultat, deux voies sont ouvertes , changer les hommes tout en maintenant les institutions , modi- fier profondément les institutions sans loucher aux hommes. En d'autres termes, on peut s'efforcer de substituer une aristocratie nationale à une aristocratie qui ne l'est pas, ou détruire l'aristocratie elle-même, en la frappant dans ses pouvoirs et dans ses privilèges. C'est à ce dernier parti que s'arrête M. de Beaumont.
Ce parti est-il le meilleur? Quelques bons esprits le nient et reprochent à M. de Beaumont de s'être mépris sur les véritables sentiments et sur les inté- rêts bien entendus de l'Irlande. Je crois que c'est faute d'y avoir suffisamment réfléchi. Il est aisé de dire que si l'Irlande possédait une aristocratie telle que l'aristocratie anglaise, l'Irlande serait de tout point semblable à l'Angleterre. Mais en supposant même que ce raisonnement fût juste , il resterait à décou- vrir en Irlande, hors du parti anglo-protestant, les éléments de celte aristo- cratie. Or ces éléments où sont-ils? Dans les grands propriétaires catholiques? Ils sont un contre dix. Dans les commerçants et les industriels? C'est à peine s'ils sont assez nombreux et assez riches pour donner à la classe moyenne nais- sante quelque force et quelque ascendant. Dans les hommes qui exercent les professions libérales? Toutes leurs habitudes et tous leurs instincts les portent vers les idées démocratiques. Si l'on voulait constituer en Irlande une aristo- cratie catholique, il faudrait donc commencer par confisquer les terres des pro- lestants , non pour les diviser, mais pour les donner telles qu'elles existent aux descendants des vieilles familles irlandaises autrefois dépouillées. Est-ce là ce qu'on propose? et exisle-t-il au xix<* siècle un homme d'État assez insensé pour rêver un pareil projet? En supposant que l'œuvre fût possible, on ne ferait d'ailleurs que déplacer la tyrannie et remplacer l'oppression delà majorité par celle de la minorité. J'ajoute qu'après avoir justement maudit l'aristocratie pen- dant sept siècles , le peuple irlandais ne peut guère séparer le principe de ses résultats, et se contenter d'un changement de garnison, le jour où il se sent maître d'abattre la forteresse.
Sous tous les rapports, M. de Beaumont a donc parfaitement raison de re- garder comme une chimère la substitution d'une aristocratie catholique à l'aristocratie protestante. Il a raison, par conséquent, de chercher dans la ré- forme des institutions le moyen de soustraire définitivement l'Irlande à la ty- rannie qu'elle subit depuis si longtemps. En quoi cette réforme doit-elle con- li i i et jusqu'où convient -il de la pousser? Telle est la question qui reste à examiner. Je commence par la loi civile.
Au temps des lois pénales , la propriété catholique et la propriété protestante
étaient régies en Irlande par des lois différentes. Aujourd'hui toute propriété
l'une seule loi . la loi anglaise . qui. on le sait , a pour but avoué d'ein-
POLITIQUE ET RELIGIEUSE. î»
pécher autant que possible la terre de se diviser et de changer de mains. Mais si en Angleterre la propriété immobilière est l'apanage d'un petit nombre de familles, à côté de cette propriété, il en est une autre que l'industrie crée, que l'épargne augmente, et qui , plus puissante chaque jour, marche déjà de pair avec son orgueilleuse rivale. Ainsi , en Angleterre, sur plus de seize millions d'habitants , il y en a cinq millions seulement voués à l'agriculture, de sorte que plus des deux tiers de la population échappent à la dépendance des maîtres du sol. En Irlande, au contraire, sur huit millions d'habitants, un million et demi tout au plus demandent leurs salaires à l'industrie et au commerce. Six millions el demi sont donc attachés au sol ou privés de tous moyens d'exis- tence. Appliquez maintenant la loi anglaise à un tel état de choses, et voyez quels en doivent èlre les résultats. D'une part, une population misérable, dé- gradée, que ne soutient ni n'excite l'espoir de devenir à son tour propriétaire ou d'améliorer sou sort par son intelligence et son activité; de l'autre, une race de propriétaires dure, égoïste, insensible à des maux trop nombreux et trop invétérés pour qu'elle puisse les soulager, ne songeant qu'à tirer du sol le plus gros revenu possible avec la plus petite mise de fonds : c'est en effet la situation de l'Irlande. Comme après tout, dans ce malheureux pays, la terre est la seule ressource et qu'il faut en occuper un fragment ou mourir, tout le monde se jette sur la terre avec frénésie, avec désespoir, et s'en dispute les lambeaux. De là, par un contraste étrange , des fermages qui augmentent à mesure que la misère s'accroît. Ajoutez qu'entre le propriétaire et le cultiva- teur véritable il y a souvent trois ou quatre intermédiaires dont chacun a ses profits à faire, et qui pèsent tous à la fois sur le pauvre paysan. Ajoutez aussi qu'en définitive la terre, dans ce système , produit moitié moins qu'en Angle- terre et en Ecosse, et que les abus de la grande propriété et les inconvénients de la petite culture se trouvent ainsi réunis.
Ceux qui voudraient se faire une idée exacte des diverses manières d'exploiter la propriété en Irlande , et de toutes les souffrances auxquelles la population est condamnée, doivent lire le livre de M. de Beaumont. Je ne puis ici que con- stater le mal et indiquer le remède. Ce remède, c'est selon M. de Beaumont et selon presque tous les écrivains qui ont étudié la question, de faire en sorte que le peuple puisse devenir propriétaire. Mais il reste à savoir comment on peut obtenir cet heureux résultat. Un publicisle allemand dont l'ouvrage a eu beaucoup de succès , M. Van Raumer, va droit au but et demande tout simple- ment que les fermiers soient déclarés propriétaires. M. de Sismondi , sans tran- cher aussi brusquement la question, désire que le droit des propriétaires soit converti en une renie foncière dont un acte législatif déterminerait la quotité. M. de Beaumont répudie de tels moyens comme injustes et violents. Il veut, quant à lui , non qu'on dépouille ceux qui possèdent aujourd'hui, mais qu'on rende la propriété accessible à ceux qui ne possèdent pas. Pour cela il propose d'une part d'abolir les substitutions et le droit d'aînesse , de l'autre de délivrer la propriété de toutes les entraves légales qui l'enchaînent aujourd'hui. Ainsi, une des principales difficultés que rencontrent en Irlande comme en Angleterre la vente et le morcellement des héritages, c'est l'obscurité dont , par l'absence de tous actes publics , la propriété est enveloppée; c'est aussi le prix énorme
iO L IRLANDE SOCIALE,
qu'il en cuùie pour faire examiner par des hommes de loi dus titres imparfaits. II est clair qu'il y a là, sans injustice et sans violence, d'utiles réformes à in- troduire et une lacune à combler,
M. de Beaumont remarque d'ailleurs que ces réformes seraient faciles en Irlande. Eu Angleterre , où la propriété féodale est restée populaire , on s'oc- cupe plus de l'héritage que de l'héritier. C'est donc avec une certaine douleur mie l'on verrait disparaître ces terres si belles et si admirablement cultivées , où le parc et les fermes se réunissent pour former un ensemble parfait. Mais en Irlande il n'y a rien de semblable, et hors des limites du parc, la propriété la plus étendue n'offre plus que le triste spectacle d'un morcellement poussé jusqu'à ses dernières limites. L'œuvre devant laquelle recule l'Angleterre est donc accomplie, et il ne s'agit plus que de savoir s'il vaut mieux que chaque demi-acre de terre soit cultivé par un propriétaire ou par un fermier, par un homme libre ou par un serf. Ainsi posée, la question ne saurait être douteuse.
Dans l'ordre politique, il semble , si l'on s'en tient aux apparences , que l'Ir- lande n'ait presque plus rien à désirer. Comme l'Angleterre, l'Irlande est maî- tresse des droits essentiels sur lesquels repose la liberté politique et civile , le jugement par jury, l'indépendance des juges, la responsabilité des fonction- naires, le droit de pétition et d'association , la liberté individuelle , la liberté d'enseignement. De plus, l'odieuse distinction qui existait entre les habitants d'un même pays a cessé, elles catholiques, électeurs et éligibles au même titre que les prolestants, ne voient plus devant eux aucune carrière fermée. En re- prenant quelques-unes des attributions jusqu'alors dévolues à l'aristocratie, et en se réservant sur quelques autres un droit de surveillance et de contrôle, le gouvernement central , d'ailleurs , a trouvé le moyen d'empêcher que le droit ne fût détruit par le fait. Reste, à la vérité , la question des corporations municipales sur laquelle la chambre des lords et la chambre des communes u ont pu encore parvenir à s'entendre, mais qui ne peut manquer de finir bientôt par une transaction. Une fois cette transaction conclue , l'organisation politi- que de l'Irlande sera à peu de chose près semblable à celle de l'Angleterre , et cens qui se bornent à demander l'égalité entre les deux pays paraîtront avoir gain de cause.
Malheureusement cette égalité restera purement nominale , el il suffit , pour s'en convaincre, de regarder au fond des choses. Aujourd'hui, sans doute, le gouvernement anglais, en pesant de tout son poids sur l'aristocratie irlan- daise , contient ses mauvais penchants , et l'empêche d'abuser des instruments que la loi met entre ses mains. Ainsi , vers la fin du dernier siècle, l'aristocra- tie irlandaise, incapable de porter sa tâche, avait , à titre de soulagement, sollicitée et obtenu une loi qui permettait au pouvoir exécutif, d'une part, de placer des magistrats salariés et révocables dans toutes les localités où les jugis de paix ne suffiraient pas au service journalier de la justice; de l'autre, île faire présider les réunions trimestrielles des juges de paix par un membre éclairé du barreau. Celte loi , le gouvernement s'en sert aujourd'hui contre l'aristocratie qui l'a faite , et pour assurer au pays une justice plus impartiale el une administration plus équitable. En même temps , en choisissant comme lieutenants , comme shériffs . comme juges . des hommes éclairés et libé-
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raux , il remédie , autant qu'il le peut, au vice fondamental des institutions. Mais ces institutions n'en subsistent pas moins, et le jour où reviendrait au pouvoir un ministère complice de l'aristocratie, l'Irlande retomberait sous une oppression d'autant plus dure que ses tyrans auraient une revanche à prendre et des injures à venger. Ce sont alors , comme par le passé , les protestants les plus fanatiques qui jugeraient, qui administreraient, qui taxeraient une popu- lation catholique ; ce sont les protestants les plus fanatiques aussi qui useraient de la force publique au gré de leurs passions et de leurs intérêts.
Et qu'on ne dise pas que la situation serait la même si le pouvoir, au lieu d'appartenir à l'aristocratie, était centralisé. Entre faire le mal et le laisser faire, la différence est grande, surtout quand, après tout, la loi, sinon le droit, est du côté des oppresseurs. Pour parler clairement , un cabinet même ultra tory, s'il devait prendre sous sa responsabilité le gouvernement de l'Ir- lande , hésiterait à violer les grands principes de justice et d'équité qui , dans un pays comme l'Angleterre, ont toujours tant de puissance et de retentisse- ment; mais d'un autre côté un cabinet même tory modéré aurait difficilement le courage de résister à l'aristocratie irlandaise réclamant le libre usage de ses antiques privilèges, et s'emparant, au nom de la loi, de l'administration du pays.
Si cela est vrai , il est clair que l'unique moyen de soustraire l'avenir de l'Irlande à l'oppression, c'est d'arracher définitivement le pouvoir aux mains qui en ont tant abusé. On conçoit, d'ailleurs , facilement que, dans l'état ac- tuel du pays, ce pouvoir ne puisse être réuni à la démocratie sans qu'elle eu abuse à son tour. Le gouvernement doit donc en hériter, momentanément du moins , et jusqu'à ce que le pays soit capable de le prendre. Déjà quelques pas ont été faits dans cette voie , malgré l'opposition de la chambre des lords, et avec la pleine approbation du parti irlandais. Telles sont les lois qui obligent les juges de paix et les grands jurys à faire publiquement tous les actes de leurs fonctions, qui transportent au gouvernement central le choix et le con- trôle de plusieurs agents salariés, qui créent enfin trois administrations cen- trales, l'une pour les travaux publics , l'autre pour l'instruction primaire, la troisième pour les pauvres. Telle est surtout la loi du 20 mai 1836 qui enlève à l'aristocratie la disposition de la gendarmerie, et qui la place exclusivement entre les mains du vice-roi. Mais de ces mesures partielles à une mesure géné- rale et radicale la différence est grande, et pourtant sans une mesure générale et radicale, il n'y aura rien de fait.
Je n'examine pas si, pour opérer cette réforme, il faudrait, ainsi que le pense M. de Beaumont, supprimer la vice-royauté, .l'incline pourtant à penser le contraire. Dans le système qui tend à assimiler en tout l'Irlande a l'Angle- terre, rien sans doute ne serait plus logique et plus utile que celle suppres- sion. Cependant , si l'on veut briser une unité factice , et gouverner l'Irlande d'après d'autres principes et d'autres règles, peut-être la vice royauté est-elle nécessaire, ne fût-ce que pour marquer bien nettement la séparation adminis- trative des deux pays. C'est, au reste, un point secondaire, et sur lequel il est difficile de se former d'avance une opinion, .le passe donc .à la question re ligieuse, la plus grave de (ouïes celles que traite M. de Beaumont.
!S L'IRLANDE SOCIALE,
II faut d'abord reconnaître les utiles et sages réformes qui, depuis dix ans, ont modifié en Irlande la situation de l'Église anglicane. Ainsi le nombre des évèques a été réduit, et leur revenu diminué ; on a enlevé aux protestants le droit exorbitant de taxer les catholiques pour la réparation de leur église; les dîmes enfin, de transformation en transformation , sont devenues une rente foncière payable par le propriétaire , et que l'État perçoit pour la rendre en- suite au clergé. Ce sont là des améliorations réelles . et que l'Irlande a bien accueillies. Comment se fait-il donc que ces améliorations, en définitive, n'aient produit aucun effet durable , et que l'Église anglicane rencontre aujourd'hui les mêmes antipathies qu'il y a dix ans? C'est que le mal était bien moins dans les abus de celle Église que dans son établissement. Voyez, en effet, quelle singulière anomalie : sur huit millions à peu près d'habitants , il y a six mil- lions et demi de catholiques , et six cent mille dissidents. La population angli- cane n'arrive donc pas à un million sur huit. Néanmoins , tandis que les catho- liques et les dissidents font eux-mêmes les frais de leur culte et payent leur clergé, l'Église anglicane vit et prospère aux dépens de tous, de sorte que sur huit personnes qui contribuent à son entretien, il en est sept à qui elle est étrangère, si ce n'est ennemie. Que les dissidents , prolestants comme les an- glicans, et aisés pour la plupart, acceptent une telle loi sans trop se plaindre, cela se comprend. Mais qu'on se mette à la place des pauvres catholiques, et qu'on dise s'il n'y a pas là pour eux un sujet inépuisable de mécontentement et de colère. A la vérité on se met, pour les apaiser, en frais des raisonne- ments les plus savants et les plus ingénieux. On leur prouve, de par Ricardo, que ce qu'ils payent sous forme de dîme, ils le payeraient, si la dîme était supprimée, sous forme de fermage. Puis on leur présente le tableau séduisant du bien que ne peuvent manquer de leur faire deux mille gentlemen éclairés, aisés, et qui veulent bien résider au milieu d'eux. Malheureusement ces deux mille gentlemen passent leur vie à les maudire, et il ne faut pas un grand effort d'esprit pour comprendre que sans faire cadeau aux propriétaires du produit de la dîme, il serait aisé de l'employer en Irlande utilement pour le pays tout entier. En dépit des explications et des commentaires, le fait reste dune dans loute sa simplicité. Or le fait, c'est que, malgré sa profonde mi- l< re , le pauvre catholique a deux prêtres à payer : le sien, au moyen d'une contribution volontaire ; celui d un culte qu'il abhorre, au moyen de l'impôt; l'un pour le secourir et le consoler dans ses souffrances, l'autre pour le mé- priser et pour le persécuter.
Si de l'ensemble on descend aux détails, c'est bien autre chose encore. On a souvent cité l'exemple d'une certaine paroisse où il n'y avait que trois proles- tants : le ministre , le sacristain et le sonneur. Cet exemple est loin d'être uni- que, el M. de lîeaumont, d'après la grande enquête, cite 42 bénéfices et 198 paroisses qui sont ou qui étaient alors précisément dans le même cas II existe même un diocèse, le diocèse d'Emly, qui , sur 9G.000 habitants, compte 1200 anglicans seulement. Pour ces 1200 anglicans, il y a 15 églises, 17 bénéfices H 51 ministres salariés. Le nombre; total des ministres de l'Eglise anglicane est
de 1*455, i|uj louchent ensemble Un revenu de $2 à 25 millions. Sur cette tomme, a millions sont absorbés par i«' haul clergé, kjottlez que toutes ces
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richesses appartenaient jadis à l'Église catholique , qui . dans les guerres reli- gieuses, en a été violemment dépouillée au profit de sa rivale.
Il n'est donc point vrai que les réformes opérées depuis dix ans aient fait droit aux griefs légitimes de l'Irlande, et que l'égalité religieuse existe désor- mais en ce pays. En Angleterre, j'en conviens, elle n'existe pas davantage ; mais, en Angleterre, l'Église dominante est celle de l'immense majorité, tandis qu'en Irlande c'est tout le contraire. En Irlande, il ne s'agit donc point, comme en Angleterre , d'examiner, du point de vue de la philosophie et de la politique, si une Église dominante est en soi une Donne institution, et si le culte de la majorité doit être ou non investi de certaines prérogatives et de certaines privilèges ; il s'agit de secouer le joug d'une Église dont les privilè- ges et les prérogatives sont une insulte pour la majorité , et la blessent pro- fondément dans ses sentiments les plus élevés , dans ses croyances les plus intimes; il s'agit aussi d'affranchir une population misérable d'un impôt dou- blement odieux, puisqu'il pèse à la fois sur l'âme et sur le corps.
Maintenant, comment, sans réaction et sans violence, est-il possible de détruire en Irlande l'établissement anglican ? Il n'y a que deux moyens : laisser chaque congrégation religieuse payer elle-même ses prêtres, ainsi que le font aujourd'hui la congrégation catholique et les congrégations dissidentes ; sala- rier les ministres de toutes les communions. De ces moyens , le premier paraît le plus simple; mais, en y réfléchissant, on voit qu'il pourrait avoir de graves inconvénients. Pour l'Église anglicane , établie sur tous les points du pays et habituée à une vie facile , ce serait d'abord une épreuve bien dure, et à la- quelle il est douteux qu'elle résistât. Or on ne doit pas oublier que les huit, cent mille Irlandais qui professent la religion anglicane sont une des portions les plus éclairées , les plus riches , les plus industrieuses du pays, et que l'Élal leur doit, à plusieurs titres, aide et protection. D'un autre côté, une fois l'éga- lité religieuse proclamée et réalisée, n'est-il pas à craindre que l'indépendance absolue du clergé catholique ne devienne un danger public ? Aujourd'hui . placé en face du fanatisme anglican et des violences orangisles , le clergé catholique professe, en matière de tolérance et de liberté, les idées les plus libérales; mais l'expérience des autres pays prouve que la pente naturelle du clergé catholique n'est pas de ce côté. Il est donc bon que le salaire soit entre l'Étal et lui un lien qui le contienne et le modère. Il est bon aussi qu il soit un peu moins dans la dépendance du peuple, et qu'il n'ait pas besoin , pour vivre, de ménager ses passions et de flatter ses préjugés.
Telle était , en 1800 , à l'époque de l'union, la pensée de Pitt, et le clergé catholique alors y consentait tout entier. L'étroit bigolismede Georges III em- pêcha ce grand projet de se réaliser, et aujourd'hui si l'on y revenait, c'est an sein du clergé catholique lui-même que se rencontrerait la plus vive résistance. Cependant il y a beaucoup de raisons de croire que celte résistance ne serait rien moins qu'invincible. Il n'est pas besoin de dire que dans ce système, Ions les biens de l'Église, c'est-à-dire six cent soixante-dix mille acres de bonnes terres, feraient retour à l'État, qui , en les vendant par parcelles, pourrait commencer à constituer en Irlande la petite propriété. Quant aux dîmes, elles deviendraient un impôt foncier qui se confondrait avec les autres. Ministres
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protestants et prêtres catholiques , tous seraient dans la même situation et re- cevraient du trésor public une égale allocation.
Ainsi, dans l'ordre civil, partage égal des successions; dans l'ordre politi- que, abolition au profit du gouvernement central des privilèges aristocrati- ques; dans l'ordre religieux, retour à l'État des propriétés ecclésiastiques de toute nature, et payement égal des ministres de tous les cultes, telles sont les iéformes que propose M. deBeaumont, réformes excellentes et que j'approuve toutes : mais ces réformes suffiraient-elles , et l'Irlande, une fois qu'elle les aurait obtenues, marcherait-elle d'un pas rapide vers une ère toute nouvelle de puissance et de prospérité? M. de Beaumont paraît le croire, et je désirerais èire ici encore de son avis. Malheureusement, il est une question à laquelle il attache peu d'importance, et qui, dans l'état actuel de l'Irlande, me paraît la première de toutes ; cette question , je n'ai pas besoin de le dire, est la question économique, surtout en ce qui louche la population. Comme c'est entre M. de Beaumont et moi le seul désaccord sérieux, je suis forcé, pour bien fixer le point en litige, de rappeler quelques principes et d'entrer dans quelques détails.
Parmi les vérités que l'économie politique moderne a mises en lumière, il en est une plus incontestable que toutes les autres et que nulle objection n'a pu ébranler jusqu'ici : c'est que la population, si elle n'était pas limitée par les moyens de subsistance , doublerait au moins tous les vingt ans. Quand les économistes anciens signalaient entre la population et la richesse d'un pays un rapport intime et nécessaire, ils avaient donc raison ; mais ils avaient tort (;iiand ils en tiraient celte conséquence, qu'on favorisait les progrès de la richesse en donnant des encouragements directs à la population. C'était là prendre l'effet pour la cause , et intervertir la relation véritable des deux faits, la richesse n'augmente pas parce que la population s'accroît; mais la popula- tion s'accroît parce que la richesse augmente, ce qui est bien différent. Sur ce point , tous ceux qui ont étudié la question sont aujourd'hui d'accord , et il n'y aurait pas assez de sifflets pour le législateur qui , dans une société comme li nôtre, viendrait, à l'exemple des anciens , proposer de donner des primes aux mariages précoces. En un mot , la population n'est point absolument trop grande OU trop petite, et vingt millions d'hommes, si la richesse s'est accrue dans une proportion suffisante , peuvent vivre dans l'aisance là où cinq millions seulement végétaient misérablement ; mais cinq millions d'hommes en revan- che, si la richesse a suivi une progression contraire, peuvent mourir de faim f ur le sol qui en nourrissait j ;» d i s vingt millions.
Maintenant supposez un pays où la richesse restante peu près slationnaire, la masse à partager entre les habitants n'ait subi aucune altération sensible depuis duiix ou trois siècles; supposez que dans ce pays, néanmoins, par une d iplorable imprévoyance, les mariages soient , plus que partout ailleurs, pré- ( -lires et féconds; supposez en un mot que, sous l'influence de causes diverses el compliquées, l'accroissement de la population tende sans cesse à dépasser de beaucoup l'accroissement des moyens de subsistance; qu'arrivera-l-il.' H arrivera nécessairement, ou que la mortalité, résultat de la misère, viendra rétablir un douloureux équilibre, ou que, pour vivre tous , les habitants de- vronl ■' contenter chacun d'une plus petite part. <>n les verra donc d'abord
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renoncer à toui ce qui, dans un pauvre ménage , peut passer pour superflu, puis supprimer une portion du nécessaire et descendre graduellement l'échelle de la civilisation. Mais enfin viendra le jour où sur le logement, sur le vête- ment, sur la nourriture , il n'y aura plus rien ù retrancher sans tarir les sources de la vie. La population alors cessera de croître, et Ton se trouvera en face d'uu pays deux fois plus peuplé et deux fois plus pauvre qu'auparavant.
Ce que je viens de présenter sous forme d'hypothèse est tout simplement l'histoire de l'Irlande depuis soixante ans. En 1776, lors duvoyageque fitdans ce pays le célèhre Arthur Young, la population était à peu près de deux mil- lions six cent mille hahilanls. Elle est aujourd'hui de huit millions, c'est-à- dire trois fois plus nombreuse. Mais bien que, pendant cet intervalle, il ait élé successivement dégagé de presque toutes les chaînes légales qui garrot- taient son activité, le peuple irlanda;s n'en est pas moins bien plus misérable qu'alors. Pour s'en convaincre, il suffit de comparer le récit d'Arthur Young à la dernière enquête. Ainsi, en 1776, le cottier ( petit fermier ou simple ou- vrier agricole) faisait entrer dans son régime alimentaire, outre les pommes de terre qui en étaient déjà la base, du lait, du pain d'avoine, et même un peu de poisson et de viande. Aujourd'hui, il se nourrit de pommes de terre seulement ; encore ces pommes de terre ne sont-elles pas de l'espèce qui contient le plus de substance nutritive, mais d'une espèce commune , malsaine, et qui n'a d'autre avantage que son excessive abondance. Ce n'est pas tout, et il y a quelque chose de bien plus significatif encore. En 1770 , si la nourriture était grossière, du moins ne manquait-elle jamais. Dans les plus pauvres habita- lions , il y avait toujours pour tout le mondedes pommes de terreàdiscrétion, et l'étranger, quel qu'il fût, partageait , sans faire tort à personne , le. repas de la famille. Aujourd'hui il est rare que la provision de pommes de terre suf- fise pour toute l'année , et beaucoup de familles doivent , pour ne pas mourir de faim, se réduire pendant plusieurs mois à un seul repas par jour. Si telle est la situation de la population irlandaise dans les temps ordinaires , qu'on juge de ce qu'elle doit être quand la récolle est mauvaise! Comme la nourri- ture habituelle de plusieurs millions d'hommes est la moins coûteuse qu'il y ait , il ne leur reste d'autre ressource, cette nourriture manquant, que d'a- paiser leur faim , aussi longtemps que possible, avec des racines et des herbes sauvages. Alors apparaissent dans le pays désolé la fièvre et la famine, ces deux fléaux presque inconnus il y a soixante ans, et qui ravagent en peu de jours des paroisses tout entières.
Veut-on passer de la nourriture au logement et au vêtement , il faut encore arriver à la même conclusion. En 1776, toujours selon Arthur Young. les pau- vres Irlandais étaient passablement velus et logés. Aujourd'hui, ils habitent des tanières infectes et ne se couvrent que de haillons; encore ces haillons sont-ils quelquefois une propriété commune et compte-t-on bon nombre de fa- milles qui ne possèdent qu'un seul habillemeiil pour deux individus. En résumé, la dépense totale d'un cottier qui. en 1776, était évaluée à 11 livres sterling . ne l'est plus aujourd'hui qu'à 6 ou 7 livres tout au plus. On peut estimer par là fout ce qu'il a perdu.
Ainsi , qu'on le remarque bien , <-n même temps qu'en Irlande les lois deve-
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naienl plus humaines et plus jusles, la condition matérielle de la population empirait au lieu de s'améliorer ; en même temps que tombait, morceau par morceau . le code oppresseur qui pendant tant d'années avait paralysé toutes les facultés du pays, la misère publique augmentait. Comment expliquer cette monstrueuse anomalie si ce n'est par l'accroissement démesuré de la popula- tion ? En Angleterre, pendant cette même période, la population aussi s'est ac- crue, bien que moins rapidement; mais comme la richesse croissait dans une proportion au moins égale, il n'en est résulté pour le pays que plus de puis- sance et de force. D'un côté du détroit, l'accroissement de la population a donc été un bien, parce qu'il n a fait (|ue suivre les progrès de la richesse; de l'autre, il a été un mal, parce qu'il les a devancés.
M. de Beaumont ne paraît pourtant pas croire qu'en Irlande la population soit trop forte, et voici les principaux arguments qu'il apporte à l'appui de son opinion. L'Irlande, dit-il, est une contrée d'une rare fertilité, et qui, bien cultivée, pourrait nourrir vingt-cinq millions d'habitants. Si huit millions} vivent misérablement, c'est qu'avant de demander au sol ce qu'il leur faut pour exister, les Irlandais ont d'abord à y prendre ce qu'il leur faut pour payer des fermages exorbitants. La population diminuant , il y aurait bien dans le premier moment quelque amélioration ; mais dès que les propriétaires s'en apercevraient, ils augmenteraient proportionnellement leurs fermages. Donc, au bout de peu de temps, les pauvres Irlandais retomberaient précisé- ment dans la même situation.
Je vais prendre ces objections une à une, et tâcher de prouver à M. de Beaumont lui-même qu'elles ne sont pas fondées.
Qu'il me permette d'abord de mettre en doute cette excessive fertilité de l'Irlande qui lui permettrait de nourrir vingt-cinq millions d'habitants. Il y a en Irlande , je le sais, quatre à cinq millions d'acres de terre qui n'ont point encore été mis en culture , et qui . moyennant de grands travaux d'assainisse- ment et de défrichement , pourraient finir peut-être par donner de belles ré- coltes. Mais outre que ce résultat devrait être chèrement acheté, il est une cir- constance qu'il ne faut pas oublier : c'est que, selon M. de Beaumont lui- même, la même étendue de terrain peut nourrir en pâturage une personne, en blé cinq ou six, et vingt en pommes de terre. Tout le terrain qui est au- jourd'hui cultivé en pommes de terre ne nourrirait donc qu'une population inoindre, si cette population, ainsi que M. de Beaumont le désire, mangeait un peu de pain et de viande. Il est vrai que l'Irlande exporte du blé, et que ce blé, dans ce cas, seraitconsommé dans le pays. En supposant même qu'il ne sortît plus d'Irlande un grain de blé, ce ne sont pas cinq cent mille quarlers de fro- ment environ et quinze cent mille quarlers d'avoine qui ajouteraient sensible- ment aux ressources alimentaires du pays. J'incline donc a penser que M. de Beaumont exagère la fertilité de l'Irlande ; j'ajoute qu'il pourrait avoir raison sur ce point sans que la question fil un pas. Il y a, on le sait , quelques terres qui produisent presque d'elles-mêmes; mais quand celle première fécondité • si épuisée, il faut , on le sait aussi . employer beaucoup de travail et de ca- pital pour Obtenir un nouveau produit. Peu importe donc ce que la terre d'Ir- lande ou de loul autre paya nourrit d'habitants si un capital double, triple ou
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quadruple était appliqué à celle terre. Tant que ce capital manque, c'est pré- cisément comme si la terre était moins étendue et moins féconde ; car en dé- finitive le produit résulte de la combinaison de deux éléments, la fécondité de la terre et le capital qui vient aider cette fécondité. Or. dans l'état actuel de la terre en Irlande, huit millions d'habitants ne peuvent parvenir à vivre qu'en substituant la pomme de terre au pain. II y a là un fait contre lequel toutes les théories viennent se briser.
Mais, dit M. de Beaumont , s'il en est ainsi, c'est la faute du fermage. Que les propriétaires soient moins avides, el tout ira bien. A mon sens c'est là mé- connaître la loi qui délermine la hausse el la baisse du fermage en Irlande comme partout. M. de Beaumont pense-t-il qu'un propriétaire soit maître de hausser son fermage comme il lui plaît, et uniquement parce qu'il a le désir d'augmenter son revenu ? Non , certes ; et M. de Beaumont sait aussi bien que moi qu'entre le propriétaire etlefermier, comme entre le vendeur et l'ache- teur, il se fail un marché où l'un cherche à obtenir plus el l'autre à donner moins. De ce libre débat sort en général la fixation du prix véritable, de celui qui représente réellement la valeur de l'objet loué et vendu. En Irlande pour- tant, il est vrai que la balance penche toujours du côté du propriétaire, et que l'équilibre est détruit. Pourquoi cela? Par la raison fort simple que pour iliaque lambeau de terre il y a vingt concurrents qui surenchérissent les uns sur les autres, et finissent par offrir au propriétaire un prix qu'ils sont hors d'état de payer. Diminuez le nombre des concurrents, el les fermages baisseront nécessairement.
Cette vérité est si évidente , que M. de Beaumont lui-même ne peul s'empê cher de la reconnaître quelque part. « La concurrence des cultivateurs qui se disputent la terre , dit-il , élève encore plus le laux des fermages que l'avidité du propriétaire et du viiddleman ( fermier général ). » Or, je le répète, celte concurrence excessive tient uniquement à un excès de population. Il est inu- tile, d'après cela, d'examiner si la question des fermages a toute l'importance <|iie lui donne M. de Beaumont, et si l'abandon, par les propriétaires, de la moitié des fermages actuels , c'est-à-dire de 5 millions sterling (75 millions ) suffirait pour ramener l'aisance en Irlande. Je crois que le taux énorme des fermages est un grand mal ; mais je crois en même temps que ce mal est le résultat nécessaire delà disproportion qui existe entre la population et les moyens généraux d'existence. Je crois que si on veut le guérir, c'est à celle disproportion qu'il faut remédier.
Ce que je viens de dire du fermage, je dois le dire aussi des salaires qui, pour le simple journalier, varient de G pence à 2 pence par jour (de 12 sous à \ sous). Dans ce pays dénué d'industrie et chargé de bras inoccupés , le travail est peu demandé el beaucoup offert. La raison qui élève les fermages abaisse ainsi les salaires, et le pauvre Irlandais, pressé entre ces deux effets d'une même cause, s'enfonce chaque jour davantage dans sa misère el dans son im- prévoyance. « Que voulez-vous? finit-il par répondre aux sages conseils qu'on lui donne, nous ne pouvons être plus mal ; « et sous l'influence de celle pensée désolante il se marie dès qu'il est nubile , il mel au momie des enfants qui, s'il (êl possible . seront encore plus malheureux que lui.
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C'est donc, j'en suis profondément convaincu, une affreuse calamité pour l'Irlande que d'avoir triplé sa population en soixante ans, tandis que sa richesse restait presque stalionnaire . ou du moins ne croissait que dans une bien plus faible proportion. Mais le mal est fait, et il faut songer aux moyens de le guérir. Le premier qui se présente à l'esprit , c'est l'émigration. On voit d'une part des populations qui meurent de faim sur un sol insuffisant à les nourir ; on voit de l'autre, au delà des mers, des terres fertiles et mal peuplées. Quoi de plus simple que de déplacer ces populations, et de rétablir ainsi un équilibre désirable? Malheureusement, dans ces beaux calculs, on oublie plusieurs choses assez importantes , le sentiment si naturel et si vif qui nous attache à la patrie, les dépenses énormes du déplacement, les chances auxquelles est ex- posée une famille jetée ainsi sur un sol qu'elle ne connaît pas, dans un climat qui lui est étranger, au milieu de populations qui la traitent en ennemie. Ajoutez que , pour que les effets de l'émigration se fissent sentir en Irlande, ce sont quatre millions d'hommes qui devraient chercher une nouvelle patrie. Or cela est tout simplement impossible. Sur ce point, je partage donc entièrement l'avis de M. de Beaumont, et je ne vois rien à répondre au dilemme qu'il pose a peu près en ces termes : ou Ton veut que l'émigration ne s'applique qu'à deux ou trois cent mille individus , ou l'on entend qu'elle enlève une portion notable de la population. Dans le premier cas l'émigration est inutile, dans le second impraticable.
Deux vérités me paraissent également établies, l'une que la population en Irlande est trop nombreuse , l'autre qu'il n'existe aucune mesure à l'aide delà- quelle on puisse brusquement la réduire. Faut-il donc se résigner et attendre en silence que, par un des moyens qu'elle lient en réserve, la Providence vienne remédier au mal? Non , certes, et ici comme toujours, il y a des devoirs à remplir et des efforts à faire. Le problème, on ne doit pas l'oublier, a deux lermes, d'une part le chiffre de la population, de l'autre la somme des moyens de subsistance. Qu'on diminue le premier, ou qu'on augmente le second ,on ne tend pas moins à rétablir l'équilibre. Ce sont deux chemins fort différents en apparence , mais qui conduisent précisément au même but. Et, qu'on y fasse attention , il s'agit de toute autre chose que de prendre aux uns pour donner aux autres, de dépouiller, par exemple, les propriétaires pour enrichir les fer- miers. Sans parler de l'injustice de tels moyens, ils seraient parfaitement im- puissants. Lu Irlande, l'enquête le constate, les petits cultivateurs ont une part proportionnelle du produit brut de la terre aussi forte qu'en Angleterre ; mais, en Irlande les petits cultivateurs sont beaucoup plus nombreux, et le produit est beaucour plus faible. Il en résulte que , la part relative étant la même, la part absolue est moindre. Il en résulte aussi que vouloir augmenter sensible- ment la part absolue des petits cultivateurs sans réduire leur nombre ou sans augmenter le produit de la terre, c'est vouloir l'impossible.
Voici donc comment le problème doit être posé. La population irlandaise restant ce qu'elle est aujourd'hui , comment faut-il faire pour accroître en Ir- lande la masse des moyens de subsistance? Comment faut-il faire notamment pour que moins de bras cultivent la terre el pour qu'elle produise davantage.' i a i ommission d'enquête formée en I8S5, el qui comptait à la tête «le ses mem-
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l>res l'archevêque prolestant et l'archevêque catholique de Dublin, proposait à cet égard divers moyens. D'une par!, elle voulait que le gouvernement instituât un bureau d'amélioration nationale qui eût les pouvoirs nécessaires, l°pour faire mettre en culture les terres non cultivées , et dessécher les terres maré- cageuses, même malgré le propriétaire, et en fixant la rente qui lui serait payée; 2° pour contraindre les propriétaires à détruire les huttes malsaines bâties sur leur propriété, et pour les faire rebâtir tant à leurs frais qu'aux frais du district. De l'autre, elle demandait que des encouragements puissants fus- sent donnés à l'industrie, afin d'offrir à la population agricole un débouché nouveau, et en quelque sorte un moyen d'émigration à l'intérieur. Mais outre que quelques-uns de ces projets soulevaient de très-graves objections , ils sup- posaient tous l'emploi d'un capital considérable. Or ce capital , on le sait, n'existe point en Irlande, et c'est à l'y attirer que consiste la difficulté.
Beaucoup d'écrivains pensent que pour que les capitaux affluent en Irlande, il suffit de lui accorder sur-le-champ toutes les réformes politiques, civiles et religieuses auxquelles elle a droit. L'Irlande, disent ces écrivains , a un sol fer- tile, une population intelligente, des ports magnifiques, de voies de commu- nication nombreuses et perfectionnées. De plus, les salaires y sont à très-bas prix, et promettent sur la main-d'œuvre une notable économie. Que lui man- que-t-il donc pour que les capitaux anglais viennent s'y fixer? Un peu de repos et de sécurité. Or le jour où l'Irlande n'aura plus de plaintes à faire , ce repos et cette sécurité renaîtront.
Tous ceux qui prennent intérêt au sort de l'Irlande voudraient que cette opi- nion fût fondée; mais il est deux circonstances importantes dont on ne lient pas compte. D'abord , les mauvaises habitudes et les vices qu'ont engendrés plusieurs siècles d'oppression ; ensuite et surtout la misère qui résulte de l'excès de la population et les désordres qui en sont la conséquence. Pour que les capitaux prennent confiance et viennent rétablir l'équilibre entre la popu- lation et les moyens de subsistance, il faut, tout le monde le sent et le dit, de la sécurité ; mais pour que la sécurité se rétablisse , il faut que les moyens de .subsistance ne soient plus, comme ils le sont aujourd'hui , insuffisants pour la population. II y a là un cercle vicieux dans lequel on peut tourner bien longtemps.
Pour ma part, je ne crois pas que l'Angleterre puisse en être quitte à si bon marché. Cette Irlande si pauvre et si turbulente, c'est l'Angleterre qui l'a faite. N'est-il pas juste que l'Angleterre vienne aujourd'hui à son aide, et contribue, autrement que par des vœux stériles et de bons conseils, à relever un peuple qui lui doit tousses maux? N'est-il pas juste, en un mot, que si les capitaux libres reculent devant l'état incertain et agité de l'Irlande , l'Angleterre y sup- plée à l'aide de capitaux puisés dans le trésor public? El qu'on ne dise pas que faire intervenir le trésor public dans des opérations agricoles et industrielles . c'est violer toutes les lois de l'économie politique. La réponse est excellente en Angleterre, où , à la faveur de lois bienfaisantes , une population industrieuse et libre travaille depuis plusieurs siècles à accroître la richesse nationale. Elle est détestable en Irlande , où les lois , jusqu'à ces dernières années, n'ont eu d'autre but que d'étouffer toute activité et toute prospérité. Il y a peu d'années
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l'Angleterre s'imposait la somme énorme de 500 millions pour racheter ses esclaves et se mettre en mesure de reconstituer sans injustice la société colo- niale. Croit-on qu'elle n'ait pas autant à réparer envers l'Irlande qu'envers les colonies? et huit millions d'Irlandais pèseraient-ils moins dans la halance que quelques cent milles esclaves et colons ?
Je ne fais qu'indiquer celte idée ; mais plus j'y pense , plus je reste convaincu que, sans un sacrifice considérable de la part de l'Angleterre, l'Irlande ne se relèvera pas. A l'aide de ce sacrifice, de vastes terres pourraient être divisées par parcelles et vendues à bas prix , de manière à créer en peu de temps l'es- prit et les habitudes de la propriété , là où cet esprit et ces habiludes manquent si complètement. Les terrains incultes en même temps seraient mis en culture, et les marais desséchés. De grands ateliers enfin s'ouvriraient et détourneraient de l'agriculture une partie de sa population. — Si l'on attend tout cela du cours naturel des choses, on attendra vainement.
Il est bien évident , d'ailleurs , que si , à mesure que des capitaux étrangers viennent créer en Irlande de nouveaux moyens de subsistance, la population continue à s'accroître dans une proporlion égale ou supérieure, il n'y aura rien de changé. Il faut donc que les Irlandais apprennent que leur sort est entre leurs mains, et qu'ils sont mailres. par leur imprévoyance, de rendre impuissantes toutes les mesures qu'on prendrait en leur faveur. Aujourd'hui, dans beaucoup de comlés. l'âge moyen du mariage est de quinze à seize ans pour les femmes, de dix-huit à vingt ans pour les hommes , et ces tristes unions se contractent sans souci du lendemain , sans pitié pour les enfans auxquels on donnera la vie. C'est ainsi qu'en dix ans, de 1821 à 1831, la population du Connaught a augmenté de vingt-deux pour cent. C'est presque la proportion des États-Unis américains où. pour si longtemps encore, ce seront, à l'inverse de nos vieilles sociétés, les hommes qui manqueront à la terre. A une telle pro- gression, si elle devait durer, il n'y aurait rien à opposer, et l'Irlande serait fatalement condamnée à la souffrance et à la pauvreté. Mais l'exemple de l'Ir- lande elle-même est là pour prouver que l'extrême imprévoyance suit l'extrême misère. De tous les témoignages recueillis dans l'enquête , il résulte clairement que les mariages précoces ont pour cause principale le manque d'emploi et la paresse. Ceux qui ont quelque chose craignent de perdre leur aisance, et sont plus disposés à attendre. Aussi, par une déplorable anomalie, la population croît-elle bien plus rapidement dans les comtés pauvres que dans les comles riches, dans le Connaught que dans ITlster. Ne doit-on pas en conclure que si les pauvres Irlandais pouvaient concevoir l'espérance iVunn condition meil- leure, celte espérance les élèverait aux idées de prudence qui leur sont si com- plètement étrangères aujourd'hui ? Quoi qu'il en soit . c'est là un des côtés importants de la question , un de ceux qui appellent le plus l'altenlion des mo- ralistes et des hommes d'État.
Ce que je viens de dire suffit , je crois, pour faire connaître mon opinion sur la loi des pauvres, que le gouvernement anglais vient de donner à l'Ir- lande. Le résultat avoué de cette loi est la construction d'une centaine de maisons qui , sous de certaines comblions, offriront un asile à cent mille in- digents. M. de Ikaumonl démontre à merveille que c'est là un pitoyable expé-
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dient, et qu'il n'en peut résulter aucun soulagement réel dans un pays où trois à quatre millions de créatures humaines éprouvent chaque année les angoisses de la faim. Si , dans les maisons dont il s'agit , la vie est douce et commode , tout le monde y voudra être admis, et le choix deviendra impossible. Si la vie y est dure et pénible , ce seront des prisons où se réfugieront les plus paresseux et les plus corrompus. Il est impossible qu'un gouvernement sensé comme le gouvernement anglais n*ail pas senti lui même toute l'impuissance et tous les dangers d'une pareille mesure. Mais on voulait faire quelque chose pour l'Ir- lande , et l'on a fait la loi des pauvres , faute de mieux.
Voici donc, en définitive, quelle est mon opinion sur la question économi- que la plus difficile et la plus compliquée de toutes. Je crois la population irlandaise deux fois trop forte, non pas absolument, mais relativement à la masse de salaires en argent ou en nature qu'elle doit separlager. Si donc il était possible , par l'émigration, de réduire de moitié la population irlandaise, j'y verrais un moyen à peu près certain de lui faire remonter quelques degrés de l'échelle qu'elle a si déplorablement descendue depuis soixante ans. Mais l'émigration, appliquée à quatre millions d'hommes, est une pure chimère. Dès lors il ne reste qu'à agir sur l'autre terme du problème, et qu'à s'efforcer, tout en maintenant la population stationnaire , d'augmenter la richesse natio- nale, et par conséquent la masse des salaires. Mais dans l'état actuel de l'Ir- lande, et même en supposant que justice complète lui ait été faite, on ne peut guère espérer que les capitaux anglais ou étrangers viennent affronter les chances d'une nouvelle guerre sociale. Il y a donc pour l'Angleterre devoir et nécessité d'infervenir plus activement, plus efficacement, et de réparer, au- tant que possible, les maux qu'elle a causés. Je suis, d'ailleurs, bien loin de penser que la réforme économique doive faire ajourner d'un seul jour les ré- formes civiles, politiques et religieuses, dont M. de Beaumont a si bien dé- montré la nécessité. Quelle que soit la diversité apparente de ces réformes , elles se tiennent toutes par un lien secret, et concourent au même but. Toutes doivent donc marcher du même pas , sous peine de ne rien faire que d'incom- plet et de mesquin.
Maintenant y a-l-il lieu d'espérer que l'Angleterre entre franchement dans cette voie? La crainte d'ébranler ses propres institutions en touchant à celles de l'Irlande ne la retiendra-t-elle pas au contraire dans le cercle assez étroit où tournent péniblement ses hommes d'Etat de toute couleur depuis l'émanci- pation? Telle est la dernière question. H faut d'abord remarquer que l'Irlande ne peut rien attendre ni des tories qui sont depuis de longues années ses en- nemis acharnés, ni des radicaux qui, malgré le bruit qu'ils font, ne forment encore dans le parlement et dans le pays qu'une faible majorité. Les radicaux, zélés prolestants pour la plupart, ont d'ailleurs peu d'entrailles pour l'Irlande catholique. Si l'Irlande a quelque chose à espérer, c'est donc des whigs, aux- quels elle doit depuis six ans ce qu'elle n'avait jamais obtenu jusqu'ici, un gouvernement juste et modéré. Cependant les whigs, il faut le dire, n'ont guère moins que les tories de respect et d'affection pour les vieilles institutions du pays. Forcés de se défendre en Irlande contre une aristocratie et un clergé fanatiques , peut-être seraient-ils disposés à enlever à celte aristocratie et à ce
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clergé une notable portion de leurs privilèges politiques el religieux; mais la réforme des lois civiles ne les trouverait certes pas si complaisants. Sur ce point, ils ont précisément les mêmes idées, les mêmes préjugés que les tories, et le maintien des grandes propriétés au moyen du droit d'aînesse et des sub- stitutions leur parait l'arche sainte. Il est donc difficile de supposer qu'ils prê- tassent volontairement la main à une réforme funeste selon eux, et qui met- trait le comble à la misère de l'Irlande au lieu de la diminuer. Bien plutôt les verra-l-on encourager les propriétaires irlandais à réunir les parcelles aujour- d'hui louées et sous louées de leurs propriétés , pour revenir ainsi à la grande culture et augmenter le produit net.
Je suppose pourtant que les whigs, éclairés par l'expérience , finissent par reconnaître que des lois bonnes , jusqu'à un certain point , en Angleterre, peu- vent être détestables en Irlande , et que ces lois, pour faire le bien du pays, doivent subir des réformes profondes : pourront-ils obtenir du parlement qu'il s'associe à une telle œuvre, et ne rencontreront-ils pas, dès les premiers pas, des obstacles insurmontables? J'en suis profondément convaincu. Voilà qua- rante ans que l'Angleterre et l'Irlande sont légalement unies et n'ont plus qu'un parlement; voilà plus de dix ans que sont tombés sous la main du duc de Wellington et de sir Robert Peel les derniers débris des lois pénales. L'An- gleterre protestante n'a pu pourtant encore s'habituer à regarder les Irlandais comme des compatriotes, et les catholiques comme des frères. A ses yeux, l'Irlande est toujours une terre conquise, l'Irlandais un vaincu, le catholique un esclave. « Que parle-t-on d'égalité entre les Anglais et les Irlandais ? s'écrie superbement dans la chambre des lords lord Lyndhurst, chancelier du minis- tère tory. Les Irlandais ne nous sont-ils pas étrangers par la race, parla langue et par la religion ? « « Je le répète après mûres réflexions, dit à Can- torbéry M. Bradshaw, membre de la chambre des communes, les Irlandais, prêtres et laïques, pairs et paysans, sont les ennemis nés de l'Angleterre, bigots sauvages, moins civilisés que les indigènes de la Nouvelle-Zélande. » Et ces audacieuses paroles , après avoir excité des applaudissements frénéti- ques, trouvent un écho bruyant dans toutes les parties du pays !
On peut prétendre à la vérité que de tels sentiments sont ceux d'une mino- rité impuissante. Il n'en est point ainsi néanmoins. Ce qui le prouve, c'est qu'aux dernières élections encore, la lutte s'est partout , en Angleterre, enga- gée sur ce terrain, et qu'en définitive l'opinion de lord Lyndhurst et de M. Bradshaw a obtenu la majorité. On adressait bien au ministère, en passant, quelques reproches sur sa conduite au dehors et au dedans , indépendamment de la question irlandaise; mais, dès que celte question apparaissait, elle ab- sorbait toutes les autres. N'est-ce pas encore la question irlandaise qui, pen- dant le dernier intervalle des sessions, a défrayé tous les journaux, tous les meetings, tous les dîners politiques ? N'est-ce pas cette question qui a soulevé contre le ministère , et même contre la reine, des colères si véhémentes? En appelant à de hautes fonctions trois catholiques , parmi lesquels M. Shiel , le ministère et la reine avaient commis un nouveau crime, un crime indigne de pardon. Aussi toutes les tribunes et toutes les chaires s'en sont-elles émues, - 1 n'onl ell< s ces ■• p< ndanl irois mois , de vomir l'invective el de lancer l'ana-
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thème. Lord Melbourne est ainsi devenu un Judas, et la reine une Jésabel. Enfin la société de la réforme protestante, présidée par lord Wharncliffe , a prescrit un jeûne universel, en expiation d'un si funeste événement.
Telles sont les fureurs que suscite la politique des whigs, quand cette poli- tique se borne à assimiler , autant que possible , l'Irlande à l'Angleterre, et à traiter les catholiques comme les protestants. Qu'on juge Je celles qui naî- traient si les whigs voulaient s'en prendre à la fois à l'aristocratie et au clergé ! Je ne crains pas de prédire qu'il y aurait en Angleterre un soulèvement pres- que général contre une si audacieuse tentative. Tout ce que l'Irlande peut de- mander aux whigs, c'est donc de continuer à la gouverner, comme ils l'ont fait jusqu'ici, avec prudence et impartialité 5 c'est aussi de se servir des forces du gouvernement pour contenir l'aristocratie , au lieu de lui prêter appui.
II est douloureux de le dire, la seule chance qu'il y ail pour l'Irlande d'ob- tenir des réformes plus radicales , c'est l'avènement des tories. Tous les tories sans doute sont loin de ressembler à lord Lyndhurst ou à M. Bradshaw, etsir Robert Peel , premier ministre, voudrait aussi se montrer juste et bienveillant envers l'Irlande; mais cela lui serait impossible , et voici pourquoi. II n'y a point en Irlande de partis intermédiaires et d'opinions moyennes : d'une part, l'aristocratie protestante avec ses passions furieuses ; de l'autre , la démo- cratie catholique avec ses souvenirs et ses haines. Or il faut inévitablement que le gouvernement s'appuie sur l'une ou sur l'autre. L'ardente inimitié de l'aristocratie protestante pour le ministère whig ne lui laissait pas le choix , et c'est au sein de la démocratie catholique qu'il a dû chercher son point d'ap- pui. Sir Robert Peel ne serait pas plus libre, et la force des choses lui donne- rait, le jour même de son avènement , la démocratie catholique pour ennemie, l'aristocratie protestante pour alliée. Alors cesserait l'espèce de trêve qui, depuis cinq ans, enchaîne les passions de l'Irlande, et fait taire ses souffrances. L'Irlande est aujourd'hui aussi misérable, plus misérable peut-êlre qu'il y a dix ans, et ses justes griefs sont loin d'avoir obtenu tous satisfaction; mais le gouvernement est en guerre avec ses oppresseurs, et , tout étonnée d'avoir le gouvernement pourami , elle supporte ses maux et modère ses ressentiments. Le jour où le pouvoir reviendrait à ses oppresseurs, la réaction serait terrible. On peut prévoir alors entre l'Angleterre et l'Irlande celle guerre sanglante que les lories les plus ardents appellent de tous leurs vœux , et qui remettra en présence les deux races et les deux religions. Ce que sera le résultat d'une telle guerre, personne ne le sait ; mais il est difficile de croire que l'aristo- cratie et l'Église en sortent victorieuses.
Tout le monde comprend d'ailleurs ce qu'il y aurait d'effroyable dans celle dernière lutte, et il n'est pas en Irlande un bon citoyen qui voulût en hAter le moment. C'est pourquoi l'Irlande, sans attendre du cabinet whig la guérison de tous ses maux , soutient ce cabinet avec constance, et s'émeut chaque fois que sa chute paraît imminente.
Abandonnée a elle-même , il est pourtant douteux que l'Irlande , avec ses trois millions d'indigents, pût persister longtemps dans sa modération ; mais l'Irlande, depuis vingt ans , a pris l'habitude d'être agitée ou paisible selon
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qu'il plaît à l'homme exlraordinaire qui règne sur elle par son génie. Cet homme, c'est O'Connell, le plus rare exemple que je connaisse de la persévé- rance unie à la passion, et de la force aidée par la prudence. Dans un voyage que je fis à Dublin , en 1826, j'eus l'honneur de voir de. près O'Connell , et j'a- voue que je fus loin de l'apprécier à sa juste valeur. Dès cette époque, j'ad- mirais sincèrement en lui l'orateur puissant qui prêtait aux misères de son pays une voix si éloquente, et dont la parole retentissait dans le cœur de six millions d'hommes ; j'admirais aussi le légiste consommé qui , se jouant , avec une souplesse merveilleuse, de toutes les prescriptions légales, savait, à l'aide de transformations successives , maintenir la grande association dont il était l'inventeur et le chef : toutefois , à côté de l'avocat habile et du tribun véhément, je n'avais pas deviné l'homme politique patient et mesuré. Je n'a- vais pas supposé surtout que des caractères si divers pussent exister à la fois, et qu'un homme étranger jusqu'à plus de cinquante ans aux habitudes par- lementaires de l'Angleterre, dût acquérir tout à coup autant d'ascendant et de puissance dans la chambre des communes que sur la place publique, ou dans les cours de justice. Je prévoyais donc que le jour du triomphe d'O'Connell serait celui de sa chute , et qu'en passant le seuil de la chapelle Sainl- Étienne , il laisserait derrière lui la meilleure portion de son influence et de son talent,
On sait qu'il n'en a point été ainsi , et que , tout en conservant ses ancien- nes qualités , O'Connell a, depuis l'émancipation, déployé celles dont il parais- sait dépourvu. On sait que sans cesser d'être l'homme de l'Irlande, il est de- venu un des membres les plus importants du parlement anglais. Il semble d'ailleurs que ses facultés se soient multipliées à mesure que s'élargissait le cercle de leur action. Que la chambre des communes soit assemblée ou non , il remplit les journaux , et l'on est tout étonné de le trouver dans la même se- maine injuriant l'Angleterre à Cork ou à Dublin, et la flattant à Liverpool ou à Manchester ; attaquant le ministère à Birmingham et le défendant à Lon- dres; aujourd'hui véhément et amer, demain calme et bienveillant. Et qu'on ne voie pas là l'effet d'une activité désordonnée et d'une mobilité capricieuse. Sous l'apparence du laisser aller et de l'incohérence, il n'est pas d'homme peut-être dont la vie continue une unité plus ferme et plus profonde. O'Connell n'est ni vvhig , ni tory , ni radical. Il est Irlandais, et, pour arracher L'Irlande à l'oppression, tous les partis comme tous les langages lui semblent bons. L'in- térêt de l'Irlande, voilà sa pensée dominante, ou plutôt sa pensée unique; tou- jours raisonnable d'ailleurs dans sa conduite, quand il ne l'est pas dans ses paroles ; toujours prêt à faire, quand il le faut , le sacrifice momentané de ses affections, de son amour-propre, et même de sa popularité.
On peut dire beaucoup de mal d'O'Connell, et quelquefois il y prête ; mais, tout balancé, sa destinée sera , dans l'histoire, une des plus singulières et des plus glorieuses qu'il y ait. On a vu de grands guerriers changer la face du monde, et de grands rois ou de grands ministres exercer sur les institutions et les mœurs d'un peuple une puissante influence ; ce qu'on n'a guère vu , c'est un homme qui . sans disposer de la puissance militaire ou civile, parvient, par la seule force de la raison cl du (aient, à affranchir pacifiquement son
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pays, et à dominer en quelque sorte le gouvernement de qui, peu de temps auparavant, son pays dépendait. Voilà ce qu'a fait O'ConnelI , et ce qu'il fait encore aujourd'hui. C'est lui qui a conquis l'émancipation , lui qui contient et modère l'Irlande en obtenant pour elle justice et bienveillance, lui qui main- tient au pouvoir le cabinet whig à l'exclusion des tories. Et pour qu'il ne manque rien à cette haute situation, chaque année l'Irlande paye volontaire- ment à O'ConnelI un tribu de 15 à 20, 000 livres sterling, récompense bien légitime et bien acquise ; espèce de liste civile populaire qui honore à la fois ceux qui la donnent et celui qui la reçoit.
Que les injures dont chaque jour il est abreuvé ne découragent donc point l'illustre patriote qui soutient avec tant de persévérance et de courage une si bonne cause. En Angleterre, il a et doit avoir des ennemis acharnés , mais hors de l'Angleterre il n'est pas une âme généreuse qui ne sympathise avec lui , pas un esprit élevé qui ne le comprenne et ne l'admire.
Je reviensau livre de M. de Beaumont , et jelermine comme j'ai commencé. Le sujet de ce livre est un des plus intéressants qu'il y ait , et l'auteur s'est montré digne du sujet. Quant à l'étendue et à la variété des connaissances qu'un tel livre suppose, je laisse parler le Dublin Magazine, qui appartient au parti orangiste. « M. de Beaumont, dit à peu près textuellement ce Maga- zine, analyse et explique si bien les institutions de l'Angleterre et de l'Irlande qu'il nous parait impossible que cette partie de l'ouvrage soit composée par un étranger. Kous sommes donc convaincus qu'elle lui a été fournie toute faite par un radical de Dublin. » lin tel éloge de la part d'un adversaire vaut mieux que tous les miens.
P. DUTERGIER DE HAURANKK.
LES
MISSISSIPIENS.
a^sa^^ysasasasaa
PERSONNAGES.
lK Marqvise. Lucette , fille du jardinier, sœur de lait de
Le Duc. Louise.
_jlTHK> Le Duc de La F...
Samuel Boursbt, devenu comte de Puy- Le Comte de Horn.
monfort. Le Duc de M...
Louise , fille de Samuel et de Julie. Le Comte de ***
George Frebman , voyageur américain. Le Marquis ***
Plusieurs autres Personnages db qualité.
ACTE PREMIER.
La maison de campagne de Samuel Bourset, à quelques lieues de Paris. — Dans le* jardins, une tente décorée pour la fête. )
SCÈNE PREMIÈRE.
LA MARQUISE, LE DUC.
LA MARQUISE.
II. ! voyez, mon cher duc, comme ceci est galant ! quelle riclie décoration! narlOUl le chiffre de Julie enlacé par tles fleurs à celui de mon gendre, des
LES MISSISSIPIENS. oo
guirlandes, des écussons, des draperies! Sur ces gradins en amphithéâtre se placera l'orchestre. Ma fille et son mari seront sur cette belle estrade. C'est ici qu'ils couronneront la rosière. Et; avec cela, un temps magnifique. Oh! toute la cour y sera ! Je parierais gros que le régent lui-même,... ou tout au moins une des princesses ses filles, y viendra.
LE DUC.
Eh ! pourquoi pas? Votre gendre est fort bien en cour à l'heure qu'il est, et pour cause !... Pour qui ce fauteuil de velours à crépines d'or?
LA. MARQUISE.
Et pour quel autre que le bienfaiteur, le sauveur, le prestidigitateur écossais Law? C'est aujourd'hui l'homme de la France. Et quelle fête un peu belle pour- rait se passer de sa présence?
LE DUC.
Quelle fortune un peu solide pourrait se passer de son appui?
LA MARQUISE,
Cela, nous l'avons.
LE DUC.
En êtes-vous bien sûre ?
LA MARQUISE.
C'est a charge de revanche, car certainement Law n'a pas moins besoin de nos fonds que nous de son crédit.
LE DIC.
L'un me paraît plus certain que l'autre... Enfin ! ça commence magnifique- ment, et je souhaite que ça finisse de même... Eh bien ! marquise, qui nous eût prédit, le 15 octobre 1703, que nous célébrerions aussi gaiement et avec autant d'éclat, en l'an de grâce 1710, l'anniversaire du mariage de Julie? Ce ma- riage ne s'annonçait pourtant pas sous d'heureux auspices; tout était larmes et désespoir , gémissements et syncopes , quand nous conduisions la victime à l'autel. Le soleil même ne brillait pas comme aujourd'hui; ce qui n'em- pêchait pas que mes jambes ne me fissent moins mal... Ah! j'étais encore jeune alors.
LA MARQLISE.
Vous le serez toujours.
LE DUC
C'est pour que je vous en dise autant, railleuse?
LA MARQUISE.
Non-seulement cela, mais je prétends ne jamais mourir.
LE DUC.
Je crois bien! qui est-ce qui meurt?
LA MARQUISE.
Ah! ce pauvre chevalier pourtant!... Savez-vous que depuis cinq ans je n'ai pas passé un seul anniversaire de ce singulier mariage sans pensera lui .'
04 LES MISSISSIPIENS.
LE DUC.
Femme sensible ! vous avez pensé à lui à tout le moins une fois l'an t
LA MARQUISE.
Et je n'ai jamais passé un anniversaire du jour où j'ai appris sa morl sans faire dire une messe pour le repos de son âme.
LE DUC.
Bonne tante ! cela fait cinq messes ! Et Julie , combien de pensées a-l-elle eues pour lui? combien de messes a-l-elle fait dire?
LA MARQUISE.
Julie?... Elle a donné le jour à cinq enfants.
LE DUC.
C'est beaucoup trop ! {Prenant du tabac. ) Heureusement il y en a quatre de morts !
LA MARQUISE.
Pauvres enfants! Tenez, duc, Julie est un modèle d'amour conjugal; mais il semble que cela l'ait empêchée de bien connaître l'amour maternel. Moi , je pleure encore mon neveu...
LE DUC.
Quand vous y pensez?
LA MARQUISE , babillant toujours sans faire attention aux sarcasmes du duc.
El elle , il semble qu'elle ait oublié les siens comme s'ils n'avaient jamais existé. Vraiment elle n'aime au monde que M. Bourset. LE DUC, ironiquement. A h ! c'est bien naturel !
LA MARQUISE.
N'en riez pas, c'est incroyable comme cet homme-là s'est décrassé depuis son mariage.
LE DUC.
Je crois bien , il a usé beaucoup de savon !
LA MARQUISE.
De savonnette à vilain, vous voulez dire? carie voilà comte décidément. Samuel Bourset, comte de Puymonfort! Quel drôle de temps que celui-ci! Enfin c'est un homme qui a du savoir-faire que mon gendre, n'en dites pas de mal !
le duc ,
Je n'en dis pas de mal, chère marquise ; c'est un homme habile et probe en même temps. Sa réputation est bien établie, et votre fille a fait sagement de l'épouser, quoiqu'il ne soit pas aimable.
LA MARQUISE.
Oh ! c'est que Julie est sage, trop sage peut-être !
le in c. Plus s-ige que vous nr- l'étiez à son âge, mon cœur!
LES MISSÏSSIPIENS. 35
la marquise, Ironiquement. El plus que vous ne souhaiteriez.
LE DUC.
Vous plaît-il de vous faire comprendre?
LA MARQUISE.
Ah ! vous comprenez de reste, perfide ! (Riant.) Vieux enfant, je sais de vos folies ! Julie m'a tout conté.
LE DUC.
Eh bien ! ça n'a pas dû lui coûter beaucoup de peine.
LA MARQUISE.
Elle en riait aux larmes et moi aussi. Ah çà! vous files donc devenu tout à fait fou, de vouloir en conter à ma fille?
LE DUC
Votre fille est une coquette.
LA MARQUISE.
Et vous un fat.
(Elle rit.)
LE DUC.
Ah ! vous voilà jalouse? Il est temps de vous y prendre.
LA MARQUISE.
Vous savez bien que je ne l'ai jamais été, j'aurais eu trop à faire avec vous !
LE DUC.
Cela vous eût donné la peine d'aimer !
LA MARQUISE.
Ah ! c'est joli ce que vous dites là ! Mais ce n'est pas vrai. Rappelez-vous que quand je fus ruinée par les sottises de mon mari , jeune encore et faite pou; briller, je me retirai du monde sans dépit et sans trislesse, el que j'allai passer les longues années du veuvage dans mon pelit hôlel du Marais, bien pauvre, bien oubliée, excepté de vous, mon bon! et toujours aussi gaie, aussi heureuse qu'au temps de ma splendeur. Pourtant Julie s'ennuyait là bien mortellement, enviait toutes les jeunes filles qui faisaient de grands mariages, et , tout en se croyant éprise de son cousin, s'inquiétait souvent de son peu de fortune. Enfin. la meilleure preuve qu'elle est plus calculatrice que moi, c'est qu'au lieu de se trouver malheureuse avec ce Samuel, dont la seule vue m'eût fait mourir de dégoût il y a quarante ans, elle fait bon ménage avec lui, s'attife du matin an soir, embellit au lieu de vieillir, et n'a point d'amants !
LE DUC.
Le fait est que, pour ma part, je l'ai trouvée d'une rigueur!...
LA MARQUISE.
Ah ! si c'était la seule preuve !
le nue. Eli ! vous n'eussiez pas dit cela . il y a quarante ans !
36 LES MISSISSIPIENS*
LA. MARQUISE.
Oh! c'est qu'alors vous étiez charmant!
LE DUC, lui baisant la main.
Et vous adorable ! (lui offrant du tabac) il y a quarante ans !
LA MARQUISE, prenant du tabac avec beaucoup de grâce et de propreté,
Tâchez de ne pas séduire ma fille, entendez-vous, vieux libertin?
LE DUC.
Je lâcherai, au contraire! Pourtant je crains d'avoir aujourd'hui un rival redoutable dans la personne du philosophe.
LA MARQUISE.
Quel philosophe?
LE DUC
Vous savez bien que c'est aujourd'hui que le fameux George Freeraan fait son entrée ici.
LA MARQUISE.
Qu'est-ce donc que ce fameux George Freeman? Est-ce encore un de ces grands hommes du jour dont personne n'a jamais entendu parler? Je ne suis pas initiée à sa célébrité.
LE DUC
Eh bien ! vous ne serez pas fâchée de l'être. Ce n'est pas un charlatan comme lotis vos Mississipiens.
LA MARQUISE.
Qu'appelez-vous Mississipiens? J'entends parler de cela depuis quelques jours sans y rien comprendre.
LE DUC
Ah ça ! vous ne savez donc rien au monde? Vous savez au moins que votre gendre est un des principaux agents de la grande affaire du Mississipi?
LA MARQUISE.
Je sais fort bien qu'il est dans la nouvelle société en commandite qui se charge de fouiller dans le Mississipi, et d'en retirer de l'or en barres; mais je n'avais jamais ouï dire auparavant que l'or se trouvât de la sorte, et qu'il n'y eût qu'à se baisser pour en prendre.
LE DUC
11 paraît cependant que nous allons en avoir à jeter par les fenêtres. II y a, dit-on, des mines d'or à la Louisiane. On ne lésa pas encore trouvées, mais I.aw assure qu'on les trouvera; et, en attendant, on en met le produit en actions, et on spécule sur les profils de l'affaire pour payer les dépenses.
LA MARQUISE.
Et si on ne trouve rien ?
LE duc Les actionnaires soronl ruinés, et on tâchera d'inventer quelque autre chose pour le consoler.
LES MISSISSIPIENS. 57
LA MARQUISE.
Mais Bourset ne donne pas dans ces folies?
LE DUC.
Il y donne si bien, qu'il a pris pour un million d'actions.
LA MARQUISE.
En ce cas, l'affaire n'est pas si mauvaise que vous croyez. Law est-il vrai- ment là-dedans?
LE DUC
C'est lui qui a imaginé cela pour faciliter l'émission de son papier-monnaie,
LA MARQUISE.
Mais, mon Dieu ! il nous ruinera avec de pareilles bourdes !
LE DUC
Voilà les femmes ! Il y a un instant, vous étiez aussi sûre de lui que de votre propre existence ; et au premier mot que je vous dis en l'air, moi qui ne connais goutte à ces sortes d'entreprises (qui diable y comprendrait?), vous voilà épou- vantée et prête à accuser Law lui-même de mauvaise foi.
LA MARQUISE.
Mais que dites-vous donc ?
LE DUC.
Je dis que, s'il n'y a pas de mines, peu importe, car Law trouvera la pierre philosophale. N'est-ce pas un magicien, un prestidigitateur, un dieu? Je ne raille pas; c'est un habile homme, qui a fait des miracles et qui en fera encore.
LA MARQUISE.
Et ce George Free... Free... Comment l'appelez-vous ?
LE DUC
Freeman ; ce qui veut dire homme libre.
LA MVRQUISE.
Eh bien ! qu'est-ce que c'est que ça ?
LE DUC
Un homme libre ? ah ! c'est un animal bien étrange, et tel qu'il ne s'en est jamais vu dans ce pays-ci. L'individu en question est une sorte de quaker ha- billé de brun à l'américaine, allant à pied, parlant peu et bien, ne disant et ne faisant jamais rien d'inutile, si ce n'est de prêcher la réforme à des fous et la probité à des fripons. Homme distingué d'ailleurs , doué d'un langage élevé, d'un grand sens à beaucoup d'égards, et , je le crois, un galant homme en tous points ; mais fort original, rêvant et publiant sur la liberté les choses du monde les plus extraordinaires. Et puis, le bon d'Aguesseau l'a pris en grande consi- dération, parce qu'il est fortement opposé au système de Law. Mais cela ne choque personne; d'Argenson le tolère, Law le réfute, le régent s'en amuse. Enfin, il plaît à tout le monde, et vous le verrez aujourd'hui.
LA MARQUISE.
Ail ! j'en suis fort curieuse maintenant, .l'aurais été fâchée de mourir sans
38 LES MISSISSIPIENS.
avoir vu un homme sérieux dans ma vie. Et, dites-moi, est-il jeune, est-il beau?
LE DUC.
Il ne montre guère plus d'une trentaine d'années, peut-être en a-t-il trente- cinq ; mais il est fort bien, et Julie , qui est diablement curieuse de le voir, a envoyé coucher sa fille, sous prétexte de rhume, quoique la petite ne tousse pas plus que moi.
LA MARQUISE.
Que dites-vous là? Vous êtes un méchant!
LE DUC.
Que voulez-vous? On a beau être jeune et belle , on n'aime pas à voir une fille de quinze ans à ses côtés !...
LA MARQUISE.
Allons ! vous avez du dépit contre Julie, ce n'est pas bien !
(Ils sortent en causant.)
SCÈNE II.
(iEORGE FREEMAN. Costume philosophique, cheveux noirs séparés sur le front et peignés naturellement , habit brun uni sans broderie , épée à poignée d'acier ; une simplicité dans les manières qui contraste avec le ton du jour ; figure pâle et mélancolique.
C'est donc ici !... Partout de l'ostentation et de la prodigalité , jusque dans < elle décoration d'un jour! c'est ici que je la reverrai! me reconnaîtra-t-e!Ie?... Et moi, moi! la reconnaîtrai-je? Mon cœur est accablé de tristesse, mais il ii'est pas agile. Il me semble que l'être que j'ai aimé n'existe plus, de même que l'être que j'ai été s'est effacé comme un rêve dans le passé !
(Il s'assied sur les gradins de l'orchestre.)
SCÈNE III.
LOUISE, LUCETTE. Louise est habillée en villageoise comme Lncette, elles entrent sans voir George.
LUCETTE.
Comme vous trottez vite dans ces habillements-là! Convenez, mamselle , qu'on est bien mieux à l'aise que dans vos belles robes de damas, et qu'on se sent toute délayée pour courir. Mais , comme vous êtes brave là-dessous ! ça vous va comme des plumes à un oiseau • on dirait que vous n'avez jamais été autrement !
i 01 ISE.
N'est-ce pas qu'il est impossible de me reconnaître?
LES MISSISSIPIENS. 39
LUCETTE.
Je ne vous reconnais pas moi-même. Qui êtes-vous donc, jeunesse? Je ne vous connais point; vous n'êtes donc pas d'ici ?
LOUISE , l'imitant. J'suis d'ia Bourgogne, dame! j'm'appelle... attendez! j'm'appelle... Jac- queline.
LUCETTE.
Oh ! comme vous dites bien ça ! Vrai , d'honneur! votre maman vous parle- rait qu'elle ne vous reconnaîtrait point.
LOUISE, tressaillant.
Maman! ah! ne m'en parle pas! Quand j'y pense, la peur me prend, et toute m'a gaieté s'en va.
GEORGE , a part.
C'est singulier ! quelle est donc cette jeune fille ?
( Il l'examine avec attention.) LUCETTE.
N'ayez point peur, mamselle; elle vous croit bien enfermée dans votre chambre. Est-ce qu'elle pourrait s'imaginer que j'ai été quérir l'échelle avec quoi que mon père taille ses espaliers ? Et puis , y aura tant de monde ! dame ! nous n'irons pas nous mettre au premier rang. Nous nous cacherons comme ça dans la foule du monde; ou bien , tenez, nous monterons là-haut , tout en haut des échafauds, derrière la musique. C'est là que j'étais l'an dernier. C'est la meilleure place, et personne ne vous ira chercher parla. Tenez, venez voir comme on y est bien perché !
( Louise veut suivre Lucette qui grimpe sur les échafauds , mais elles se trouvent face ;\
face avec George, et s'arrêtent.)
LDCETTE.
Ah ! mon Dieu ! mamselle , v'ià un homme qui nous regarde drôlement.
LOUISE.
Voyons s'il nous connaît. Bonjour, mon brave homme , que demandez- vous ?
GEORGE.
Vous ne m'offensez pas en me prenant pour un*artisan, j'en ai presque l'habit; mais moi, je vous offenserais sans doute en vous prenant pour une villageoise ?
LOUISE.
Oh! mon Dieu, pas du tout. Je voudrais bien l'être toujours. Mais, puisque vous voyez que je suis déguisée , ne me trahissez pas, je vous en prie.
GEORGE.
11 me serait bien difficile de vous trahir, puisque je ne vous connais pas.
Il CETTE.
Ah! monsieur, c'est égal. Vous pourriez quelque jour voir MMo Louise de Puymonfort, la fille à M. le comte Bourset, el duc comme ça , devant madame
40 LES MISSISSIPIENS.
ou devant monsieur : « Tiens ! voilà celte petite paysanne que j'ai vue à la fêle !... » 11 ne faudra rien dire , entendez-vous, monsieur? Ça nous ferait de fâcheuses affaires , dà.
GEORGE , regardant Ionise fixement. Ainsi, vous êtes leur fille?
LOUISE , bas à Lucette. Comme il me regarde !
LUCETTE.
Dame ! c'est bien le cas de dire : Il vous regarde comme queuque-z'un qui ne vous a jamais vue.
GEORGE , a part.
Comment faire connaissance avec elle? La gronder, c'est un moyen... avec les enfants. [Haut à Lucette.) Si c'est vous qui avez conseillé à M1|c de Puy- inonfort de désobéir à sa mère, et de se mêler à la foule qui va venir ici , sans autre Mentor que vous, vous avez commis une grande faute, et vous mérite- riez bien que je vous fisse renvoyer pour ce fait-là , comme une petite sou- brette de mauvaise tête et de mauvais conseil que vous êtes. LUCETTE, toute fâchée.
Eh ! voyez-vous comme me traite ce monsieur-là? Vrai, que je ne le con- nais ni d'Eve , ni d'Adam , et qu'il n'est jamais venu au château. On voit ben que vous n'êtes point fréquenlier de la maison, car vous sauriez que je ne suis point fille de chambre, mais que je suis Lucette , la fille au jardinier, la pe- lile-fille au vieux Deschamps , à qui M. le duc fait une pension , et la sœur de mamselle Louise, qui pis est; et si vous dites du mal de moi, on ne vous croira point.
LOUISE, souriant.
Mais si tu prends soin de l'informer de tout ce qui nous concerne, il n'aura pis grand'peine à nous trahir. Allons , tais-toi ! {A George.) Monsieur, excu- .scz-Ia, et quoi qu'il arrive , que vous connaissiez ou non mes parents, ne la faites pas gronder : c'est moi qui mérite tout le blâme, et je vous remercie de In leçon que vous venez de me donner.
GEORGE , lui prenant la main.
Ah! croyez, mademoiselle, que j'ai quelque droit à vous avertir et à vous protéger... {se contenant) car mes intentions sont bonnes , et vous m'inspirez autant d'intérêt que de respect.
LOUISE , tristement.
C'est donc la première fois de ma vie que j'inspire ces sentiments-là!... Je vous en remercie.
GEORGE, ('uni.
Que dites-vous.'... N'avez-vous pas une mère ?
(Louise baisse la tète.)
I I ( KTTE.
Oli ' si celle-là aime ses enfants, j'irai le dire à nome. Elle aime son mari,
LES MISSISSIPIEINS. 41
voilà tout ce qu'elle aime ; et elle a raison , car c'est un brave et digue homme qui veut le bien à tout le monde. Mais elle a tort de haïr sa fille... car enfin , mamselle Louise est bonne... y n'y a rien de bon au monde comme marnselle Louise ! Vous voyez bien, monsieur? vous lui faites des remontrances, et elle vous remercie. Quand on prend les gens par la douceur , à la bonne heure î mais quand on les déteste sans qu'ils sachent seulement pourquoi...
LOUISE, qui a essayé en vain plusieurs fois de faire taire Lucette, l'interrompt enfin en lui mettant la main sur la bouche.
Taisez-vous , Lucette. Oh ! fi ! ce que vous dites là est affreux.
GEORGE, a Louise d'un, ton affectueux.
Vous avez raison; ne laissez jamais parler ainsi devant vous de votre mère , cela doit vous faire bien du mal ?
LOLISE.
Vous n'avez rien entendu , monsieur ; d'ailleurs elle a menti,
GEORGE.
Ne craignez rien de moi; mais craignez que votre présence à la fête sous ce déguisement n'inspire à tout le monde les mêmes idées qu'à cette jeune folle . car espérer qu'on ne vous reconnaîtra pas est un rêve d'enfant: il suffira d'une seule personne...
LOUISE.
Eh bien ! vous avez raison ; je n'avais songé , en écoutant le conseil de Lu- cette, qu'au danger d'être grondée, punie, et celui-là je le bravais ; mais celui •le faire penser mal de maman, vous m'y faites songer, et je m'en vais... Adieu, monsieur!
LUCETTE, avec un gros soupir.
Adieu , monsieur!
GEORGE.
Vous teniez donc bien toutes les deux à voir cette fête? ne devez-vous pas être rassassiées de ces sortes de spectacles, au milieu du luxe qui règne autour de vous?
LUCETTE.
Oh bien oui! nous n'en jouissons guère! Dès qu'on s'amuse , on nous ren- voie ; dès que nous avons envie de nous amuser, on nous enferme.
LOUISE.
N'écoulez pas ce qu'elle dit , et ne croyez pas que j'aie aucun regret à ces plaisirs. J'en suis dégoûtée sans les avoir connus, car je sais ce qu'ils coûtent de fatigues à ceux qui les préparent; mais j'avais une idée, aujourd'hui, une idée sérieuse , je vous assure, en venant ici.
GEORGE.
Dites-la-moi ?
LUCETTE, à part. Oh ! qu'il est sans façons ! il fait comme ça le vertueux, mais je suis sûre que c'est un Tartufle, ça m'a tout l'air d'un prêtre déguisé!
42 LES MISSISSIPIENS.
LOUISE, après avoir hésité un instant.
Je veux bien vous la dire , pourquoi pas ? je voulais voir une personne !...
GEORGE, souriant.
Ah ! c'est différent. (// part.) Je commence à comprendre.
LUCETTE.
Bah ! ça n'est pas du tout comme vous vous imaginez ; nous voulions voir... comment s'appelîe-t-il donc , mamselle, celui que nous voulions voir?
LOUISE, à George. Peut-être le connaissez-vous : le philosophe , l'Américain, ... celui qui a fait du bien à la Louisiane, et qui a publié des écrits contre l'esclavage?... Moi , j'en ai lu un de ces écrits, et c'est la seule fois que j'aie lu quelque chose de sé- rieux. Pourtant je l'ai compris; du moins , il me semble, car j'ai pensé, pour la première fois, qu'il y avait bien des misères dans ce monde, des infortunes dignes de pitié, et des richesses dignes de mépris. Je ne savais pas ces choses- là ; et bien! c'est le livre de George Freeman qui me les a apprises.
GEORGE.
George Freeman?
LOtilSE.
Ah ! vous le connaissez ? que vous êtes heureux!
LTJCETTE.
Vous lui direz bien des choses de not' part. Moi aussi, j'en ai lu, de son li- vre, car je sais lire; c'est mamselle Louise qui m'a enseignée, et j'ai compris deux ou trois lignes, par ci , par là , qui sont , ma fine , bien tapées.
GEORGE, à Louise.
Eh bien ! puisque vous ressentez quelque sympathie pour ce George Frec man , si vous voulez bien le permettre , je vous le présenterai quelque joui devant vos parents.
LOUISE.
Il n'y faut pas songer : maman ne veut pas qu'on me voie, encore moins lui qu'un autre.
GEORGE.
Et pourquoi donc ?
LOUISE, ingénument.
Ah ? je ne sais pas !
LUCETTE , passant Ue l'autre coté de George , et lui parlant bas. Parce qu'on dit comme ça qu'il est bel homme , et que madame a peur qu'il ne s'amourache de sa fille , au lieu de s'amouracher d'elle.
LOUISE. Allons! n'y pensons plus! vous lui direz seulement qu'il y a une petite fille qui... Non! ne lui dites rien , que lui importe?
GSOBOI , ému Dites toujours . je ne lui redirai pas.
LES MISSISSIPIENS. 45
LOUSE.
Eh Lieu! je voulais dire qu'il y a une petite fille qui peut-être ira passer le reste de ses jours dans un couvent, car tous les autres hommes lui paraissent fous ou méchants! Adieu, monsieur!
GEORGE, ému. Un mot encore ! un instant! personne ne vient!
LU CETTE.
Si fait, voilà justement M. le comte dans la grande allée avec du monde ! tii vite ! mamselle Louise, par ici!...
LOUISE.
Par ici? Il en vient encore!
Ll CETTE.
En ce cas , par là ! sous l'estrade ! Tenez , c'est creux sous ce rideau !
LOUISE, revenant sur ses pas. O mon Dieu ! maman ! Ah ! je suis perdue si elle me voit !
Elle se cache sous l'estrade avec Lucetlc. GEORGE.
Comme elle la craint ! Oh ! la peur règne donc toujours ici !... Que vois-je ':'...
(Il hésite un instant, puis fait un effort et se décide à passer auprès de Julie qui ne fait pas attention à lui. Il disparaît parmi les arbres.)
SCÈNE IV.
JULIE , toujours belle et parée, suivies de plusieurs dames.
DUE DAME.
Voyez, madame la comtesse! il ne tiendrait qu'à vous! Si vous aviez la honte de dire seulement quelques mots pour moi à M. dePuymonfort...
JULIE.
Pardon, madame la marquise ; mais en vérité vous auriez en moi un faible avocat. Mon mari ne me permet pas de lui parler d'affaires.
UNE AUTRE DAME.
Madame de Puymonfort plaisante. On sait que son mari est à ses pieds; el le moyen d'en douter, quand on la voit!
i NE AUTRE.
Ah ! duchesse ! nous ne savons que trop qu'il l'adore, car il est invulnérable à toutes nos attaques; et si , nous autres femmes , nous venons solliciter ma- dame, ce qui n'est pas dans Tordre, à coup sûr, c'est en désespoir de cause. N'est-ce pas , madame la présidente?
LA PRÉSIDENTE.
Aussi madame abuse du sa supériorité et nous traite en vaincues.
Aï LES MISSISSIPlEiNS.
JULIE.
Oh ! mesdames, vous m'accablez de vos épigrammes. Mais que puis-je faire ? Mon mari m'avait fait cadeau de quelques-unes de ces actions pour ma toi- lette, je vous les ai sacrifiées ; à présent je n'ai plus rien , adressez-vous à lui. Tenez , le voici !
( Samuel Bourset s'approche , suivi du duc et de plusieurs gentilshommes.) TOUTES LES DAMES , s'élançant vers lui.
Ah! M. de Puymonfort !...
( Elles lui parlent toutes à la fois.)
BOURSET.
Pardon ! raille pardons , mesdames ! Je suis désolé , mais je ne puis pas vous entendre toutes à la fois. (Jux autres personnages.) Je ne puis absolument plus rien pour vous , messieurs. J'ai renoncé à tous mes bénéfices dans celle affaire pour vous être agréable. Si vous voulez vous adresser à M. Law, peut- être sera-l-il plus heureux. Je viens de voir passer sa voilure.
TOUS ENSEMBLE.
Ah! M. Law!
JULIE.
Je vais le recevoir.
(Elle s'éloigne, tout le monde la suit, excepté le duc et Samuel Bourset.) LE DUC.
Vous n'allez pas au-devant du contrôleur général ?
BOURSET.
Il n'arrivera que dans deux heures; c'est moi qui ai imaginé cet expédient pour me délivrer de leurs importunités.
LE DUC.
Ah! quelle rage les possède ! Savez-vous , mon cher comte...
BOURSET.
Ah! monsieur le duc, de grâce, appelez-moi Bourset dans l'intimité. Si j'ai acquis un titre , c'est, vous le savez, par amour pour Julie, afin qu'elle n'eût pas à rougir de notre union; mais, au fond, moi, je ne rougis pas de mon nom , je l'ai porté quarante ans avec honneur.
LE DUC
Aussi vous a-t-il porté bonheur de son côté , mon cher Bourset!
BOURSET.
Et j'espère qu'il m'en portera encore plus par la suite. Cette affaire de la Louisiane s'annonce sous des auspices magnifiques.
LE DUC.
Ètes-vous bien sûr de celle-là?
BOURSET.
J'y ai mis tout ce que je possède.
LE DUC.
En vérité .'
LUS MISSISSII'IENS. Al)
BOURSET.
Et j'y aurais mis la Fiance tout entière , si elle m'eût appartenu.
LE DUC.
Peste ! mais on dit que le régent la jette en effet dans ce gouffre ?
BOURSET.
Dites plutôt, monsieur le duc, que la France s'y jette d'elle-même el y eu- traîne le régent.
LE DUC.
Et en voire àme et conscience, Boursel, vous ne pensez pas que la France et le régent fassent de compagnie la plus grande sottise du monde ?
BOURSET.
Pourquoi essayerai-je de vous démontrer le contraire, mon cher duc? Vous me paraissez incrédule; mais c'est le propre des grandes vérités, de pouvoir être repoussées sans périr et de triompher malgré tout.
LE DCC
Je ne suis pas incrédule, mon cher , je suis curieux , incertain...
BOURSET.
Mais vous n'êtes pas séduit! Vous êtes sans ambition, vous, monsieur le duc ? Vous avez une moquerie spirituelle el philosophique pour celle soif de l'or dont les autres grands seigneurs se laissent voir indécemment dévorés!...
LE DUC
Si vous parlez vous-même en philosophe, Boursel, dites-moi donc pour- quoi vous £tes dans les affaires?
BOURSET.
J'y suis pour le salut et l'honneur de la France , monsieur le duc. Le régent est un grand prince, qui veut préserver la nation d'une ruine imminente , et l'Etat de la tache ineffaçable d'une banqueroute. Il y parviendra, n'en douiez pas , car il a confié le sort de la France à la science d'hommes habiles , à Law . à d'Argenson , et ceux-ci ont appelé à leur aide les ressources et le dévouement des hommes riches, Samuel Bernard , Samuel Bourset et d'autres encore.
LE DUC
C'est un beau mouvement de votre part; il est peut-être plus généreux que sage.... et ceux que vous entraînez dans celte affaire, plus cupides que gé- néreux, seront sans doute forl dégrisés s'ils en retirent de l'honneur au lieu d'argent.
BOURSET.
lis onl une garantie, monsieur le duc , c'est l'honneur et l'argent de ces mêmes banquiers qui font appel à leur confiance.
LE DUC
Mais enfin , mon ami, si vous êtes ruinés vous-mêmes ?...
BOURSET.
si nous y perdons la fortune el l'honneur . monsieur le duc, il ne nous res- tera que la vie, et le peuple en fureur nous la prendra , en revanche de sfs
iome ir. -i
40 LES MISSISSIPIENS.
déceptions. Quant à moi , je suis prêt, et je vous l'ai dit déjà souvent, un semblable martyre vaut bien tous ceux qu'on a affrontés et subis jusqu'ici pour des querelles de religion.
LE DUC, ému.
C'est beau , c'est très-beau , ce que vous dites là , mon pauvre Bourset , et j'ai parfois envie de me risquer aussi, le diable m'emporte !
BOURSET.
Vous , monsieur le duc? je ne vous le conseille pas.
LE DUC
Et pourquoi ?
BOURSET.
A votre âge on a besoin de repos , on a suffisamment rempli sa lâche en ce monde.
LE DUC.
Eh! vous me faites bien vieux ! je ne me sens pas encore cacochyme.
BOURSET.
Oh! je le sais, mais je veux dire que vous avez servi l'État d'une manière assez brillante dans les guerres du feu roi , pour avoir droit à une vieillesse tranquille. Vous irez loin si vous vous conservez calme et dispos, mais crai- gnez les émotions du grand jeu des spéculations ; elles vous vieilliraient plus que les années.
LE DUC
Vous raillez ; je suis de force à supporter toutes sortes d'émotions. Vous croyez l'affaire sûre ?
BOURSET.
Bah ! il vaut mieux de petites affaires sans soucis que de grandes avec des craintes. Tenez-vous tranquille.
LE DUC
Plus vous voulez me décourager , plus j'ai envie de tenter le sort.
BOURSET , à part. Hem ! je le sais bien. {Haut.) Mais quel besoin avez-vous de cela ? vous êtes riche ?
LE DUC
Eh bien! non, je vous le confie, Bourset, je suis ruiné. J'ai fait quelques folies , j'ai été tantôt dupe de mes mauvaises passions , tantôt de mon bon cœur ; bref, il ne me reste pas plus de deux millions à l'heure qu'il est, et j'ai envie de vous en confier un pour voir si je le doublerai.
BOURSET.
Ah ! pas avant six mois , je vous le déclare.
LE DUC
Pas avant six mois! mais si ce n'était même que dans un an, ce serait magnifique.
LES MISSISSIPIENS. 47
BOURSET.
Oh! dans un an, ce serait misérable. Si vous vous donnez la peine d'atten- dre tout ce temps, il vous faudra tripler tout au moins.
LE DUC.
Comme il y va !... Voyons, Bourset, vous êtes mon ami avant tout , n'est-ce pas ? Que me conseillez-vous ?
BOURSET.
De vivre de peu et avec économie ; c'est encore le plus sûr moyen d'être heureux.
LE DUC.
Allons, je vois que vous n'avez pas envie de m'obliger. Vous n'avez plus d'actions pour moi ?
BOURSET.
Il est vrai , j'en ai réservé pour quinze cent mille francs au duc de la F...
LE DUC
Vous m'en céderez pour un million. Le duc a déjà gagné immensément, et ce n'est pas juste. Allons , traitez-moi en ami.
BOURSET.
Je ne puis. Jusqu'ici je me suis imposé la loi de ne délivrer d'actions à mes amis qu'en leur donnant une caution sur ma propre fortune, et je n'ai plus un coin de propriété au soleil qui soit libre d'hypothèque.
LE DUC
Et le duc vous confie ses fonds sans hypothèque , lui , si âpre au gain , si mé- fiant au jeu?
BOURSET.
Il connait les affaires , lui , il sait qu'il joue à coup sûr,
LE DUC
Eh bien! laissez-moi faire le coup à sa place.
BOURSET.
Non , ne le faites pas. Si les choses n'allaient pas tout d'abord à votre gré , vous me feriez des reproches, et des reproches de votre part me seraient trop sensibles. Il n'est rien de plus sérieux au monde que de faire des affaires avec des gens qui ne les comprennent pas , qui pour un rien prennent l'alarme , croyant tout perdu , et vous font tout manquer au plus beau moment.
LE DUC
Mais, enfin , je ne suis pas si borné qu'avec un peu d'étude et d'attention je ne puisse comprendre les affaires aussi , moi! que diable ! Je ne vois pas que la F... soit un homme si habile. D'où cela lui serait-il venu? Voyons, Bour- set, cédez-moi son action, ou je vous jure que j'y verrai de votre part une mauvaise volonté , mortelle à noire amitié.
BOURSET.
Si vous le prenez ainsi , je cède ; mais je voudrais vous donner une hypothè- que, et en vérité... je ne sais plus...
(Il rcvc. )
48 L-liS :,iiSi>iSSli»lE:>S.
LE une , à pari. Ah ! je sais bien celle que je lui demanderais si sa femme était moins bé- gueule !
BOURSET , comme frappée d'une idée subite. Tenez, monsieur le duc, il me vient une idée qui vous paraîtra singulière au premier abord, mais qui m'est suggérée par un fait dont vous avez certainement connaissance. Je veux parler du traité conclu dernièrement entre le marquis d'Oyse, âgé de trente-trois ans, et la fille d'André, le capitaliste, âgée de trois ans, à condition que le mariage aurait lieu lorsqu'elle en aurait douze.
LE DUC.
C'est un des traits les plus caractérisques du temps bizarre où nous vivons. Mais qu'en voulez-vous conclure ?
BOURSET.
Qu'un père qui s'est engagé à vendre sa fille d'avance à un noble pour des titres, et un noble qui s'est engagé à vendre l'appui de son nom à un traitant pour de l'argent, font tous deux un assez vulgaire échange. Mais qu'un père qui , pour caution , offrirait la main de sa fille à un ami , dans un engagement d'honneur , et un ami qui l'accepterait avec la pensée que le bonheur domes- tique vaut bien un ou deux millions , feraient une affaire assez neuve , assez piquante, que les sots railleraient peut-être ; mais que les bons esprits appe- lleraient chevaleresque. Que vous en semble ?
LE DUC
Parbleu ! l'idée est étrange, ingénieuse, gracieuse au dernier point. (A part.) Où diable ce Bourset prend-il tout l'esprit qu'il a ? Mais si c'était un piège ? Je prendrai mes sûretés. [Haut.) Bourset , vous êtes un homme admirable en expédients , et le vôtre me plaît. Vous aurez mon million, et dans un an j'aurai fait fortune où j'épouserai votre fille.
BOURSET.
Oui , si je ne puis vous restituer votre million?
LE DUC , à part.
Bien entendu ! Mais je crois que je vais désirer de le perdre. (Haut.) Nous ■ lions stipuler ces conditions et passer un acte en bonne forme. bourset, le regardant fixement. Le prenez-vous au sérieux ?
LE DUC.
Foi de gentilhomme !
Bol RSET.
lit moi aussi, foi d'honnête homme! L'acte sera passé ; quand voulez-vous? La semaine prochaine.
LE DUC.
Ce soir!
BOURSET.
VottS êtes bien pressé. Mais, mon ami , vus fonds ne sont pas en valeur monnayée '
LES MISSISSiMENSJ 40
LE D,LÇ,
Si fait, pardieu ! en bons el beaux louis d'or et éeus d'argent, chez mon notaire.
BOURSET, avec affectation.
Tant pis ! Cette vieille monnaie est frappée de discrédit.
LE DUC.
Vous serez bien libre de la convertir en papier, puisque vous aimez mieux votre papier-monnaie.
BOURSET.
Mais vous y perdrez, je vous en avertis.
LE DUC.
Comment ! je vous donnerai du métal pour du chiffon . et il faudra encore (pie je donne du retour?
BOURSET.
Très-certainement! Où en serions-nous. si le papier n'avait pas cette énorme valeur à le fois fictive et réelle?
LE DUC.
C'est merveilleux ! Allons , faites !... Voulez-vous que j'opère l'échange , et que je vous paye vos actions en papier ?
BOURSET, avec vivacité.
Non pas, vraiment! (Se reprenant.) Vous y perdriez trop; je me charge de négocier cet échange à moindre préjudice pour vous. Monsieur le duc. nous reparlerons de celte affaire.
LE DUC.
Elle est décidée , j'espère ?
BOURSET
Je n'ai qu'une parole... Mais nous sommes interrompus.
LE DUC.
J'entends, vous voulez en parler à Julie... Je vous laisse ensemble, el je vais en parler à la marquise. Elle va être, pardieu! bien étonnée! (A part en s' 'éloignant .) C'est un homme à spéculer sur ses entrailles, et sa fille , belle et jeune , doit représenter pour lui une garantie propre à amorcer de plus jeu- nes que moi. S'il me l'offre . a moi, c'est que l'affaire est lionne.
SCÈNE V.
BOURSET, JULIE.
JULIE.
Je n'ai rien fait de bon ; malgré toute leur avidité, ces femmes sont de fer quand on en vient à négocier. J'espérais tripler la valeur de nos actions , j'ai h peine doublé.
50 LES MISSISSIPIENS.
BOURSET.
C'est que vous êtes une sotte. Les femmes ne savent rien faire. Moi, je viens rie décupler.
JULIE.
Comment cela ?
EOURSET.
Je tiens un actionnaire qui vaut cent pour cent.
JULIE.
El qui donc?
BOURSET.
Ça ne vous regarde pas... Écoutez seulement ce que j'ai à vous dire... Mais où est votre fille?
JULIE.
Elle est malade.
BOURSET.
Ce n'est pas vrai. Est-elle habillée?
JULIE.
Je vous assure qu'elle est fort enrhumée ; le docteur lui a prescrit de gar- der la chambre.
BOURSET.
Le docteur est un âne. J'entends qu'à l'instant même Louise soit mise en liberté , parée de sa plus belle robe, bien coiffée, bien jolie, bien gaie ; qu'elle voie la fête , et qu'elle soit vue de tous ; qu'elle plaise, qu'elle brille, car il faut que ce soir vingt hommes , et des plus huppés , soient amoureux d'elle et me la demandent en mariage.
JULIE, effrayée.
Mais, monsieur, Louise est trop jeune pour que vous songiez à l'établir.
BOURSET.
Vous vous trompez, elle a quinze ans.
JULIE.
Plus vous la produirez, moins elle plaira. Elle est fort niaise, manque abso- lument d'usage, et jase avec tout le monde sans discernement.
BOURSET.
Si cela est , c'est votre faute, et je veux qu'à partir d'aujourd'hui elle soit sous la direction de sa grand-mère, qui est une femme d'esprit et saura la former
JULIE.
Craignez qu'elle n'en sache trop.
BOURSET.
Voilà comme les filles bien nées parlent de leurs mères ; il n'est pas étonnant qu'elles traitent si mal leurs filles.
JULIE.
Vraiment, monsieur, vous èics avec moi d'une amertume singulière, et vous
LES MISSISSIPIENS. M
reprenez vos anciennes façons bien à propos pour mu faire souvenir de l'hor- reur avec laquelle j'ai contracté un lien indissoluble avec vous, il y a aujour- d'hui seize ans.
BOIRSET.
Je vous dis , madame , aujourd'hui comme il y a seize, que je veux être obéi et que je ne vous conseille pas de résister à mes volontés : voici mon compli- ment. Maintenant, allez chercher votre fille.
JULIE, à part.
Oh! je me vengerai quelque jour!...
( Elle veut s'éloigner. Une troupe de jeunes filles vêtues de blanc et portant des bouquets arrivent deux par deux et lui barrent le passage. La plus jeune s'ap- proche et commence à lui débiter son compliment. )
« Monsieur le comte et madame la comtesse, permettez-nous de vous expri- mer en cet heureux jour la joie que nous éprouvons de vous voir donner plus que jamais l'exemple de l'union et des vertus conjugales qui... »
JULIE, prenant le bouquet.
C'est bien , c'est bien, mon enfant , on ne vous en demande pas davantage ; c'est très-bien, je vous remercie.
LA PETITE FILLE, continuant. « C'est toujours avec un nouveau plaisir, madame la comtesse et monsieur le comte, que nous fêlons l'anniversaire du jour trois fois heureux qui a uni pour la vie vos tendres cœurs; car.... »
EOURSET, avec emportement.
C'est assez ! quand on vous dit que c'est assez ! Gardez cela pour quand il y aura du monde; vous venez trop tôt.
(Il s'éloigne d'un côté, Julie de l'autre; les petites filles, déconcertées, se retirent
en désordre.)
SCÈNE VI.
LOUISE, LUCETTE.
LOUISE, pâle et tremblante. Lucette, va un peu voir s'il ne vient personne par la petite allée, afin que je me sauve parla.
LUCETTE.
J'y vas mamselle. Ah ! Dieu de Dieu ? comme vous allez l'être heureuse d'é- pouser M. le duc!
(Elle s'éloigne.) LOUISE.
(George sort des bosquets et la contemple.)
0 mon père ! ô ma mère ! je me plaisais encore à douter de mon isolemenl
en ce monde ; à présent, je ne le puis plus... Haïe, méprisée, livrée comme une
vile marchandise dont on trafique.... Oh ! mieux vaudrait être morte !
(Elle s'assied sur les gradins , ri cache Bon vi«.;igc entre ses mains pour pleurer.
">2 LES MISSISSIPIENS.
GEORGE, à part, la regardant. 0 corruption ! ù àrne dépravée ! femme sans entrailles et sans cœur ! Et loi, Samuel! Shylock moderne, il ne te reste plus qu'à tuer tes victimes, pour vendre plus aisément leur chair et leur sang ! ( Regardant Louise. ) Malheu- reuse, innocente créature !que puis-je faire pour toi ? Ma protection ne pourra que te nuire. (A Louise, qui se lève arec impétuosité. Il l'arrête.) Ou courez- vous ainsi? Calmez-vous, votre désespoir va vous trahir.
LOUISE.
Oh ! vous êtes là ! Laissez-moi, ne vous occupez plus de moi. Je n'ai plus rien à ménager, car bientôt je n'aurai plus rien à craindre : je vais me
tuer.
GEORGE.
Vous tuer ! vous êtes donc sans foi et sans Dieu , vous aussi?
LOUISE.
Dieu m'abandonne, je vois que personne ne m'aime , que je n'ai personne à qui me fier ! ( A George, qui la retient. ) Laissez-moi , vous dis-je; demain malin ils me retrouveront dans la pièce d'eau sous leurs fenêtres ; je ne souf- frirai plus... et alors ils me regretteront peut-être ; ce sera la première fois qu'ils m'auront aimée!
GEORGE.
0 jeune fille ! ne te laisse pas briser par la perversité d'autrui et par ta pro- pre douleur. Il est temps encore de te soustraire à l'horrible contagion qui bientôt peut-être te flétrirait aussi. Il le faut , et je crois qu'ici la main de Dieu me pousse et me trace mon devoir... J'aurai le courage de le remplir, quelque soupçon , quelque blâme qu'il en puisse retomber sur moi par la suite... Écou- tez , Louise, voulez-vous avoir confiance en moi? Voulez-vous suivre mon conseil?
LOUISE.
Et que feriez-vous à ma place ?
GEORGE.
Je fuie, ais cette maison à l'instant même , et j'irais me cacher dans un eou- v. ni.
LOUISE.
.Ma foi religieuse ? oh! j'y ai souvent songé, j'y songe tous les jours.
GEORGE.
Non pas vous engager par des vœux téméraires , insensés ; mais vous pla- i . r. pour quelques années du moins, sous l'égide de personnes sages el vous dérober à d'odieuses persécutions à l'abri d'un asile inviolable. LOUISE, vivement.
Je le veux ! Mais m'accueillera-t-on? Voudra-t-on me proléger? A quel litre linplorerai-je- l'appui des amitiés étrangères?
GEORGE.
Fiez-vous à moi. Consentez à passer pour ma sœur ou pour ma fille, et ne vous inquiétez pas du reste. Je vous verrai souvent : je veillerai sur vous.
LES MISSISSIPIEXS. hi
LOI ISE.
Vous !... Mais je ne vous connais pas !
GEORGE.
Vous me connaissez , et vous devez croire en moi :,je suis George Freeman.
LOUISE.
George Freeman !ô mon sauveur! prolégez-raoi.
( Elle va pour s'élancer dans ses bras , puis s'arrête tout à coup.) GEORGE.
Hâtons-nous , mon enfant; si vous voulez fuir, il n'y a pas un instant à perdre.
LOUISE, passant son bras sous le bras de George.
Partons. 0 ma mère ! pourquoi ne m'aimez-vous pas ?
GEORGE, à part.
0 Julie! Julie!...
(Ils fuient.)
LICETTE , rentrant tout essoufflée.
Mamselle! mamselle !... vous pouvez venir , il n'y a personne ; ils sont tous
;i la messe... Tiens... où est-elle donc passée?... et ce monsieur!... Ah! voilà
une jolie affaire ! ils sont allés à la messe sans moi. Oh! je les rattrapperai
bien.
Klle se met à courir dans la direction contraire à celle qu'ont prise George et Louise.)
(Un cortège rustique, la musique en tête, traverse le jardin et se dirige vers le château. Des jeunes filles vêtues de blanc et voilées, postulantes rosières, marchent en tête avec leurs mères. Des paysans portant des bouquets ferment la marche en criant :
Vive M. le comte ! vive Mme la comtesse !
ACTE II.
Un riche appartement a Paris, à l'hôtel Rourset. — Un salon donnant sur un jardin
de plain-pied.
SCÈNE PREMIÈRE.
LA MARQUISE , JULIE , en grande toilette de bal lotîtes deur.
LA MARQUISE.
Ah ! ma fille, vous voilà mise comme un ange et belle à ravir.
JULIE.
Croyez-vous , maman ? Il fallait bien faire un peu de toilette. Le bal de noire vieux ami sera, dit-on, d'un grand luxe.
34 LES MISSISSIPIENS.
LA MARQUISE.
Ce pauvre duc, il a fait des folies pour vous, ma chère! Savez-vous que ce n'est pas bien de tourner la tête à un homme de cet âge-là? Il peut en mourir.
JULIE.
Allons donc, maman, vous raillez ; vous savez bien que ce n'est pas de moi qu'il est amoureux.
LA MARQUISE.
De moi , peut-être? Il y a longtemps que je ne fais plus de passions, mon enfant , pas même celle-là. Mais puisque tu me persifles, je veux te tourmenter un peu à mon tour. Depuis quelque temps tu vas si souvent dans certaines maisons, et si rarement dans les autres, qu'il y a, ce me semble, quelque chose là-dessous. George Freeman ne vous est pas indifférent , Julie !
JULIE.
Cet homme-là ? quel original !
LA MARQUISE.
C'est ce que disent toutes les femmes, et toutes en raffolent.
JULIE.
Vous croyez?
LA MARQUISE.
Oh! je m'y connais.
JULIE.
11 est certain qu'on lui fait mille agaceries. Qu'a donc cet Américain de si séduisant?
LA MARQUISE.
De beaux yeux, de belles paroles, des façons étranges , et, par-dessus tout, la réputation d'être invulnérable aux traits de l'amour.
JULIE.
Quelle prétention! je ne crois guère à cette vertu-là.
LA MARQUISE.
Il me semble, en effet , qu'il ne vous serait pas difficile de la faire broncher.
JULIE.
Je ne m'en mêle pas.
LA MARQUISE.
Coquette, vous vous laissez adorer! Je l'ai bien observé, moi. II ne s'ap- proche de vous qu'avec une émotion..., et vous ne faites pas un mouvement qu'il ne vous suive des yeux. Au reste, toute le monde l'a remarqué aussi bien que moi.
JULIE.
Oui, plusieurs personnes me l'ont dit; mais c'est une plaisanterie. Et puis, •1 ailleurs, que m'importe?
I \ MAHOI'ISE.
Cela fait toujours plaisir. Vn homme devant qui on( échoué les coquetteries
LES MISSISSIPIENS. 55
de toutes les femmes à la mode, devant qui les plus orgueilleuses se font mi- gnonnes, attentives et raisonnables, et que les gens les plus sérieux et les plus haut placés écoutent avec intérêt, avec respect même, un homme sans nais- sance, sans fortune, oh ! un tel homme est une conquête difficile, glorieuse, et vous n'y êtes pas indifférente , Julie.
JULIE.
Ah! je vous assure que je le suis parfaitement.
LA MARQUISE.
Point ! Orgueil ou sympathie, vous êtes émue aussi lorsque vous le voyez.
JULIE.
Il est vrai , quelquefois ; mais vous en savez bien la raison.
LA MARQUISE.
Sa ressemblance avec feu le chevalier ? Il est certain qu'elle me frappe main- tenant plus qu'elle n'avait fait d'abord; mais que vous importe? Entre nous, Julie, tu ne l'as guère regretté, ton pauvre cousin , et s'il n'était mort à propos pour se rendre intéressant...
JULIE.
Brisons là , ma mère; quoi que vous en disiez , ce sujet m'est pénible.
LA MARQUISE.
Eh bien! parlons d'autre chose. As-tu des nouvelles de Louise?
JULIE.
Ce sujet m'est plus pénible encore que l'autre.
LA MARQUISE.
Oui, mais il y a cette différence que tu as bien fait dans un sens d'oublier le chevalier, et que tu ferais mal de toutes les façons d'oublier ta fille.
JULIE.
Ma fille ! qui peut croire que je l'oublie? Elle m'a écrit ce matin encore.
LA MARQUISE.
Ah ! Et te dit-elle enfin où elle est?
JULIE.
Pas plus qu'à l'ordinaire. Elle se dit toujours retirée dans un couvent. Elle me recommande de ne pas être inquiète à son sujet; mais elle déclare, avec celte petite obstination fâcheuse que vous lui connaissez , qu'elle ne veut ni sortir de sa retraite, ni me la faire connaître.
LA MARQUISE.
Pauvre Louise ! Tout cela est bien étrange ! Qui peut donc lui avoir suggéré une pareille détermination? Depuis plus d'un an , elle est perdue pour nous, et rien n'a pu nous mettre sur ses traces. Elle se trouvait donc bien malheu- reuse ici !....
56 LES MISSISSIPIENS.
Je ne sais pourquoi vous insistez sur ce sujet si cruellement, ma mère ; pen- sez-vous donc que mon cœur n'en soit pas déchiré?
(Elle se jette sur un fauteuil avec une sorte d'irritation nerveuse ; et au bout d'un instant , elle rajuste sa coiffure en se penchant vers une glace. La mar- quise l'observe et soupire. )
SCÈNE IL
Les précédentes, BOURSET.
JULIE.
Eh bien ! monsieur, nous sommes prèles, vous le voyez, et il est dix heures. Partons-nous?
BOURSET.
Pas encore ; j'attends quelqu'un pour compléter Péclat de notre entrée chez le duc.
LA MARQUISE.
Oui donc ?
BOURSET.
Devinez !
LA MARQUISE.
George Freeman , peut-être?
BOURSET, haussant les épaules. Celui-là, je ne m'en occupe guère.
JULIE, à sa mère , et regardant son mari. Il a un sourire étrange.
I. \ MARQUISE , bas à Julie.
Bon Dieu! lui serait-il apparu? Nous en parlions tout à l'heure, et on dit que, quand on parle des morts oubliés, cela les fait revenir.
JULIE, bas.
Oh ! maman , quelle triste gaieté vous avez ce soir!
BOURSET.
Je vois bien que vous ne devineriez jamais. Mais , tenez... une voiture s'ar- icle dans la cour : c'est notre revenant... Eh bien ! vous palissez toute deux?
LA MARQUISE.
Mon Dieu ! qu'as-tu donc?
JULIE , à part, regardant Boursct, qui se frotte les mallM. C'est quelque chose de fâcheux pour moi . il es! trop gni.
LES RHSSI8SHPIEHS. 57
SCÈNE III.
Les précédents , LOUISE , en costume de novice bénédictine.
JULIE.
Ma fille !
LA. MARQUISE , s'éïançant vers Louise, et l'embrassant avec transport. Ah ! quelle charmante surprise ! ma pauvre enfant !
LOUISE , tombant aux pieds de sa mère.
Ah! maman, vous n'êtes donc pas malade? Dieu soit héni! on m'avait trompée.
JULIE.
Il a donc fallu vous tromper pour vous ramener vers moi, Louise ?
BOURSET.
Tu me le pardonnes, ma Louison. Tu n'es pas fâchée de voir que la mère se porte bien ?
LOUISE , embrassant son père.
Oh ! mon papa , vous voyez que j'en suis bien heureuse. Maman, embrassez - nioi aussi.
JULIE.
Vous m'avez fait bien du mal , ma fille!
BOURSET.
Point de reproches , s'il vous piail ; ce jour est un jour de bonheur. Louise a eu tort de nous quitter. J'ai fini par découvrir sa retraite, et, grâce à une ruse innocente , je vous la ramène. Elle doit être pardonnée le jour où elle rentre sous le toit paternel.
LA MARQUISE.
Mon Dieu ! que je suis heureuse de la revoir, cette méchante enfant ! Ah ! tu ne nous quitteras plus, j'espère!... Vilaine, est-ce que nous pouvons vivre sans loi?
LOUISE.
Chère bonne maman !... Il faudra pourtant que je rentre ce soir. La règle de mon couvent le prescrit.
LA MARQUISE.
Comment ! la règle de ton couvent ? Est-ce que tu t'es faite religieuse, petite mauvaise tête? Heureusement je vois que tu as un voile blanc... Voyez comme elle est jolie en novice! Tout lui sied, c'est juste comme moi quand j'avais son âge.
LOUISE.
Je ne suis encore que postulante, bonne maman.
1 \ MARQUISE.
Qu'est-ce que c'est «pie cela? postulante au noviciat.' Mais lu es donc folle .
58 LES MISSISSIPIENS.
jolie comme tu l'es, de songer à prendre le voile:' Nous ne le souffrirons jamais.
BOURSET.
Nous causerons de tout cela plus tard, s'il vous plaît, mesdames. Ce n'est pas le cornent ; il faut maintenant aller au bal , Louise ; j'exige que vous y veniez avec nous, mon enfant.
LOUISE.
Moi, mon père ! Oh ! mais c'est impossible!...
JULIE.
Au bal dans ce costume ? mais cela aurait l'air d'une mascarade !
EOURSET.
Aussi je lui ai fait préparer depuis ce matin , par la meilleure tailleuse de la cour, la plus jolie parure de bal qui se puisse imaginer. Allez dans votre chambre, Louise, et faites-vous arranger. Hâtez-vous , nous vous attendrons.
LOUISE.
Mon père , je vous en supplie , n'exigez pas que j'aille au bal ; je n'ai jamais vu le monde et je n'ai pas envie de le voir... J'y serais si gauche... si con- trainte... Maman, priez mon papa de me laisser vous attendre. Je veillerai dans votre chambre, afin de vous embrasser quand vous rentrerez, et au jour je retournerai au couvent pour l'heure de la prière.
JULIE, à Bourset.
En effet, pourquoi contrarier ses idées religieuses? Coramencerez-vous, pour la réconcilier avec la maison paternelle, par la contrarier mortellement? BOURSET lui jette un regard sévère et se tourne vers sa fille.
Louise, je vous ai promis de vous écouter et de faire droit à toute demande raisonnable de votre part; mais il me semble que vous devez commencer par condescendre aux désirs de votre père, surtout quand il exige de vous une chose de peu d'importance. Allez, mon enfant ; si vous voulez me trouver in- dulgent, soyez soumise.
LOUISE, abattue.
J'obéis , mon père !
(Bourset l'embrasse au front.)
LA MARQUISE.
Je vais l'aider à sa toilette , et je suis sûre qu'en se voyant bien belle, elle
prendra son parti devant le miroir.
(Elles sortent.)
JULIE, 5 Bourset.
Je crois que vous prenez un mauvais moyen...
BOURSET, sèchement.
Je sais ce que je fais , madame , et ne veux point ici de résistance à ma vo- lonté. — Allons! ne boudez pas; voici le collier de diamants que vous désiriez tant! {Il tire un petit écrin de sa poche et le lui présente.) Mistress Law n'en aura pas un plus beau ce soir... Mais ne le vendez pas , entendez-vous; l'argent devient rare et dangereux. Les diamants sont des valeurs qu'aucun arrêt de confiscation ne peut atteindre.
LES MISSISSIPIENS. 59
JtLIt.
Que vous êtes aimable d'avoir pensé à ce collier ! Mais que parlez-vous d'arrêt ?
BOURSET.
D'un arrêt qui sera publié demain matin et qui fera mordre les doigts à bien des gens. Le régent eld'Argenson ont imaginé, pour discréditer entièrement les valeurs monnayées et pour brusquer l'émission du papier-monnaie, dont on commence à se dégoûter d'une manière effrayante, de faire défense à qui que ce soit de garder entre ses mains une somme d'or ou d'argent excédant cinq cents livres, sous peine de la Bastille.
JULIE.
Cela est bon à savoir. Que ferez-vous des quatre-vingt mille livres que vous avez reçues tantôt?
EOtJRSET.
Je les ai déjà échangées contre du papier.
JULIE.
Vous avez fait là une grande sottise. Comment, avec votre habileté, ne voyez-vous pas que ce papier est une grande friponnerie , et va nous ruiner tous? personne n'en veut déjà plus, l'ignorez-vous?
BOIRSET.
Julie ! vous vous êtes embarquée sur une mer orageuse le jour où vous avez épousé Samuel et sa fortune. Si c'est une bonne affaire que vous avez faite , il faut en profiter; si c'est une sottise , il faut la boire.
(Il sort.)
SCÈNE IV.
JULIE, seule.
Oh ! je l'ai bu tous les jours de ma vie , ce calice amer ! et ce bonheur que par une odieuse ironie le monde feint de m'envier, est un poison qui me dé- vore ! 0 tortures de l'orgueil brisé! 0 soif de vengeance qu'une lâche terreur enchaîne ! je finirai par l'assouvir! C'est trop souffrir, c'est trop sacrifier à la fausse gloire d'un semblant de bonheur et de vertu ! Je veux une fois dans ma vie connaître l'ivresse des passions, et me venger, dans l'ombre et le mystère, des outrages que je reçois dans le secret de ma vie domestique. George ! lu m'aimes , je n'en puis douter ! Par une intention bizarre de la destinée, lu ressembles au premier, au seul homme que j'aie osé aimer! C'est toi qui ven- geras le chevalier ! Puisque c'est la seule représaille que la femme puisse exercer contre la tyrannie de l'homme, j'en goûterai le plaisir terrible! George Free- man , je veux t'aimer ! et il me semble que je t'aime déjà. UH DOMESTIQUE, annonçant.
M. George Freeman.
JULIE, à part.
Ah ! Dieu le veut.
60 LES MISSISSHMIiïNS.
SCÈNE V.
JULIE , GEORGE. Ils se saluent avec cérémonie.
JULIE.
Vous êtes bien rare depuis quelque temps, monsieur, mais il serait peu gra- cieux de vous faire des reproches, quand vous nous revenez. Il faut vous savoir gré du peu que vous faites pour vos amis.
GEORGE.
Vous me parlez aujourd'hui avec beaucoup de bonté, madame.
JULIE.
Croyez qu'il m'en coûte pour être aussi bonne , car, franchement, vous ne le méritez guère. Vous avez partout la réputation d'un ingrat.
GEORGE.
Je ne sais comment je l'ai méritée ; mais , puisque vous me dites des choses si obligeantes , je vous dirai avec ma franchise accoutumée que je craignais d'être importun.
JULIE.
Mon apparence est donc bien trompeuse? Moi aussi pourtant, j'ai la réputa- tion d'être franche.
GEORGE.
Votre réputation est trop bien établie à tous égards pour que j'ose vous con- tredire ; mais, enfin, ne m'est-il pas permis de croire qu'avec des opinions aussi différentes des vôtres sur bien des points, pour ne pas dire sur tous... je suis accueilli chez vous avec plus de politesse que de bienveillance?
JULIE.
M. de Puymonfort peut être fort poli ; quant à moi, je ne pensais pas mériter ce reproche.
GEORGE.
Vous ne sauriez croire, madame, combien je suis heureux de vous trouver dans ces sentiments. Je désirais précisément avoir l'occasion de détruire les préventions que je vous supposais contre moi.
JULIE.
Des préventions ! je vois que votre réputation de franchise est usurpée \ vous savez trop que toutes les préventions sont en votre faveur.
GEORGE, a part.
Quel changement!... {Haut.) Je vous assure, madame, que je vous supposais quelque éloignement pour moi. 11 m'a toujours semblé que ma présence vous causait une impression désagréable.
Jl LIE.
Désagréable ! oh ! non... mais îi Isle, je l'avoue,.. Une ressemblance inouïe... avec une personne qui n'est pliii.
LES MISSISS1PIENS. 61
GEORGE.
Je le sais, madame.
JULIE.
Comment! vous le savez ? quelqu'un vous l'a dit ?
GEORGE.
D'autres personnes que vous ont remarqué cette ressemblance. Et d'ailleurs j'ai des raisons plus particulières pour savoir combien elle est fidèle.
JULIE.
0 mon Dieu ! auriez-vous connu?... Oui, en Amérique! cela est possible 5 vous avez pu rencontrer une personne... qui portait le même nom que moi.
GEORGE.
Le même nom que porte aujourd'hui M. Bourset. JULIE , a part , le regardant. II est des instants où je crois que c'est lui-même qui me parle ! {Haut.) Ainsi vous l'avez connu ?
GEORGE.
Intimement, madame.
JULIE.
Et vous ne m'avez jamais parlé de lui !
GEORGE.
Je pensais que cela vous serait pénible !
JULIE.Î
Non ! au contraire ! j'éprouve une curiosité
GEORGE.
Une curiosité ?
JULIE , à part. Comme c'est là son regard ! {Haut.) Oui, une émotion profonde... Dites-moi , je vous en prie, il a dû se plaindre de moi avec amertume ?
GEORGE.
II ne s'est jamais plaint, madame , même à son meilleur ami.
JULIE , le regardant avec attention et commençant à douter. Mais alors, comment pouvez-vous savoir...
GEORGE.
Je sais seulement qu'il a horriblement souffert.
JULIE , a part. Mon Dieu! comme il dit cela! si c'était lui \...{Haut, avec une émotion jouée.) Pauvre chevalier !
GEORGE , ironiquement. Ah! vous l'avez beaucoup aimé, madame?... JULIE , a part. Quel ton étrange! Ce ne peut pas être lui. (Haut , essayant de sourire.) Est-ce donc lui qui vous l'a confié ?
tome 11. 5
62 LES MISSISSIPIENS.
GEORGE.
Il ne s'est jamais vanté, pas plus qu'il ne s'est plaint.
JULIE.
Oh ! c'était un honnête homme ! ,
GEORGE.
Oui, madame.
JULIE.
Et une belle âme ! aussi belle que son visage , qui ressemblait tant au vôtre.
GEORGE.
Le mien doit vous sembler une bien pâle et bien déplaisante copie, madame.
JIJLÎE , à part.
Il en est jaloux ! ce n'est pas lui. {Haut.) Le vôtre est cent fois plus mâle , plus noble et plus expressif.
GEORGE.
Vous me raillez ! Il est impossible qu'un premier amour soit effacé à ce point; quiconque aurait la prétention de vous le faire oublier serait bien pré- somptueux ?
JULIE , avec coquetterie.
Vous croyez?..
GEORGE.
Et quiconque en aurait le désir serait bien malheureux?
JULIE , encore plus coquette. En êtes-vous bien sûr ?
GEORGE , ému malgré lui, et avec une amertume qu'il ne peut contenir. Le chevalier a pu l'être autrefois, mais ce fut une assurance bien ridicule de sa part, n'est-ce pas, madame?
JULIE , à part et bouleversée. Du dépit? Ah! grand Dieu! c'est bien lui ! (Haut et se remettant tout de suite.) Je vois que vous méprisez beaucoup les femmes, M. Freeman ! GEORGE , se reprenant. Si j'avais eu quelque raison pour le faire, vous m'eussiez converti, madame.
JULIE , à part.
Ah! lu crains de te trahir, à présent! C'est déjà fait, va!
GEORGE.
Vous aurais-je offensée ? J'ai eu tort de vous parler du chevalier; je m'étais promis de ne jamais le faire.
JULIE.
Pourquoi donc? C'est un bomme dont le souvenir me sera toujours cher, monsieur. Si je lui ai fait du mal en épousant M. Bourset, j'ai expié cet acte de soumission envers mes parents par de longs regrets et des larmes bien a mères. Si je me suis attachée à mon mari, c'est par devoir, non par inclination ; mais je suis restée fidèle à la mémoire du chevalier, car je n'ai point eu d'amants. Le monde le sait !
LES MISSISSIPIENS. 65
GEORGE , à part.
Le monde le dit!
JtLIE, à part.
Lui inspirer du respect, c'est le plus sûr à présent.
GEORGE , à part.
Après tout, elle dit peut-être la vérité. {Haut.) Si le chevalier revenait à la vie, il serait touché de vous entendre parler ainsi, madame.
JULIE.
Si le chevalier revenait à la vie , monsieur, je ne pourrais plus prétendre à son amour, et je ne le voudrais pas, car le devoir a pour les âmes élevées d'austères consolations ; mais je me flatte que le chevalier m'estimerait et serait mon meilleur ami.
GEORGE , ému.
Je crois aussi que cela serait si vous le vouliez, madame.
JULIE.
Puisque le sort a tranché le fil de sa vie, je désire du moins que son ami reporte sur moi un peu de cette honnête affection que j'eusse voulu lui faire connaître.
GEORGE.
Oh ! madame , je vous prends au mot avec reconnaissance.
(11 lui baise la main, puis se promène avec quelque agitation.) JULIE, à part. Oh ! je te tiens maintenant , et tu m'aimeras toujours ; mais comme par le passé, en pure perte , car un tel lien serait dangereux désormais. La colère et la jalousie se déchaîneraient à la moindre familiarité.
GEORGE , a part, se promenant dans le salon. Oui, je crois qu'elle a conservé des sentiments élevés et que je puis lui parler. Le moment est venu, {lise rapproche.) Madame, puisque vous me traitez avec une si généreuse confiance, j'oserai m'enhardir jusqu'à remettre en vos mains un secret où ma conscience est intéressée et mon honneur engagé.
JULIE.
Parlez, monsieur George, parlez-moi comme à une sœur. {A part.) Où veut-il en venir à présent ?
GEORGE.
Je veux vous parler de votre fille. Elle n'est point auprès de vous. Le bruit court dans le monde qu'elle s'est retirée au couvent par vocation religieuse. Vous-même vous le croyez peut-être?...
JULIE, palissant.
A cet égard, monsieur George, je n'ai de comptes à rendre qu'à Dieu, ce me semble !
GEORGE.
Aussi Dieu vous demandera un compte sévère ! permelleï ;i un frère de vous le rappeler.
(il LLb MlSSiSSIPIt;>.>.
JULIE, à part.
Peut-on rien voir de plus pédant? {Haut.) Mon cher monsieur Freemau , j'espère que Dieu trouvera mon cœur pur. Voyons, que vouliez-vous dire ?
GEOKGE.
Si vous vous blessez au premier mot !...
JUUIE.
Non, je sais que vous êtes philosophe, et que vous n'agissez comme per- sonne. Dites toujours.
GEORGE.
Vous ignorez où est votre filie... et je présume que vous désirez vivement le savoir.
JULIE, vivement. Le savez-vous donc, vous?
GEORGE.
Oui, et je vous l'apprendrai, quand vous m'aurez promis de veiller sur elle avec un peu plus de sollicitude et d'énergie que vous n'avez fait jusqu'ici.
JULIE.
C'est elle qui s'est plainte de moi à vous ?
GEORGE.
Non , c'est moi qui ai observé.
JULIE.
Mais cela est fort singulier ! Il y a précisément un an que ma fille est au couvent, et je ne crois pas que vous l'ayez jamais vue auparavant.
GEORGE.
Je l'ai vue il y a un an précisément... un jour que jevenais pour me présen- ter dans votre maison.
JUUIE.
Le jour où elle a disparu, peut-être !... C'est vous qui l'avez enlevée?... Oh î elle avait la tête montée pour vous avant de vous avoir vu , je le sais ! Avouez donc tout , vous l'avez séduite , dites , monsieur, dites !
GEORGE.
Séduite ! oh ! madame! vous ne m'en croyez pas capable... Mais le hasard... Si vous daignez m'accorder un peu d'attention . je vous conterai tout ce qui s'est passé.
JULIE.
Ah! vous l'avez revue depuis! {A part.) Une intrigue où je suis affreuse- ment jouée !...
GEORGE.
Vous êtes trop irritée contre moi dans ce moment...
JULIE, d'un Ion forcé. Nullement, monsieur, nullement!... Mais il me semble si étrange que, me connaissanl i peine, vous soyez l'ami et le confident de ma fille!... Je suis sa mi (oui , ci. quelqiu légère que je si mble, quelque philosophe que vous
LES MISSISSIPIENS. (5j
paraissiez, j'ai le droit de trouver fort suspecte une intimité mystérieuse entre ma fille et vous !
GEORGE.
Vous auriez grand tort de suspecter son innocence et ma loyauté.
JULIE.
Ah! de grands mois, je connais cela. Mais il n'en est pas moins vrai, mon- sieur, que vous faites à mon insu la cour à ma fille. Vous plaira-t-il de me dire où vous l'avez cachée ?
GEORGE.
Je venais exprès pour vous l'apprendre; mais, si vous me parlez ainsi, je ne vous dirai rien. Il me semblait que voire premier mouvement serait la joie et l'impatience de la revoir; je ne trouve en vous que froideur pour elle et mé- fiance envers moi. Je me retire ; je vous trouverai peut-être mieux disposée un autre jour.
JULIE.
J'attendrai donc, pour vous écouler, que vous soyez mieux disposé vous- même. Peut-être senlirez-vous que le rôle que vous jouez en ce moment est indigne d'un homme aussi grave et aussi vertueux que vous avez la réputation de l'être. J'espère qu'à notre prochaine entrevue vous me déclarerez nettement vos intentions à l'égard de ma fille.... afin que je voie le parti que j'ai à
prendre....
(George la salue.)
JULIE , à part , lui rendant son salut. Ah ! ceci ne peut se supporter. II feignait de ra'aimer ! Je me vengerai de cet outrage ! J'ai été jouée indignement!
(Elle se retire dans ses appartements. George, au moment de passer dans le jardin, voit entrer Louise et s'arrête. Louise est en toilette de bal.)
GEORGE.
Est-ce un rêve ? Vous ici , Louise , et ainsi parée , quand je vous ai laissée sous le voile et derrière la grille du couvent ?
LOUISE.
Oh! vous êtes bien étonné , n'est ce pas, mon ami? Je le suis encore plus que vous , peut-être ; moi aussi , je crois rêver. Mais vous venez au bal , a ce que j'ai ouï dire ; nous pourrons peut-être nous parler.
GEORGE.
Au bal ! au bal chez le duc?
LOUISE.
C'est chez le duc ? Je ne le savais pas. Oh ciel ! je ne veux plus y aller ; on ne m'y traînera pas de force. Ah! si vous saviez comme on m'a trompée pour m'amener ici ! On m'a dit que ma mère élait mourante.
GEORGE , à part.
Ils ont quelque méchant projet. (Haut.) Allez au bal . Louise, je vous y sui- vrai; je ne vous perdrai pas de vue . soyez tranquille.
66 LES MISSISSIPIENS.
LOUISE.
Vous êtes agile , monsieur Freeman ! que se passe-t-il donc ?
GEORGE.
Je ne sais, mais je crains quelque trahison.
LOUISE.
Oh! moi, je ne crains rien, vous êtes près de moi.
GEORGE.
Fiez-vous à moi, mon enfant ; mais ne vous fiez pas trop à vous-même. Vous allez au bal, ne craignez-vous pas que l'enivrement de ce premier triom- phe que vous allez remporter ne vous réconcilie avec les projets de votre père ?
LOUISE.
0 mon ami, vous ne le croyez pas! Et d'ailleurs... si vous le craignez... voyez, je puis m'échapper encore , retourner au couvent , et n'en plus jamais sortir.
GEORGE.
Non, Louise; vous savez bien que je vous détourne autant que je le puis de ces idées. Il est temps que vous voyiez le monde , que vous sachiez quels sont ses avantages et ses séductions, et ce que vous devez choisir d'une vie modeste et pure ou d'une ivresse d'ambition et de vanité.
LOUISE.
Oh ! mon choix sera bientôt fait. Tenez , George, ce n'est pas bien ; vous êles toujours porté à croire que les femmes sont vaines et coquettes; vous me soupçonnez moi-même, comme si vous ne me connaissiez pas, depuis un an que je vous dis toutes mes pensées. Il faut que vous ayez été bien trompé dans vos amitiés pour être si méfiant , même envers moi.
GEORGE.
Chère, excellente enfant ! [A part , avec tristesse.) Pourquoi suis-je né quinze ans trop tôt !
LOUISE.
0 ciel , mon père ! George, ayez l'air de ne me pas connaître. ( Ils s'éloignent l'un de l'autre précipitamment. Bourset entre et les observe. ) BOURSET, a part.
Julie ne m'a pas trompé, ils s'entendent à merveille. (Haut.) Ma fille, votre mère vous demande ; allez la trouver.
(Louise va pour sortir, un domestique se présente avec un bouquet.) noi USET. Qu'est-ce que cela ?
LE DOMESTIOI g.
Avec la permission de monsieur le comte, c'est un bouquet pour mademoi- selle.
BOl R81 i
Dr quelle part?
LES MISSISSIPIENS. G7
LE DOMESTIOtE.
De la part de 31. le duc de Montguay.
BOURSET, lui donnant de l'argent. Tenez, mon ami. (A Louise.) Prenez ce bouquet , ma fille.
LOUISE.
Oh ! mon papa , je n'aime pas les fleurs.
BOURSET.
Vous les aimez , au contraire. Prenez , vous dis-je.
(Louise obéit , regarde George, et laisse tomber le bou quet. )
BOURSET.
Ramassez votre bouquet , ma fille.
LOUISE.
Mais, mon papa , l'odeur des fleurs me fait mal.
BOURSET.
Elle vous fera du bien aujourd'hui. Ramassez votre bouquet.
LOUISE, ramasse le bouquet. Oh ! il est si lourd , c'est fort incommode au bal ! Que peut-on faire de ce gros vilain bouquet ?
BOURSET.
Emportez-le , et allez trouver votre mère.
(Louise sort en effeuillant le bouquet. )
SCÈNE VI.
BOURSET , GEORGE.
BOURSET.
Votre serviteur , monsieur Freeman ; j'ai deux mots à vous dire , ni plus ni moins. Vous voulez épouser ma fille, cela ne se peut pas.
GEORGE.
Je ne me suis pas expliqué à cet égard, monsieur; mais si telle était mon in- tention, je crois que vous ne me la refuseriez pas.
BOURSET.
Vous vous trompez. Ma parole est irrévocable. Ma fille est promise.
GEORGE.
Je le sais , monsieur; mais, comme vous aurez toujours un million a rendre à M. le duc de Montguay, quand le moment sera venu , vous ne serez pas obligé de lui livrer votre fille.
BOl KSET , A part.
Est-il sorcier , ou le vieux duc tombe-t-il en enfance jusqu'à raconter ainsi nos affaires ? (Haut.) El d'où étes-vous si bien informé , monsieur .'
68 LES MISSISSIPIENS.
GEORGE.
Peu importe ! Il me suffit que ce soit la vérité. Ainsi ce ne serait pas là le prétexte plausible de votre refus.
BOURSET, à part.
Ce diable d'homme me déplaît. {Haut.) Serais-jedonc obligé de motiver mon refus ?
GEORGE.
Vous ne voudriez pas me faire d'insulte.
BOURSET.
Eh bien ! s'il vous fallait une raison , il y en aurait une bien simple : c'est que vous n'avez pas le sou.
GEORGE, à part.
A la bonne heure! voici le Samuel d'autrefois ! {Haut.) Mais , monsieur, lorsque vous donnerez votre fille à M. le duc de Montguay, vous n'aurez pas le sou vous-même, comme il vous plaît de dire ; autrement vous rembourse- riez le million, et ne donneriez pas votre fille , je le suppose , par goût , à un octogénaire. Ainsi ce n'est pas encore là la raison.
EOtRSET.
Eh bien ! monsieur , il y en a une autre , c'est que vous n'avez pas de nom,
GEORGE.
On peut toujours en acheter un !
BOURSET.
Comme j'ai fait, vous voulez dire? Mais il faut avoir de l'argent pour cela . ça coûte cher!
GEORGE.
Et cela ne sert à rien.
BOURSET.
Si fait , cela sert à tout ; avec un nom on a du crédit et de la faveur; ma fille sans dot sera duchesse, et bientôt , veuve d'un octogénaire , comme vous dites , elle pourra épouser un prince.
GEORGE.
Et pour peu qu'il ait quatre-vingt-dix ou cent ans, elle pourra en troisièmes noces épouser le roi.
BOURSET.
Vous avez de l'esprit!
GEORGE.
Et vous aussi. Mais allons au fait : vous faites un calcul que vous croyez bon, et je vais vous prouver qu'il ne vaut rien. Vous croyez que la roture s'élève en s'accrochant à la noblesse, vous vous trompez : c'est la noblesse qui s'a- baisse en se rattrapant à la roture.
BOURSET.
Ah ! je snis bien que la noblesse dégringole; mais avant qu'elle soit par terre , nous serons tous morts.
LES M1SSISSIPIENS. G9
GEORGE.
Il est possible qu'elle se soutienne jusque-là dans l'opinion; mais , en fait d'argent et de pouvoir, elle est déjà morte. La manie qu'ont les traitants de s'anoblir n'est qu'une sotte vanité qu'ils tâchent de se dissimuler à eux-mêmes en se persuadant qu'elle aide à leur fortune. Us se trompent , on se moque d'eux, et voilà tout.
BOURSET, à part.
Voilà un original bien osé , de me parler ainsi en face!
GEORGE.
Et puis , comme la noblesse est incontestablement ruinée...
EOrjRSET.
Elle ne l'est pas encore , c'est moi qui vous le dis.
GEORGE.
Elle le sera dans six mois , dans six jours peut-être , grâce à vous et à vos confrères, vous le savez bien. Que pourra-t-elle vous donner quand vous lui aurez tout pris? Ses titres , ses armoiries? Qu'en ferez-vous alors ? Vous voyez bien qu'il n'y a là que mensonge et fumée.
BOURSET.
Vous raisonnez serré, maître Freeman, et votre conclusion est que vous devez épouser ma fille par la raison que vous n'avez ni argent ni blason ! Il n'en sera pourtant rien, je vous jure.
GEORGE.
J'aurai un blason quand je voudrai , et de l'argent , à coup sûr, j'en aurai.
BOURSET.
Ouais? seriez-vous un homme adroit?
GEORGE.
Non , mais je suis aussi laborieux que vous et beaucoup plus intelligent.
BOURSET.
Ah oui ! vous êtes philosophe ! ça vous mènera loin.
GEORGE.
Je suis cultivateur , monsieur , et négociant , et je suis en train de faire for- tune.
BOURSET.
Eh bien ! quand ce sera fait , vous reviendrez , et on verra.
GEORGE.
Je serai riche le jour où vous serez ruiné. Prenez garde qu'alors je ne vous en dise autant.
BOURSET, à part.
Quel diable d'original! c'est peut-être un habile compère. {Haut.) Expli- quez-moi ça.
GEORGE.
Vous savez bien qu'il y a de belles et bonnes terre à la Louisiane, et vous savez bien aussi qu'il n'y a pas de mines d'or? Vous savez bien que Crouzat a cédé sou privilège pour rien ?
70 LES MISSISSIPIENS.
BOURSET , effrayé.
Monsieur, doucement , doucement ! ne criez pas si haut des choses que vous ne savez pas.
GEORGE.
Oh! mon Dieu , j'étais présent à la signature de l'acte.
BOURSET, à part.
Aïe!
GEORGE.
Et j'ai travaillé dix ans avec Crouzat à la recherche des mines .
BOURSET , baissant la voix et ouvrant les yeux. Eh bien ! ces mines ?
GEORGE.
Il n'y en a pas , vous le savez de reste...
BOURSET, hébété.
Qu'y a-t-il donc ?
GEORGE.
Des forêts, des troupeaux, des pâturages; il ne manque que des bras, et c'est absolument la fable du trésor caché dans le champ du laboureur. En le cherchant , on remue la terre, on la fertilise, et c'est ainsi , et non pas au- trement, qu'on s'enrichit en Amérique.
BOURSET, tâchant de reprendre de l'assurance et d'un ton brutal.
Vous ne savez pas ce que vous dites !
GEORGE.
Oh ! j'en fournirai la preuve à qui me la demandera.
BOURSET , à part.
Que la peste étouffe le philosophe! Heureusement , je le tiens par son côté faible. (Haut.) Vous êtes donc amoureux de ma fille ?
GEORGE.
Pourquoi me faites-vous cette question, puisque vous ne voulez pas me la donner en mariage?
BOURSET.
C'est que vous ne me paraissez pas dépourvu de sens , et on pourrait peut- ê(re s'entendre avec vous par la suite.
GEORGE.
Ce ne sera pas long , car dans quelques jours le duc aura gagné les douze millions que vous lui promettez, ou perdra celui qu'il vous a confié.
BOURSET.
H est certain que s'il y a beaucoup de gens comme vous , qui vont décrier nos affaires et nous ùter la confiance publique...
GEORGE.
Il y aura toujours des gens pour dire la vérité et des gens pour l'entendre. Ainsi , jouissez vile de voire reste, vous touchez au dénoùineut.
LES MISSISSIP1ENS. 71
BOl RSET, à part.
II me donne froid, ce sauvage! {Haut.) Et si je suis ruiné, puis-je refuser ma fille au duc de Montguay ?
GEORGE.
Oui.
BOURSET.
Touchez-là ! Mais qui remboursera le million?
GEORGE.
Vous et moi.
BOURSET.
Avec quoi ?
GEORGE.
Avec notre travail et notre probité.
BOURSET.
Hum !... Allons , faites la cour à ma fille sous les yeux de sa mère , bien en- tendu ; mais pas un mot de ceci, et pas une démarche qui me discrédite au- près du duc.
GEORGE.
Je ne m'engage à rien de semblable.
BOURSET, à part.
Eh bien! ni moi non plus, car je ne suis pas encore ruiné (Haut.) Nous reparlerons de cette affaire, et, en attendant, partons pour le bal j il est temps.
GEORGE.
Avec ces dames?
BOURSET.
Vous irez dans ma voiture , elles iront dans la leur; nous froisserions leurs atours. Venez-vous?
GEORGE.
Soit ! (A part.) Je m: te lâcherai pas.
BOURSET , de même.
Je saurai bien te tenir ?
(Ils sortent. )
SCÈNE VII.
JULIE , LOUISE, regardant à la fenêtre.
LOUISE.
Parlons-nous , maman ? voilà la voiture dt* papa qui s'en va , la nôtre at- tend.
JULIE.
Un instant , ma fille , j'ai quelques mois à vous dire.
72 LES MISSISSIPIENS.
LOUISE.
Oh ! j'écoute, maman.
JULIE.
Parlez-moi avec franchise, mon enfant, ouvrez-moi votre cœur comme h votre meilleure amie.
LOUISE, avec effusion. Oh oui ! ma chère maman.
JULIE.
Vous connaissez George Freeman?
LOUISE.
Un peu.... maman...
JULIE.
Dites toute la vérité; voire mère veut votre bonheur, mon enfant. George m'a demandé votre main (Louise tressaille) , et j'ai promis de la lui accorder, si je puis m'assurer que son affection pour vous est sincère.
LOUISE , émue.
Oh ! s'il vous l'a dit, maman , j'en suis bien sûre.
JULIE.
Louise , vous me trompez ; vous ne m'aimez donc pas?
LOUISE.
Oh! ma bonne mère, aimez-moi, car je ne demande qu'à vous chérir do toute mon âme.
JULIE , la caressant. Eh bien! ma fille, il t'a parlé d'amour?
LOUISE.
Eh bien ! maman , je vous le jure , il ne m'en a jamais dit un mot.
JULIE.
Mais il t'a parlé de mariage , au moins?
LOUISE.
Pas davantage. Il me disait toujours qu'il avait borreur du mariage , au con- traire , et qu'il ne connaissait pas de lien plus avili par l'ambition et la cupidité.
JULIE , à part. Ceci est pour moi. (Haut.) Et lorsqu'il t'a enlevée, où t'a-t-il conduite?
LOUISE.
Oh ! il ne m'a pas enlevée ; c'est moi qui voulais me tuer.
JULIE.
Par amour pour lui?
I 01 ISE.
Je ne le connaissais seulement pas ! Mais c'est que je m'imaginais!... oh! pardonnez-moi, maman , j'avais bien tort; car vous ("les si bonne pour moi!... je m'imaginais que vous ne m'aimiez pa
LES 3I1SSISSIPÏENS. 73
JULIE.
Et lui , il t'a persuadé qu'il t'aimait ?
LOUISE.
Oh ! maman ! si vous ne me disiez pas qu'il vous a demandé ma main , je ne le croirais pas , car il m'a toujours traitée comme un enfant. Au couvent , il passait pour mon oncle , et il venait me voir seulement une fois par semaine à la grille du parloir. Et puis , peu à peu , je ne sais comment , il est venu plus souvent, et il restait plus longtemps, mais toujours en présence delà tou- rière, et il me parlait avec une bonté , mais aussi avec une sévérité qui me te- nait dans la crainte , de sorte que je ne sais pas encore s'il m'aime , ou s'il a eu pitié de moi.
JULIE.
Et si tu le crains , lu ne l'aimes pas , toi ?
LOUISE.
Oh ! je l'aime plus que je ne le crains , maman !
JULIE.
Et lu consentirais a l'épouser ?
LOUISE.
Oh ! oui , si vous y consentiez !
JULIE.
Et l'a-t-il écrit quelquefois ?
LOUISE.
Oui , maman , quelquefois. Tenez, j'ai encore là une lettre que j'ai reçue hier, il ne croyait pas me voir aujourd'hui. Voulez-vous que je vous la montre ?
JULIE.
Sans doute.
LOUISE.
La voici.
JULIE , parcourant la lettre. Il vous appelle sa fille ? il vous tutoie ?... II me semble que c'est le langage de la passion , si ce n'est celui de la folie.
LOUISE.
Mon Dieu! maman , vous me faites trembler ! Qu'y a-t-il donc dans celle lettre ? Est-ce que je ne l'aurais pas comprise?
JULIE.
La lettre esl fort tendre , à coup sûr ; mais , si je t'en montrais une de celle même écriture et de ce même style , plus tendre encore , adressée à une autre femme que toi ?
louise , pâlissant.
Oh ! mon Dieu! jo dirais que je me suis trompée , qu'il ne m'aime pas.
74 LES MISSISSIPIENS.
JULIE.
Cependant il le demande en mariage! Comment expliquer ceci? Tiens...
regarde !
( Elle tire une lettre de sa poche. )
LOUISE , toute tremblante , ouvre la lettre convulsivement , et lit :
« Votre indifférence me tuera... Vous ne m'aimez pas. Vous croyez que j'en
aime une autre... «
( Sa voix est étouffée. )
JULIE , prend la lettre et la continue.
« Mais c'est vous seule , c'est vous pour qui je veux vivre et mourir... »
LOUISE , tombant dans un fauteuil.
Assez !... maman , assez!...
JULIE , à part , remettant la lettre dans sa poche.
Tu ne te doutais pas , pauvre chevalier, en m'écrivant ce billet dans toute la candeur de tes dix-sept ans , qu'elle me servirait dix-sept ans plus tard à déjouer tes perfidies... Allons, le coup est porté ! {À Louise.) Eh bien! Louise, avez-vous donc si peu de dignité que vous pleuriez un homme qui vous trompe ? Allons , remets-toi , oublie-le , et allons au bal.
LOUISE.
Au bal? Le revoir! oh jamais! je mourrais de honte!.... Partons, maman, partons !
JULIE.
Où veux -lu donc aller?
LOUISE.
Au couvent , au couvent pour jamais!
JULIE.
Pour qu'il aille encore l'égarer par de nouveaux artifices!
LOUISE.
Dans un autre couvent , où il ne pourra ni me découvrir, ni m'approcher.
JULIE.
Ce serait peut-être là le meilleur parti à prendre, si tu l'en sentais le courage.
LOUISE.
Oh ! oui , maman , j'aurai du courage, je vous en réponds ! Ah! mon voile , ma robe de novice ! Rendez-moi tout cela , maman, afin que je m'en aille bien vite !
JULIE.
Je vais te les chercher. La voiture nous attend, nous pouvons aller à Chelles.
LOUISE.
Où vous voudrez, maman, pourvu que ce soit bien loin de lui.
(Julie sort.) LOUISE , seule , arrachant les fleurs de ses cheveux. Oh ! celle parure maudite que je porlaisdéja avec orgueil, en songeant qu'elle m'embellira il à ses yeux!... Il ne l'avait pas seulement remarquée... Il était mécontent, inquiet de me voir aller au bal ; sans doute celle qu'il aime doit
LES MISSISSIPIENS. 75
s'y trouver, et ma présence les eût gênés... Mais après tout , il ne m'a jamais rien promis. {Se laissant tomber sur un fauteuil, les cheveux épars et ses parures gisant par terre.) Quel rêve ai-je donc fait ! Insensée que je suis ! Ah ! je l'aimais , moi , et j'aurais su me faire religieuse , et vivre à jamais re- tirée du monde , cloîtrée , oubliée de tous , pourvu qu'une heure , un instant , qu'une fois dans l'année, il fût venu me dire, au travers de la grille: «Mon enfant , je veille sur vous. » Mais à présent, je ne peux pas, je ne veux pas le revoir... Et mes jours se consumeront dans l'ennui mortel de la solitude, dans l'horreur de l'abandon... car personne ne m'aime, moi! personne ne m'a jamais aimée. Que cette idée fait de mal... elle donne la mort... Oui , je me sens mourir!.. Maman !... J'étouffe ! Ah!..
( Elle veut se lever, chancelle et retombe évanouie sur le fauteuil.) JULIE , rentre avec le voile et la robe de novice. Allons , Louise , du courage... Eh bien !.. Elle ne répond pas... Louise... vous souffrez donc beaucoup?... Comme elle est froide !... Oh ! je lui ai fait bien du mal... Oui , cela fait bien du mal , un premier amour brisé!... On en lit , on dit que ce sont des larmes d'enfant... On croit que le luxe , la parure, l'enivrement de l'orgueil, vous consoleront en un jour... Onlc croit soi-même... Et cela n'est pas vrai, on souffre longtemps... On souffre toujours !... On n'aime plus , mais on a honte de soi-même , et à chaque déception , à chaque douleur qu'on rencontre dans la vie, on se dit : C'est ma faute, j'aurais pu être heureuse... Je ne l'ai pas voulu. ..J'ai manqué de courage... J'ai eu peur de la misère .'..Louise... Louise !...ma fille, ah !.. je l'ai tuée... J'ai tué ma fille !... ( Elle la saisit dans ses bras et tâche de la ranimer. Louise revient à elle-même , la re- garde d'abord sans la reconnaître , puis se jette dans ses bras et fond en larmes.)
JULIE , pleurant. Ma fille , vous êtes bien mal.
LOUISE.
Parlons , maman.
JULIE.
Non, mon enfant, vous ne le pouvez pas... Je serais trop inquiète de me séparer ainsi de vous; venez , vous allez vous reposer sur mon lit.
LOUISE.
Eh bien, maman, comme vous voudrez. Allez au bal, j'attendrai votre retour.
JULIE.
Non , je ne vous quitterai pas. Jamais, jamais, je ne te quitterai plus...
LOUISE.
Oh ! que vous êtes honne pour moi , maman ! vous m'aimez , vous ?
(Elle se jette à son cou. ) JULIE.
Et si je vous aime , Louise , vous vous consolerez, n'est-ce pas ?
LOUISE.
Oh ! maman , je l'aurais haï, mais je l'aimerai pour m'avoir rapprochée de
76 LES MISSISSIPIENS.
vous aujourd'hui ! Ah! j'étais bien ingrate de douler de volrc cœur! il sera mon refuge dans l'avenir !
JULIE, à part. Et le lien sera mon refuge aussi contre le passé. (Haut.) Viens dans ma chambre ; tu dormiras , je veillerai près de toi. (A part et soutenant sa fille dans ses bras.) Mon Dieu ! voici pourtant une idée de bonheur ; pourquoi ne l'avais-je pas encore comprise?
ACTE III.
( A l'hôtel Bourset. — L'appartement de Samuel Bourset.)
SCÈNE PREMIÈRE.
LE DUC , BOURSET.
BOURSET.
Levé avant midi , monsieur le duc? Après la fatigue de votre bal ? Vraiment , vous êtes de fer. Vous rajeunissez tous les jours !
IE DUC.
Le duc de La F... est venu m'éveiller ce matin avec une nouvelle qui m'a ôté l'envie de me rendormir, je vous assure.
BOURSET.
Parbleu ! la belle fête que vous nous avez donnée cette nuit ! Je suis sûr qu'il ne sera bruit d'autre chose ce soir à la cour et à la ville.
LE DUC.
Il s'agit bien de mon bal! Parlez-moi donc de ce qui occupe tout le monde et de ce qui m'inquiète en particulier. Que dites-vous de l'arrêt?
BOURSET.
Celui de ce matin? C'est un arrêt comme tant d'autres.
LE DUC.
C'est un arrêt comme il ne s'en est jamais vu ! un arrêt à nous ruiner tous ! une exaction , une infamie !
BOURSET.
Bah ! voilà comme vous êtes tous, avec vos méfiances et volrc ignorance des affaires! Est-ce qu'il est exécutable, cet arrêt? Et d'ailleurs, est-ce qu'il con- cerne les partisans du système?
LE M ( .
Partisans ou récalcitrants , il frappe (ont le momie. On parle déjà d'arresta- tions, de visites domiciliaires . de Bastille, de procès, de potence, «inc sais-
LES MISSISSIPIENS. 77
je? Pour nous faire donner notre argent plus vite, et Dieu sait que pourtant nous allons assez vite comme cela , voilà qu'on imagine de nous le prendre de force ! Merci Dieu ! défense à quiconque veut avoir des valeurs monnayées , de garder chez soi plus de cinq cents livres ! et le reste de notre fortune , on nous le restitue en papier.
BOURSET.
Eh bien ! que vous faut-il donc? Le papier vaut dix fois l'argent, et vous n'êtes pas content !
LE DUC.
Voilà un joli arrangement ! L'État déclare que le papier décuple mes rentes, et mon tapissier, mon maître d'hôtel , mon cordonnier, mon valet de chambre, me déclarent qu'ils ne recevront plus aucun payement effectué dans cette belle monnaie. Nous habillera-l-on avec du papier maintenant? Nous chaussera-t-on avec, ou nous en fera-t-on manger? Qu'est-ce qu'une valeur fictive qu'on nous force à recevoir, et qu'on ne nous permet pas d'échanger? Si ce papier est meilleur que l'argent , qu'on nous le reprenne quand nous n'en voulons plus , et qu'on nous rende ce vil métal dont nous voulons bien nous contenter. Que diable! ceci est une plaisanterie de fort mauvais goût, monsieur Bourset! jamais on n'a imaginé de dépouiller les gens pour les empêcher de se ruiner.
BOURSET.
Vous m'affligez , monsieur le duc , vrai! vous me faites de la peine.
LE DUC.
Pardieu ! j'en suis fort marri. Mais votre système m'en fait bien davantage, à moi.
EOtRSET.
Est-il possible qu'un homme de votre sens et de votre rang écoute et répète les propos de la populace iguorante et couarde !
LE DUC
II s'agit bien de propos ! Le papier-monnaie tombe-i-il en discrédit , oui ou non? Le système de Law a-t-il perdu la confiance publique ? dites. Les actions sur toutes vos belles entreprises , après avoir follement décuplé , sont-elles déjà retombées au-dessous de leur valeur première ? Osez le nier ! Et où s'arrêtera la baisse ?
BOURSET.
Si la coufiance publique est ébranlée , n'est-ce pas la faute des ambitieux et des intrigants qui excitent, à force de mensonges, de puériles frayeurs? N'est-ce pas celle des gens timides qui les écoutent ? Ah ! j'en étais bien sûr, que vous arriveriez à me faire des reproches. Je vous le disais bien, l'an der- nier, quand vous voulûtes absolument prendre ces actions ! Vous êtes tous les mêmes. Au moment de gagner la partie, on la perd , parce que chacun, frappé de panique, retire son enjeu , et paralyse l'homme habile qui tient les cartes !
1 s DOSESTIQ1 i
M. le duc de La F... demande à parler à monsieur le comte.
tome ir. 0
7.S LES MISSISSIPIENS.
BOURSET.
Failes-le entrer dans mon cabinet , mais pas par ici ; par le grand salon. Je
suis à ses ordres dans un instant.
( Le domestique sort. ) LE DUC.
Pardieu ! il est inquiet lui-même , votre duc de La F..., qui s'entend si bien aux affaires ! Tout le monde Test. Paris est consterné , et le peuple s'agite.
BOTJRSET.
Le peuple ! le peuple! Si on écoutait le peuple, personne ne ferait fortune , et pour empêcher l'État de s'acquitter envers les hautes classes , il pillerait à son profit le trésor public ! Belle autorité, ma foi, que le peuple !
LE DUC.
Le peuple a des instincts de sagesse et d'honnêteté, tout aussi bien que nous , et nous, nous avons des accès d'avidité et de démence pires que les siens.
LE DOMESTIQUE.
La voiture de M. le duc de M... entre dans la cour. Faut-il faire entrer M. le duc dans le cabinet de monsieur le comte ?
EOURSET.
Faites. J'y suis dans l'instant.
( Le domestique sort. )
LE DUC
Voilà M... aussi qui prend l'alarme. Mon cher Samuel , vous en aurez gros sur les bras aujourd'hui ; chacun est mécontent.
BOURSET.
Est-ce donc ma faute si l'on a rendu cet arrêt? C'est une imagination de M. le ministre des finances ; mais le parlement y fera opposition, et dans peu de jours il sera révoqué.
LE DUC.
Il faut bien l'espérer. La peste soit du d'Argenson avec ses coups d'État!
LE DOMESTIQUE.
M. le comte de Horn , M. le comte de ... et M. le marquis de ...
BOURSET.
Toujours dans mon cabinet. Introduisez lu tous ceux qui viendront.
( Le domestique sort. ) LE DUC , voulant sortir.
Allons, venez ! voyons ce qu'ils disent , et ce que vous allez leur répondre.
BOURSET.
Un instant, monsieur le duc; je vois bien que tous mes actionnaires vont venir me chanter un chœur de lamentations. Laissez l'assemblée se compléter, et vous verrez comme je répondrai.
LE DUC.
Ils vont tous vous redemander leur argent. El qu'est-il devenu?
1MU KSET.
Ce que vous avez voulu qu'il devint, du papier !
LES MISSISSIPIENS. 79
LE DUC.
Belle denrée! Je voudrais qu'on en servit aux soupers du régenl.
BOURSET.
Et si je ne l'avais converti suivant vos désirs , où en seriez-vous aujourd'hui ?
LE DUC.
Ma foi , nous le cacherions dans nos caves , et vous auriez dû le cacher dans les vôtres, afin de pouvoir nous le restituer en cas d'alarme.
BOURSET.
Oui , pour qu'il fût saisi chez moi et confisqué sans retour. Oh ! les choses
vont mieux comme elles vont ! Dans un mois, la confiance renaîtra, les actions
remonteront, et vous rirez bien de ce que vous me dites aujourd'hui. Allons
donc ! monsieur le duc ; il faut se conduire ici comme un général à la veille
d'une bataille.
(Le domestique, puis George.)
LE DOMESTIQUE.
Plus de vingt personnes demandent monsieur le comte et attendent dans son cabinet.
BOUitSET, apercevant George.
C'est bien, j'y vais.
( Il veut sortir. ) geokge , l'arrêtant.
Permettez , monsieur de Puymonforl ; j'ai deux mots à vous dire.
BOURSET.
Pardon , monsieur Freeman , je n'ai pas le temps.
GEORGE.
J'insiste, monsieur. Ce que j'ai à vous dire vous intéresse plus que moi , et monsieur le duc ne sera pas fâché de l'entendre.
LE DUC
Est-ce relatif à l'arrêt ? Je ne m'intéresse pas à autre chose aujourd'hui.
BOURSET, au duc.
Cet homme est un intrigant ou un fou. Ne l'écoutez pas.
LE DUC.
Ce n'est ni l'un ni l'autre; je l'écouterai , moi. Parlez , monsieur Freeman.
GEORGE.
Ce que je vous avais dit , monsieur de Puymonforl , j'en étais trop bien in- struit pour l'avancer à la légère. Aujourd'hui le fait est avéré, et le grand leurre est anéanti. Il n'y a pas de mines d'or à la Louisiane ; il n'y en a jamais eu , il n'y en aura jamais.
LE DUC
J'en étais sûr !
bourset, a George.
Monsieur, on sait de quelle coterie vous êtes l'agent. Vous allez souvent à Sceaux, et vous êtes l'ami des frères Paris. Mais je vous avertis que personne ici ne conspire contre le régenl , et que vous ne ferez point de dupes.
SO LES MISSlSSIl'lIvNS.
GEORGE.
Jo ue conspire contre personne ; je ne conspire pas surtout contre la fortune publique.
LE DUC.
Comment ! monsieur Freeinan , vous croyez que M. Bourset...
GEORGE.
Je n'accuse personne , et il me siérait fort mal de me venger des imputations de M. Bourset. J'admets sa bonne foi, et je vous déclare qu'il peut être dans une voie d'erreur et d'enivrement dont il sera victime lui-même.
LE DUC.
Ëcoutez-le, monsieur Bourset , M. Freeman parle en galant homme.
BOURSET.
Écoutez-moi un moment , monsieur le duc , deux mots éclaireront la ques- tion. Monsieur fait la cour à ma fille ; je l'ai soustraite à ses poursuites , je lui ai refusé sa main, et, par vengeance, il veut flétrir mon honneur et ruiner mon crédit. Expliquez-vous avec lui maintenant, vous, monsieur le duc, à qui ma fille est promise.
LE DUC
Ah ! pardieu ! ce serait trop fort qu'on voulût m'enlever à la fois la main de Louise et mon million , s'il est vrai qu'il repose sur la confiance que votre nom inspire. Optez, monsieur Freeman, laissez-moi l'un ou l'autre, s'il vous plaît.
GEORGE, à Bourset, avec indignation. Vous venez de dire une parole bien imprudente , monsieur Bourset. C'est in- sensé ce que vous venez de faire! Bien n'enchaînera plus mon indignation. Venez, monsieur le duc , venez entendre la vérité; je la dirai devant tous.
(Il veut sortir, le duc le suit.) BOURSET, se plaçant devant eux. C'est à vous d'opter, monsieur le duc. Cet homme, avec de faux renseigne- ments et des preuves absurdes, que, dans le premier mouvement de frayeur, chacun acceptera sans examen , va ruiner mon crédit et vous faire perdre, par conséquent, les fonds que vous avez mis dans l'entreprise. Voyez si vous voulez lui céder la main de ma fille; j'y consens, moi, car ma ruine va entraîner celle de bien des honnêtes gens, et je saurai sacrifier mes sympathies à leurs inté- rêts. Voyez : s'il parle et si on l'écoute, je ne réponds plus de rien.
LE DUC
Monsieur Bourset , me croyez-vous lâche ou me savez-vous homme d'hon- neur? Si la vérité n'intéressait que moi, je pourrais refuser de l'entendre; mais je ne suis pas seul en cause ici , et, si monsieur doit faire quelque révélation qui soit utile aux autres, j'aime mieux perdre mon argent que ma propre estime. (À Freeman.) Venez, monsieur !
BOURSE!, bas à Freeman.
Mi bien ' vous, monsieur, songez que vous allez décider de voire sort. Gardez le ulencc, et vous pourrez prétendre à ma fille.
LES MISSISSIPIENS. 81
FREEMAîï, le regarde avec mépris, et se retournant vers le »ln«* :
Allons , monsieur !
(Ils entrent tous trois dans le cabinet
SCÈNE II.
.1UL1E et LOUISE, en habits du matin.
iOL'ISE.
Mon Dieu ! maman , que se passe-t-il donc? Que de voitures sont entrées dans la cour aujourd'hui ! Je n'ai pu réussir à approcher de mon père pour lui dite, bonjour.
JULIE.
Ton père a une existence bien malheureuse, mon enfant! Il travaille à l'œuvre funeste de la richesse.
LOUISE.
N'est-ce pas , maman, que vous regrettez souvent le temps où, comme moi, vous ne souhaitiez qu'un sort modeste et l'affection de ceux qui vous étaient chers?
julie. 0 ma fille !
LOUISE , regardant à une fenêtre. Comme le peuple est agité aujourd'hui ! Voyez donc, maman , tous les tra- vaux semblent interrompus; on se groupe, on se parle avec inquiétude... Le peuple est bien à plaindre , n'est-ce pas , maman?
JULIE.
Qu'en sais-tu? mon enfant.
LOUISE.
Oh ! j'y pense souvent , et je prie Dieu tous les jours pour que cela change et qu'il n'y ait plus de pauvres.
SCÈNE III.
Les précédents, BOURSET.
BOURSET, fort ému, sur le seuil de son cabinet, et parlant a ceux qui y sont. Écoutez-le donc , messieurs, je lui cède la place ; il me siérait mal de disputer avec l'ignorance et la mauvaise foi. Il me répugnerait d'avoir à défendre mon honneur contre la calomnie et la vengeance. Je laisse à vos consciences le soin de me justifier et à la sienne la lâche de le punir.
( Il laisse retomber les battants de la porte et revient paie et tremblant tomber sur une chaise, sans voir sa femme et sa fille.)
82 LES MISSISSIPIENS.
LOUISE , courant vers lui. Qu'est-ce donc? Mon papa semble prêt à s'évanouir. Oh! mon Dieu ! maman, voyez comme il est pâle ! Mon père, répondez-moi!... Vous souffrez?... JULIE , s'approchant de Bourset plus lentement. Quel malheur vient donc de vous frapper, monsieur?
BOURSET, éperdu.
Laissez-moi!... Ah!... c'est vous !... Julie. ..Louise... donnez-moi de l'eau!...
Là!... là!...
( Il montre une table. )
( Louise lui apporte précipitamment un verre d'eau.) BOURSET, après avoir bu.
Oui... je suis mieux... c'est cela... Écoute, Louise... Non ! écoutez, vous... Julie... Freemanest là-dedans... il parle!...
JULIE.
Eh bien ! que dit-il donc ?
BOURSET.
Il nous perd , il nous ruine , il nous déshonore !...
LOUISE.
Lui ! Oh ! c'est impossible, mon père , vous ne le connaissez pas.
BOURSET, avec flereté. Il t'aime, ou plutôt il veut t'épouser parce que tu es riche et parce qu'il est ambitieux, et parce qu'il est pauvre; et moi, je lui ai résisté, parce que je veux ton bonheur et ta considération... Et maintenant, il se venge, il me traîne a terre, il me calomnie...
LOUISE.
Oh! maman!... dites à mon père qu'il se trompe... Cela n'est pas !...
JCI.IE.
Oh! Léonce pousserait-il la haine et la vengeance à ce point?
BOURSET.
Léonce? Qui est Léonce?...
JULIE.
Rien!... un souvenir... une distraction! Mais ne peut-on enchaîner sa lan- gue? Rentrez, défendez-vous. Pourquoi abandonnez-vous la lutte? Allons, ne faiblissez pas... parlez à votre tour...
BOURSET.
Non... La colère... l'indignation me suffoquent... Julie, appelez-le, arra- chez-le comme vous pourrez à cet auditoire imbécile qu'il captive. Louise... sur un prétexte quelconque, entrez-là... montrez-vous! D'un mot, d'un re- gard, vous pourrez l'enchaîner, vous!... Allez! l'honneur de votre père est en péril !... Ayez un peu de courage... Vous êtes deux femmes, vous pouvez beaucoup...
il lie, arrêtant Louise qui obéit Instinctivement et toute tremblante.
Restez là, ma tille! et vous, monsieur, rougissez de vouloir exposer T»lre enfanl à la malignité des hommes pour sauver de vils intérêts,
LES MISSISSIPIENS. 85
DOIRSET.
Oh ! maudites soyez-vous ! femmes sans cœur qui savez vous enorgueillir et vous parer de nos triomphes , et qui ne savez pas nous aider et nous plaindre dans nos revers !. .. ( 77 se lève et va avec agitation écouter à la porte du ca- binet) 11 ne m'accuse pas encore... non !... Mais il dévoilele secret de l'affaire!... Oh ! qui peut l'avoir si bien informé?... On l'interrompt !... C'est le comte de Horn... Celui-là me défend ! Oh ! ils ne perdront pas dans un instant l'estime que depuis vingt ans de travail et de persévérance j'ai su leur inspirer .'... Ah ! maintenant ! des preuves!... oui, des preuves!... Est-ce qu'il en a?... S'il en avait!... des preuves fabriquées!... des pièces apocryphes!... Ah ! comme ils lui répondent mal... que ce comte de Horn est borné!... qu'ils sont tous lâches et crédules !... Oui, l'acte de vente du privilège de Bourset pour cinq cents écus... pas davantage ! Je le sais bien!... qu'est-ce que cela prouve?... Ils veu- lent le voir... ils le commentent... Que disent-ils? des injures... contre moi... Mais on me défend... on me défend avec chaleur!... Oui donc me défend si bien?...
LOUISE , écoutant aussi.
C'est la voix de George Freeman, mon père !... Oh ! c'est bien lui qui vous défend ! — II dit que vous avez été le premier trompé... que vous serez la pre- mière victime de vos bonnes intentions !...
BOURSET.
Ah ! il dit toujours qu'il le suppose !... il ne dit pas qu'il en est sûr !
LOUISE.
On l'écoute, mon père ! ... Personne ne le contredit... Ah ! on vous connaît bien, allez!... et j'étais bien sûre que George ferait triompher la vérité. Oh ! c'est un noble cœur !
LE DUC rentre.
Eh bien ! mon pauvre Bourset ! nous voilà ruinés et vous comme les autres !
Nous avons fait là une grande équipée , et vous avez été diablement fou ; nous
aussi!... Allons, je ne vous fais pas de reproches; vous ne le vouliez pas, je
m'en souviens. C'est moi qui me suis jeté là-dedans tète baissée !
BOURSET , reprenant son arrogance.
Ainsi donc, monsieur le duc, vous croyez aux hâbleries de cet homme-là?
LE DUC
Cet homme-là, Bourset? C'est un homme que je respecte, et que vous de- vriez remercier à genoux, car un autre à sa place vous eût peut-être fort mal arrangé, et si vous n'aviez pas affaire à des gens d'honneur, vous auriez un mauvais parti à L'heure qu'il est. Savez-vous bien qu'on ne perd pas des rail- lions de capitaux et des milliards d'espérances sans un peu d'humeur? Moi- même j'ai été ému tantôt ; mais, puisque c'est fait, j'en prends mon parti ; j'ai un si doux sujet de consolation devant les yeux ! (Il regarde Louise, qui fait un mouvement d'effroi. — A George qui rentre , lui montrant Louise.) Merci, monsieur, vous m'avez fait plus riche que je ne l'ai été de ma vie.
GEORGE.
Oh ! ce n'est pas encore décidé , ne vous réjouisse/ pas trop vite , monsieur
84 LES MISSISSIPIENS.
le duc • je connais vos conventions avec monsieur Boursct. Il a bien un million à vous rendre , même avec les intérêts.
LE DUC
Je ne le désire plus pour moi , et ne l'espère pas pour !ui3 pauvre Bourset!
BOURSET, à Freeman.
Vous m'avez ruiné, monsieur, ne me raillez pas.
GEORGE.
Je ne vous ai pas déshonoré , monsieur, et vous ne me remerciez pas.
BOURSET.
N'est-ce pas le déshonneur que la banqueroute? et comment puis-je l'éviter à présent?
GEORGE.
Je vous en évite une plus grande et plus funeste à vos actionnaires.
BOURSET.
Que ce soit plus ou moins , la tache est la même sur ma famille.
GEORGE.
Mais vous ne pensez qu'à vous , monsieur ; vous comptez donc pour rien ceux qui avaient remis leur sort entre vos mains? Sans moi, vous alliez les amener à de nouveaux sacrifices, espérant par là conjurer un naufrage qui n'eût été que plus prompt et plus terrible ?
BOURSET, à part.
Oh ! scélérat d'honnête homme!
LE DUC.
Allons , Bourset, consolez-vous, mon ami. On sait que vous êtes pur dans cette affaire, et vous ne recevrez guère de reproches. Les gens comme il faut ont cela d'agréable qu'ils savent se ruiner au jeu sans jurer comme des Suisses au corps de garde. Quant à moi, je n'aurai que des bénédictions à vous adres- ser, puisque je gagne à tout ceci mille fois plus que je n'ai perdu.
( 11 regarde Louise. ) GEORGE, brusquement. Vous ne perdez rien , et vous ne gagnez rien ; votre situation n'a pas changé, voire million va vous être rendu.
BOURSET, avec une tristesse impudente. Et où le prendrai-je?
GEORGE, lui montrant un panneau de boiserie.
Ici.
BOURSET, effarC en bégayant. Que... que voulez-vous dire?
GEORGE.
La vérité... c'est mon entreprise à moi !... Vous avez des valeurs considéra- bles en or el en argent cachées dans l'épaisseur de ce mur.
LE DUC
Ah »
LES MISSISSIPIENS. 85
JULIE, ù pari, regardant Bourse!,
Oh ! le misérable ! {A sa fille.) Venez, Louise... Ce sont la des affaires que vous ne comprendriez pas.
( Elle l'emmène.)
EOURSET, essayant île se remettre. C'est une infâme imposture , quelque propos de valet... Si cela était, com~ ment le sauriez-vous?
GEORGE.
Voulez-vous que je vous le dise? (Il remmène à l'écart et lui parle à voi.r basse.) Cette nuit, comptant retrouver votre femme et votre fille au bal, j'y étais allé avec vous; mais, ne les voyant point arriver, et ne vous en voyant point inquiet, j'ai craint quelque attentat à l'indépendance et à la dignité de celle que j'ai prise sous ma protection envers et contre vous ! Je suis revenu ici sans être aperçu. Oui, monsieur, j'y suis revenu, je m'y suis introduit en même temps que vous, comme vous rentriez un peu avant le jour. Je me suis glissé dans l'ombre sur yos pas , je me suis assuré de la présence de Louise dans la maison, et comme je traversais celte pièce pour me retirer, je vous ai vu , là , comptant et recomptant des sommes qui suffiront bien, et au delà, pour vous acquitter envers les actionnaires qui sont ici réunis; car vous saviez l'arrêt d'avance, comme vous saviez, il y a un an, le discrédit où tomberait le papier aujourd'hui. Or vous n'aviez pas été assez fou pour vous dessaisir des espèces qu'on vous a confiées , et vous ne vous en êtes rapporté qu'à vous-même du soin de les tenir cachées. Pourtant on fait des imprudences malgré tous les calculs ! Vous croyiez cette porte fermée , et elle ne Tétait pas ; vous aviez re- gardé autour de la chambre , et vous aviez oublié de soulever ce rideau der- rière lequel je me tenais... Allons! exécutez-vous de bonne grâce... ou bien moi-même je vais faire jouer le ressort caché dans cette boiserie , et déployer à tous les regards l'aspect splendidede vos coffres-forts ! BOURSET, pâle et consterné.
Je... je payerai ce que je dois au duc, soyez tranquille. Mais si... si je vous donne ma fille... vous ne... direz pas aux autres que... que j'ai... de l'argent... caché?...
GEORGE.
Je ne pense pas que mon devoir m'entraîne à cette rigueur. J'ai dû empêcher le nouveau mal que vous alliez commettre , mais il ne m'appartient pas de réparer celui qui est fait. Je ne suis ni magistrat, ni recors. C'est aux parties intéressées de se faire rendre justice , si elles le veulent, et à la police de vous y contraindre si elle le peut. Moi, je n'ai plus qu'à me taire , ma tâche est remplie.
EOCRSET.
C'est bien... Monsieur, vous... vous en serez récompensé. (Au duc, qui exa- mine la boiserie.) M. Freeman avait été induit en erreur, monsieur le duc. Je viens de lui prouver que je n'ai point d'argent caché.
GEORGE.
Non, sans doute ; celui que vous avez, vous ne le cachez pas. Allez le cher- cher (bas à Rourset), car vous en avez ailleurs encore.
86 LES MISSISSIPIENS.
BOURSET, terrasse-.
J'y vais !
(H sort.)
LE DUC.
Vous me rendez là un méchant service, monsieur le justicier, monsieur le philosophe ! Je ne veux point de restitution ; je préfère la main de Louise.
GEORGE.
Vous n'êtes pas libre d'opter, monsieur le duc ; vous êtes forcé d'accepter la restitution. Ce sont les termes de l'acte que vous avez passé. Quant au service que je vous rends, il est très-grand. Je vous fais restituer une aisance dont, à votre âge, il eût été impossible de vous passer, et je vous préserve de la haine d'une épouse qu'à votre âge vous ne pouviez pas espérer de charmer.
LE DUC.
Vous êtes rude en paroles , monsieur le citoyen de l'Amérique ; mais vous avez peut-être fort raison, car vous avez su conduire votre propre barque.
GEORGE.
Attendez la fin pour en juger, monsieur le duc.
BOURSET, rentre avec un papier.
Tenez, monsieur, voici une hypothèque de payement sur ma terre de Lagny ; c'est une première et unique hypothèque, vous le voyez, et la terre vaut deux millions. Avant une heure, si vous voulez, elle sera légalisée.
LE DUC , prenant le billet.
Allons, me voilà remboursé malgré moi! Je vous rends les armes, maître Freeman.
BOURSET.
Maintenant, monsieur, vous avez ma parole. Je vous donne la main de ma fille.
GEORGE.
Je ne vous l'ai pas demandée , monsieur.
BOURSET.
Comment?... Est-ce que...
( Julie rentre. George la salue, s'approche d'elle et lui prend la main. ) GEORGE.
Ma cousine, veuillez aider M. Rourset à reconnaître le chevalier Léonce de Puymonfort, qui lui a fait rembourser depuis longtemps une petite dette de quatre cent vingt-cinq louis, et qui par conséquent ne craint plus de sa part l'effet d'une lettre de cachet.
BOURSET, de plus en plus effrayé. Vous êtes un revenant !
LE DUC.
Palsambleu ! mon pauvre chevalier, je ne m'attendais pas à te rencontrer un jour sur mon chemin en fait de mariage, lorsque, il y a dix-sept ans, je fis manquer le tien... Au diable la rivalité ! Je l'ai toujours aimé , je t'ai regretté
LES MISSISSIPIENS. 87
absent, je t'ai pleuré morl, et je te revois avec une vraie joie. Il faut que je
t'embrasse !
( Il l'embrasse. )
BOURSET.
Permettez, monsieur mon cousin , qu'oubliant le passé et me confiant dans l'avenir, je vous embrasse aussi.
( George, qui a reçu assez froidement l'accolade du duc , recule devant celle de Bourset. )
BOURSET.
Ma femme, embrasse aussi ton cousin. A présent , il n'y a plus de rancune possible.
JULIE , tendant la main à George.
Tout cela n'est pas nécessaire, monsieur; il y a longtemps que j'avais re- connu Léonce.
BOURSET , inquiet.
Et maintenant, monsieur le chevalier, vous voulez être son gendre... Mais la chose n'est pas impossible... Quoique proches parents... on peut obtenir des dispenses, et le nom de Puymonforl se perpétuera dans la famille. {Regardant Julie avec intention.) A moins que ma femme ne s'y oppose...
JULIE.
Vous l'espérez en vain, monsieur, vous ne l'obtiendrez pas. Je consens à ce mariage de toute mon âme.
LE CHEVALIER.
Vous, Julie !
JULIE.
Oui, moi, qui priais hier soir M. Bourset de vous repousser, et qui au- jourd'hui me repens de ce que j'ai fait hier. Votre peu de fortune me semblait un obstacle ; mais, depuis hier, j'ai fait bien des réflexions sur l'horreur des sacrifices qu'on fait à la vanité. J'ai songé ù ce que souffrirait une jeune per- sonne livrée par un contrat sordide à un homme qu'elle ne pourrait aimer. {Avec intention.) J'ai connu des femmes assez malheureuses pour avoir un»' peur insensée de la misère, et pour renoncer à une existence noble et sereine, par ambition, par faiblesse ou par lâcheté. Je ne veux pas que ma fille dévore les larmes et les affronts que j'ai vu dévorer à de telles femmes ! Je veux qu'elle regarde son époux avec un doux orgueil tous les jours de sa vie, et qu'elle puisse lui dire : Mon cœur l'a choisi, et ma raison approuve le choix de mon cœur. 0 ma pauvre Louise, je veux que lu n'aies point à rougir un jour du père de tes enfans !
bourset, à part, la regardant.
Voici une homélie que tu me revaudras ! [Haut.) Ainsi, vous consentez à ce qu'ils s'épousent?
LE DUC.
11 faut bien que nous y consentions tous.
88 LES MISSISSIPIENS.
GEORGE.
Je n'y consens pas, moi. Nous sommes ici en présence quatre personnes qui nous sommes vues d'assez près autrefois pour n'avoir rien à nous dissimuler aujourd'hui. J'ai aimé Julie, je l'ai aimée passionnément, et quoique j'aie été pour elle un frère et rien de plus (je puis l'attester devant Dieu!), je sens qu'il me serait aussi impossible d'avoir de l'amour pour sa fille que pour elle désormais. Il est des sentiments qui meurent à jamais en nous quand on les brise violemment. Il est aussi des incestes du cœur, et ceux-là ne sont pas les moins criminels peut-être. Ma pensée les a toujours repousses sans indulgence, et le jour où, voyant Louise sacrifiée , je l'ai prise sous ma protection, c'est en faisant le serment devant Dieu de l'aimer comme si elle était ma fille, jamais autrement ! Je l'ai préservée d'un mariage qui eût fait son désespoir et le vôtre ; je l'ai réconciliée avec sa mère, je le vois ; j'ai veillé sur elle pendant un an , et maintenant je la laisse heureuse, aimée, protégée, n'est-ce pas, Julie? JULIE , lui presse la main avec force.
Oh oui ! Léonce , vous m'avez rendu le cœur de ma fille, et vous avez relevé le mien du désespoir et de l'abjection.
BOIIRSET.
Eh bien ! maintenant, que voulez-vous donc?
GEORGE, à Julie.
Rien que lui dire adieu ! La voici !
JULIE.
SCÈNE V.
Les précédents , LOUISE, LA MARQUISE.
GEORGE, s'approchant de Louise. Louise , vous prierez pour moi, je retourne en Amérique. Il y a longtemps que je me croyais et que je m'étais fait mort pour la France, lorsqu'une curio- sité sérieuse m'y poussa de nouveau. Je m'imaginais que la société devait valoir mieux qu'au temps où je l'avais quittée; mais je n'ai pas trouvé ce que j'espé- rais, et je vais revoir mes forêts tranquilles et mes patients laboureurs. Un ange m'est apparu pourtant sur cette terre ingrate. Son souvenir me suivra partout. Que le mien ne soit pas effacé en vous, mon enfant ; qu'il soit pur et serein comme ma tendresse pour vous.
(Il l'embrasse au front et se retourne vers Julie, qui se jette dans ses bras en pleurant.) LA MARQUISE , a qui le duc a parle; bas.
Oui , grand Dieu ! je m'en étais souvent doutée. Ah ! mon enfant, ne nous quitte pas au moment où nous te retrouvons.
GEORGE, a la marquise. Ma tante, vous avez ii bien cruellement à mon premier départ.
LES MISSISSIPIENS. 81)
LA MARQUISE.
Tu ne Tas pas oublié !
GEORGE.
Je ne m'en suis souvenu qu'ici. De loin , je l'oublierai encore.
( La marquise l'embrasse. Il salue Bourset et le duc , et sort en jetant à Julie et à Louise un dernier regard. Louise, qui s'est contenue tant qu'il a été pré- sent, se jette dès qu'il est sorti dans le sein de sa mère. La marquise l'emmène.)
SCÈNE Vî.
LEDUC, BOURSET, JULIE.
EOTJRSET, à part.
Amen ! (Haut.) Madame Bourset , vous gâterez vos beaux yeux à pleurer ainsi.
JULIE.
Monsieur, je n'ai pas voulu que ma fille entendît révéler vos secrets. Mais moi, cachée ici près , j'ai tout entendu. J'ai appris des choses que je n'avais jamais soupçonnées. Je vous ai aidé jusqu'ici dans vos projets de fortune; j'ai partagé vos richesses et votre enivrement. J'ai même été vaine, ambitieuse, et j'en rougis ; mais vous aviez ennobli ce vice à mes yeux en me faisant croire que nous accomplissions une grande œuvre, que votre luxe faisait prospérer la France , et que nous étions au nombre de ses bienfaiteurs. Si je restais voire dupe un jour de plus , je serais forcée de me regarder comme votre complice, car je sais que nous ne sommes plus que des spoliateurs. Souffrez que , sans manquer à mes devoirs et sans rompre le lien qui m'attache à vous , je sépare mes intérêts, mes vœux et mes habitudes des vôtres. Je serais un prétexte à voire faste et à votre ambition , et je ne veux pas l'être. Je me retire dans une petite maison de campagne avec ma fille ; nous y vivrons de peu, nous y serons heureuses l'une par l'autre. Vous reprendrez tous les diamants que vous m'avez donnés ; je ne veux plus rien qui me rappelle que ces misérables jouets ont ruiné plus de cent familles. Adieu, monsieur, lâchez de vous acquitter ! N'ayant pas assez d'inflence sur vous pour vous y amener, je n'y serai du moins pas un obstacle, et je ne rougirai devant personne.
BOURSET, avec une rage concentrée.
Allez , et que le ciel vous conduise ! Voilà qui porfe a mon honneur un der- nier coup!
le me. Entre nous soit dit, vous l'avez un peu mérilé, Boursel, mon ami. (A Julie.) Vous êtes fort émue , madame; permettez -moi de vous conduire jusqu'à votre appartement.
( Il sort avec Julie. )
90 LES MISSISSIPIENS.
SCÈNE VII.
BOURSET, seul.
Mérité! mérité! cela est facile à dire ! Que faire? Le grand coup de théâtre? Le moment est-il déjà venu et la crise décisive ?.... Oui , il faut risquer le tout pour le tout!... Allons , le sort en est jeté. C'est à présent, Bourset, qu'il faut montrer si tu es un grand spéculateur ou un parfait imbécile. {Au duc, qui rentre.) Monsieur le duc, sommes-nous enfin seuls? Veuillez fermer les portes derrière vous.
LE DUC.
Et pourquoi diable !
BOURSET, fermant les portes.
Il est temps que vous me connaissiez. Vous saurez tout à l'heure jusqu'où peut aller le stoïcisme d'un homme qui se laisse accabler dans le sein même de sa famille, plutôt que de trahir les intérêts qui lui sont confiés. Tous ces messieurs sont-ils encore dans mon cabinet?
LE DUC.
Je le présume. Après ?
( Bourset va vers le cabinet d'un air tragique et ouvre la porte à deux battants. )
LE DUC
Que diable va-t-il faire? Se brûler la cervelle devant la compagnie?
( Il veut l'arrêter. ) BOl'RSET, d'une voix forte. Messieurs!... messieurs!... ayez la bonté de me suivre ici. ( Entrent le duc de La F., le duc de M., le comte de Horn , le marquis de S., et plu- sieurs autres. ) BOURSET.
Tout n'est pas perdu , comme vous le croyez. Je n'ai pu m'expliquer devant un étranger ; ma justification entraînait la révélation d'un secret qu'il eût divulgué, et qui ne doit être connu que de vous. {On ferme les portes et les fenêtres avec soin.) Je me suis laissé accabler, je porte tout le fardeau de l'accusation et toute l'amertume de vos doutes. J'ai dû attendre que l'ennemi
lui sorti de ma maison Ce que j'ai souffert durant celte heure de tortures,
vous l'apprécierez quand vous saurez quel homme vous avez laissé traduire devant vous comme un criminel devant un tribunal.
LE DUC.
Où diantre va-t-il en venir? Il méfait peur! {Bas à Bourset.) Bourset , mon ami, calmez-vous. Que diable! tout n'est pas perdu!
BOURSET.
Toul