Google

À propos de ce livre

Ceci est une copie numérique d’un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d’une bibliothèque avant d’être numérisé avec précaution par Google dans le cadre d’un projet visant à permettre aux internautes de découvrir l’ensemble du patrimoine littéraire mondial en ligne.

Ce livre étant relativement ancien, 1l n’est plus protégé par la loi sur les droits d’auteur et appartient à présent au domaine public. L'expression “appartenir au domaine public” signifie que le livre en question n’a jamais été soumis aux droits d’auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à expiration. Les conditions requises pour qu’un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d’un pays à l’autre. Les livres libres de droit sont autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont trop souvent difficilement accessibles au public.

Les notes de bas de page et autres annotations en marge du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir du long chemin parcouru par l’ouvrage depuis la maison d’édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains.

Consignes d’utilisation

Google est fier de travailler en partenariat avec des bibliothèques à la numérisation des ouvrages appartenant au domaine public et de les rendre ainsi accessibles à tous. Ces livres sont en effet la propriété de tous et de toutes et nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine. Il s’agit toutefois d’un projet coûteux. Par conséquent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inépuisables, nous avons pris les dispositions nécessaires afin de prévenir les éventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des contraintes techniques relatives aux requêtes automatisées.

Nous vous demandons également de:

+ Ne pas utiliser les fichiers à des fins commerciales Nous avons conçu le programme Google Recherche de Livres à l’usage des particuliers. Nous vous demandons donc d’utiliser uniquement ces fichiers à des fins personnelles. Ils ne sauraient en effet être employés dans un quelconque but commercial.

+ Ne pas procéder à des requêtes automatisées N’envoyez aucune requête automatisée quelle qu’elle soit au système Google. S1 vous effectuez des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractères ou tout autre domaine nécessitant de disposer d’importantes quantités de texte, n’hésitez pas à nous contacter. Nous encourageons pour la réalisation de ce type de travaux l’utilisation des ouvrages et documents appartenant au domaine public et serions heureux de vous être utile.

+ Ne pas supprimer l'attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable pour informer les internautes de notre projet et leur permettre d’accéder à davantage de documents par l’intermédiaire du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en aucun cas.

+ Rester dans la légalité Quelle que soit l’utilisation que vous comptez faire des fichiers, n’oubliez pas qu’il est de votre responsabilité de veiller à respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public américain, n’en déduisez pas pour autant qu’il en va de même dans les autres pays. La durée légale des droits d’auteur d’un livre varie d’un pays à l’autre. Nous ne sommes donc pas en mesure de répertorier les ouvrages dont l’utilisation est autorisée et ceux dont elle ne l’est pas. Ne croyez pas que le simple fait d'afficher un livre sur Google Recherche de Livres signifie que celui-ci peut être utilisé de quelque façon que ce soit dans le monde entier. La condamnation à laquelle vous vous exposeriez en cas de violation des droits d’auteur peut être sévère.

À propos du service Google Recherche de Livres

En favorisant la recherche et l’accès à un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le frangais, Google souhaite contribuer à promouvoir la diversité culturelle grâce à Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet aux internautes de découvrir le patrimoine littéraire mondial, tout en aidant les auteurs et les éditeurs à élargir leur public. Vous pouvez effectuer

des recherches en ligne dans le texte intégral de cet ouvrage à l’adresse http : //books.gqoogle.com

Google

À propos de ce livre

Ceci est une copie numérique d’un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d’une bibliothèque avant d’être numérisé avec précaution par Google dans le cadre d’un projet visant à permettre aux internautes de découvrir l’ensemble du patrimoine littéraire mondial en ligne.

Ce livre étant relativement ancien, 1l n’est plus protégé par la loi sur les droits d’auteur et appartient à présent au domaine public. L'expression “appartenir au domaine public” signifie que le livre en question n’a jamais été soumis aux droits d’auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à expiration. Les conditions requises pour qu’un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d’un pays à l’autre. Les livres libres de droit sont autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont trop souvent difficilement accessibles au public.

Les notes de bas de page et autres annotations en marge du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir du long chemin parcouru par l’ouvrage depuis la maison d’édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains.

Consignes d’utilisation

Google est fier de travailler en partenariat avec des bibliothèques à la numérisation des ouvrages appartenant au domaine public et de les rendre ainsi accessibles à tous. Ces livres sont en effet la propriété de tous et de toutes et nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine. Il s’agit toutefois d’un projet coûteux. Par conséquent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inépuisables, nous avons pris les dispositions nécessaires afin de prévenir les éventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des contraintes techniques relatives aux requêtes automatisées.

Nous vous demandons également de:

+ Ne pas utiliser les fichiers à des fins commerciales Nous avons conçu le programme Google Recherche de Livres à l’usage des particuliers. Nous vous demandons donc d’utiliser uniquement ces fichiers à des fins personnelles. Ils ne sauraient en effet être employés dans un quelconque but commercial.

+ Ne pas procéder à des requêtes automatisées N’envoyez aucune requête automatisée quelle qu’elle soit au système Google. S1 vous effectuez des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractères ou tout autre domaine nécessitant de disposer d’importantes quantités de texte, n’hésitez pas à nous contacter. Nous encourageons pour la réalisation de ce type de travaux l’utilisation des ouvrages et documents appartenant au domaine public et serions heureux de vous être utile.

+ Ne pas supprimer l'attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable pour informer les internautes de notre projet et leur permettre d’accéder à davantage de documents par l’intermédiaire du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en aucun cas.

+ Rester dans la légalité Quelle que soit l’utilisation que vous comptez faire des fichiers, n’oubliez pas qu’il est de votre responsabilité de veiller à respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public américain, n’en déduisez pas pour autant qu’il en va de même dans les autres pays. La durée légale des droits d’auteur d’un livre varie d’un pays à l’autre. Nous ne sommes donc pas en mesure de répertorier les ouvrages dont l’utilisation est autorisée et ceux dont elle ne l’est pas. Ne croyez pas que le simple fait d'afficher un livre sur Google Recherche de Livres signifie que celui-ci peut être utilisé de quelque façon que ce soit dans le monde entier. La condamnation à laquelle vous vous exposeriez en cas de violation des droits d’auteur peut être sévère.

À propos du service Google Recherche de Livres

En favorisant la recherche et l’accès à un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le frangais, Google souhaite contribuer à promouvoir la diversité culturelle grâce à Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet aux internautes de découvrir le patrimoine littéraire mondial, tout en aidant les auteurs et les éditeurs à élargir leur public. Vous pouvez effectuer

des recherches en ligne dans le texte intégral de cet ouvrage à l’adresse http : //books.gqoogle.com

ICHIGAN STATE UNIVERSITY LIBRARIES

LULU

LIERSRY

Michigsn State University

EE et ct nd ut

RETURNING MATERIALS: Place in book drop to remove this checkout from your record. FINES will be charged if book is returned after the date stamped below.

MSU

LIBRARIES ARENA

JAN 2 2 1996

<: 5 o@9

HLALUE l'A JUL 2 7 2012

Ed Google

Ed Google

Éd Google

i +, d : + + 11 | , L } . PA S | ‘À L

La

TX Digitized yGOO le

HISTOIRE

DES DUCS

ET

DES COMTES DE CHAMPAGNE.

CS

HISTOIRE

DES DUCS

ET

DES COMTES DE CHAMPAGNE

DEPUIS LE VI° SIÈCLE JUSQU'A LA FIN DU xl°,

H. D’ARBOIS DE JUBAÏINVILLE.

PARIS TROYES AUG. AUBRY, LIBRAIRE, DUFEY-ROBERT, LIBRAIRE, Rue Dauphine, 16. Rue Notre-Dame, 79.

M D CCC LIX.

PRÉFACE.

L'histoire que nous entreprenons d’écrire a été déjà l’objet de plusieurs travaux spéciaux, parmi lesquels il y en a de bons, quoiqu’ils aient tous peu d’étendue.

En voici la liste :

1°. Le premier hvre des Mémoires des comtes héréditaires de Champagne et de Brie, par Pierre Pithou. Paris, Robert Etienne, 4572, in-4°.

Réimprimé : à Paris, chez Mamert Patisson, 4581 , in-8° ; dans les Petrs Pithæi opera, Paris, Cramoisy, 1609, in-4°; dans le Commentaire de la coutume de Troyes, par Pierre Pithou, Troyes, . Chevillot, 4609, in-4°.

Ce travail, fort méritoire au xvi° siècle, est sans

VI

grande valeur aujourd’hui. Les documents que Pi- thou avait à sa disposition étaient trop incomplets pour lui permettre d'obtenir un autre résultat.

2, Recherches pour servir à l'lustoire des comtes héréditaires de Champagne, par Lévesque, père de l’académicien Lévesque de La Ravallière. Cet ou- vrage est resté inédit. Le manuscrit, daté de 4710, in-4° de 445 feuillets, se trouve à la Bibl. Imp. Manuscrits, collection de Champagne, vol. 127.

3°. Mémoires historiques de la province de Cham- pagne, par Edme Baugier, Chälons, 4721, 2 vol. petit in-8°. L'histoire des Ducs et des Comtes oc- cupe les 223 premières pages du premier volume. Elle témoigne plutôt de la bonne volonté que de la science de son auteur.

4°. Iistoire du comté de Champagne et de Brie, depuis sa fondation vers l'an 950, jusqu'au temps de sa réunion a la couronne, par Lévesque de La Ravallière. Ce travail est resté malheureusement inachevé, et tous les amateurs de notre histoire provinciale le regretteront. Le manuscrit, formant cinq volumes in-folio de texte incomplètement ré- digé, de notes et de preuves, se trouve à la Bibl. Imp., département des manuscrits, coll. de Cham- pagne, vol. 132-136. Il est daté de 1752.

5°. Histoire des Comites de Champagne et de Brie, par Robert-Martin Lepelletier, chanoine ré- gulier de Sainte-Geneviève, avec une introduction par Lévesque de La Ravallière. Paris, 1753, 2 vol. in-12, XXIV, 351 et 209 pages. C’est ce qu’on a

Vi

publié de mieux sur la matière ; malheureusement l’auteur n’a commencé qu'avec laSéeende race des Comtes de Champagne, et son cadre peu étroit l’a obligé de supprimer bien des faits intéressants.

6°. Histoire des Comtes de Champagne, par

Courtalon-Delaistre, curé de Sainte-Savine, près

Troyes. Elle est restée manuscrite. Deux exem- plaires originaux existent à la Bibliothèque de Troyes, sous les n°° 2232 et 23H. Le premier est la mise au net, le second est le brouillon. Nous en connaissons en outre deux copies, l’une se trouve sous le 2253 de la même bibliothèque, une autre fait partie du cabinet de M. Le Brun-Dalbanne, sa- vant amateur de Troyes, qui nous l’a obligeamment communiquée. Quoique cet ouvrage ait été écrit après celui de Lepelletier, il nous semble fort in- férieur; on doit peu regretter les circonstances qui en ont empêché la publication.

«T°. Résumé de l'histoire de la Champagne, par M. F. de Montrol. Paris, Lecointe et Durey, 1826, in-18.

8. Recherches chronologiques, historiques et politiques sur la Champagne, sur les villes, bourgs et monastères du pays Perthois, etc., etc., par Ch. Max. Detorcy de Torcy. Cet ouvrage devait com- poser trois volumes : le premier seul a paru. C’est une sorte d'introduction à peu prés étrangère à l’histoire de Champagne.

9. Précis de l’histoire de la province de Cham- pagne et de ses anciennes dépendances, Brie, Beauce,

VIII

Blaisois, par Ragon et Fabre d’Olivet. Paris, Ha- chette, 1834,-m-12.

10°. Histoire des Comtes de Champagne et de Brie, par J.-B. Beraud de l'Allier. Paris, Pilout, 1842,/2 vol. in-8°. Cet ouvrage est beaucoup plus développé que les précédents, mais se ressent beaucoup de l'insuffisance des connaissances lus: toriques de l’auteur ; il est, suivant nous, bien au- dessous dutravail de Lepelletier.

44°. Les Ducs de Champagne, par Elenne Gallois. Paris, Beleux, 1843, brochure in-8°. Mé- moire instructif, fort bon à consulter.

42%. La Champagne et les derniers Carlovin- giens, par le même. Paris, Téchener, 1853, bro- chure in-8°. Ce mémoire fait suite au précédent. On y remarque les mêmes qualités.

43°. Essai historique sur les Comtes de Cham- pagne, par Ed. de Barthelemy. Châlons, 1852, in-8°. Résumé bien fait, mais malheureusement trop bref.

Les Bénédictins avaient entrepris une histoire de Champagne ; ils ont travaillé pendant cinquante ans à en réunir les matériaux, mais ce labeur im- mense n’a pas abouti.

Il commença en 1737; les supérieurs de la congrégation de Saint-Maur chargèrent quatre reli- gieux de faire les recherches nécessaires dans les différents dépôts d'archives de Champagne et de Brie. Nous connaissons les noms de trois de ces religieux : de Launay, prieur de Saint-Nicaise de

IX

Reims; BeaussonetetTaillandier, moines du même prieuré. Îls étaient chargés de la pârtre de la Cham- pagne qui était du ressort de l’intendañce.de Chà- lons ; le quatrième religieux s’occupait de la Brie. Amelot de Chaillou, l’un des quatre secrétaires d’état (4), écrivit à l’intendant de Champagne, de Beaupré, pour lui recommander cette entreprise. Voici sa lettre :

Monstur,

Sa majesté agrée que vous donniez aux PP. Béné- dictins de la congrégation de Saint-Maur toute la pro- tection dont ils auront besoin, et que vous trouverez nécessaire pour favoriser la louable entreprise qu'ils ont faite de donner au public l’histoire de Champagne et de Brie. Vous aurés agréable de procurer que ces religieux ayent un libre accez dans tous les endroits de vostre géné- ralité l’on peut recouvrer des documents authentiques dont ils auront besoin, et qu'ils aient la liberté d’en tirer des copies ou des extraits. Je suis, Monsieur,

Votre très-humble et très-affectionné serviteur.

AMELOT. Fontainebleau, le 8 septembre 1737 (2).

La même année, de Launay écrivit à l’intendant

(1) Amelot de Chaillou fut ministre des affaires étrangères de 4737 à 1744; de plus, il avait en France son département qui comprenait la Champagne.

(2) Original, arch. de la Marne.

D. <

de Champagne deux lettres relatives au même sujet : |

MonSEIGNEUR,

Nos supérieurs de la congrégation de Saint-Maur, pour se conformer au désir de M. le chancelier, ont jugé à propos d'employer leurs religieux en différentes pro- vinces pour en faire les histoires particulières. Dans cette vue, ils m'ont désigné avec deux de mes religieux de l'abbaye de Saint-Nicaise, pour travailler à celle de Champagne et de Brie.

Nous avons, en conséquence, déjà commencé nos re- cherches dans cette ville, il se trouve bon nombre de mémoires et d’autres pièces utiles à ce dessein. M. de Vinet, prévôt de la cathédrale, nous a poliment confié ce qu'il avait chez lui; quelques autres nous ont fait des difficultés, et nous pourrions bien en ne de pareilles tant au-dedans qu’au dehors, lorsqu'il s’agira de pénétrer dans les différentes archives des villes, églises et abbayes. Vous sentez, Monseigneur, que dans une telle entreprise nous n'avons d'autre intérêt que celuy d'être utiles au public; et que la province devrait même, à l’exemple de celle du Languedoc, contribuer dans les frais qu'on ne . peut se dispenser de faire en voiages et en copistes. Mais j'ose au moins me flatter que vous voudrez bien nous ac- corder une protection etune attention particulière, comme le marque la lettre que vous a écrite M. Amelot de Chail- lou de la part de sa majesté, dont J'ay reçu copie, pour avoir par votre moyen, besoin sera, un accès libre et un accueil favorable.

J'étais même près et disposé à faire le voiage de Chaa- lons pour aller vous rendre mes plus humbles devoirs et vous présenter les PP. Beaussonet et Taillandier, qui tra-

D —— RL

XI

vaillent à cette histoire; mais la crainte de ne vous pas

trouver m'a fait prendre la liberté de vous écrire pour

vous marquer au moins, par cette voye, respect et la

considération parfaite avec lesquels j’ay l'honneur d’être, Monseigneur,

Votre très-humble et très-affectionné serviteur.

D.-J. ne LauNay,

Prieur. A Reims, le 25 octobre 1737 (4).

MonsEIGNEUR,

J'ay reçu le paquet de missives que vous avez eu la bonté de m'adresser pour les subdélégués de votre dé- partement ; nous en ferons usage dans le tems et le be- soin. La ville de Reims nous fournira de quoy nous oc- cuper pendant l’hyver, outre que ce tems n'est pas fort propre pour aller faire des recherches en campagne. Il suffira, comme vous me le marquez, de datter ces lettres dans le tems que nous les produirons. Nous avons en Brie un associé pour notre travail; mais comme ce pays est de l’intendance de Paris, nos supérieurs s’adresseront sans doute à M. de Harlay pour lui demander la même grace. Permettez-moi de vous marquer 1ci ma parfaite recon- naissance et le respectueux dévouement avec lequel j'ay l'honneur d’être,

Monseigneur, Votre très-humble et très-obéissant serviteur. D.-J. ne Launay. À Reims, le 9 décembre 4737 (2).

(1) Original, arch. de la Marne. (2) Original, archives de la Marne.

XII

Malgré l’appui de l'Autorité, les savants religieux rencontrérent plus d’un obstacle sur leur route. Ainsi, en 1741, le Chapitre de Reims refusait de confier sur récépissé un manuscrit à D. Taillandier. Ce dernier écrivit au chancelier d’Aguesseau pour le prier d'intervenir (4). D’Aguesseau renvoya cette plainte à l’intendant de Champagne, en l’invitant à appuyer, près du Chapitre, les réclamations de D. Taillandier (2).

Sept ans plus tard une difficulté plus grave se présente, les échevins de Langres ferment aux Bé- nédictins l'entrée de leurs archives. Nous avons encore la lettre par laquelle d’Aguesseau prie l’in- tendant de Champagne de faire une enquête à ce sujet :

Monsrur,

Je vous envoye un placet par lequel les religieux bé- nédictins de la maison des Blancs-Manteaux, qui travail- lent à l’histoire des provinces de Champagne et de Brie, se plaignent du refus que les échevins de Langres font de permettre à leur greffier d'entrer dans le dépost des ar- chives de cette ville pour y prendre des copies de pièces dont ces religieux peuvent avoir besoin pour servir à l’histoire de ces provinces. Je vous prie de savoir les rai-

(1) Un extrait de sa lettre se trouve aux archives de la Marne.

(2) La lettre de d'Aguesseau est conservée en original aux ar- chives de la Marne; elle est datée du 15 février 1741.

| XI sons de la difficulté que ces échévins font, et de prendre la peine de m'en rendre compte. Je suis, Monsieur,

Vostre affectionné serviteur. D’AGvesseau. À Paris, le 10 septembre 4748 (4).

En 1757, c’est-à-dire vingt ans après les débuts, le travail continuait, et le chancelier de Lamoignon, successeur de d’Aguesseau, envoyait à l’intendant de Champagne, de La Chateigneraie, la lettre recommandation qui suit :

Moxsreur,

Dom Rousseau, religieux bénédictin de la maison de Saint-Remy de Reims, travaille à l’histoire de la province de Champagne. Il a besoin, pour la confection de son ouvrage, de faire plusieurs recherches dans des archives de la province qui, d’ailleurs, doit prendre intérêt à voir cette histoire paroistre un jour. Ayés agréable quand il se présentera devant vous de luy donner tous les secours qui seront en vostre pouvoir pour faciliter ses recherches.

Je suis, Monsieur, Votre affectionné serviteur.

LAMOIGNON. À Versailles, le 4er décembre 4757 (2).

Quand la révolution éclata, les Bénédictins n’a- vaient pas terminé. Nous ne savons même pas si

(4) Original, archives de la Marne. (2) Original, archives de la Marne.

X1V

l’état de leurs recherches était assez avancé pour leur avoir permis. de songer à la rédaction; mais une partie des copies de pièces faites par eux sub- siste : on la trouve dans la collection de Champagne, au département des manuscrits de la Bibliothèque Impériale (4).

Une corporation seule pouvait donner autant de temps à la préparation d’un livre. La congrégation de Saint-Maur croyait à son immortalité. N’était- elle pas dans son droit? Et cependant cette con- fiance a été cruellement déçue ! Aujourd'hui, privé du concours de ces associations puissantes que la Révolution a brisées, tout homme sait qu’un terme fatal est proche, et que pour ses entreprises litté-

raires il n'aura pas d’héritier.

Nous avons donc nous hâter. Pour y parvenir, nous avons commencé par nous borner. Ce n’est pas l’histoire de la Champagne que nous allons es- sayer d'écrire, c’est celle des Ducs et des Comtes qui ont gouverné cette province. Nous commençons au vi° siècle, nous terminerons avant la fin du xmr°.

Après sept années de travail, nous donnons un premier volume, et nous espérons que trois autres suivront dans un espace de trois à quatre ans.

Nous sommes assuré que, malgré nos efforts, on trouvera dans cet ouvrage bien des choses à reprendre, et les Bénédictins nous ont donné un

(4) Voir à ce sujet Delisle, Catalogue des actes de Philippe- Auguste, p. XXXIX.

XV

exemple de laborieuse modestie qui nous fait crain- dre d’être accusé légitimement de précipitation et de témérité. Mais si cette pensée devait nous faire reculer, nous avons eu un secours qui nous à sou- tenu : ce sont les nombreux travaux d'érudition pu- bliés depuis l’époque les savants religieux com- mencèrent leurs recherches sur l'histoire de Cham- pagne. Tels sont l’Art de vérifier les dates, dont l'édition de 1 785 renferme une excellente notice sur les Comtes de Champagne; les derniers volumes du Gallia Christiana, des Ordonnances, le Recueil des historiens de France, l'Histoire littéraire, et les pro- ductions de plusieurssavants champenois modernes, tels que MM. F. Bourquelot, E. de Barthelemy.

Corrard-de Breban, Harmand, Aufauvre, Chevalier,

Coutant, Jolibois, et d’autres encore dont on trou- vera les noms dans les notes de cet ouvrage. Ajou- tons que les lois révolutionnaires, en supprimant cette foule immense d’établissements religieux qui couvraient notre sol, ont centralisé sur quelques points des documents qui étaient dispersés dans un grand nombrede dépôts. Nos recherches auxarchives de l’Empire, dans les archives départementales de l’Aube, de la Haute-Marne, de la Marne, de Seine- et-Marne, de la Côte-d'Or et de la Meurthe; à la Bibliothèque impériale, dans les bibliothèques communales de Troyes, de Reims et de Provins nous ont épargné les voyages sans fin qu’au siècle dernier nous aurions faire pour aller visiter les archives de plusieurs centaines d’abbayes, de prieu-

XVI

rés et de chapitres dispersés sur tous les points du territoire de la Champagne. Les conservateurs des dépôts que nous venons de citer voudront bien, nous les en prions, agréer l'expression de netre recon- naissance. Nous adressons les mêmes remerciments à MM. Michekn, de Provins, Carteron-Cortier, Cor- rard de Breban, Camusat de Vaugourdon, Coffinet et Le Brun-Dalbanne, de Troyes, qui ont mis si gracieu- sement à notre disposition leurs riches bibliothé- ques et leurs belles collections.

Et nous serions bien ingrat si nous venions à oublier ici l'excellent ami dont la collaboration si active et si désintéressée a eu tant de part à notre œuvre. Nous aurions désiré pouvoir, sur le titre de ce livre comme déjà sur celui de deux autres, associer à notre nom celui de M. L. Pigeotte. Par un scrupule exagéré de modestie, 1l nous a refusé la satisfaction de lui rendre cette justice. Il n’a pu nous ôter le droit d’en prévenir notre lecteur.

LIVRE TI.

LES DUCS DE CHAMPAGNE

DU VI° AU VIII® SIÈCLE.

. CHAPITRE I.

La Champagne moderne et la Champagne mérovingienne.

Quand une géographie nouvelle, créée par les lois révolutionnaires de la fin du siècle dernier, vint se substituer à la géographie traditionnelle de la France, la Champagne était comptée au nombre de nos plus importantes provinces, et son nom, qui aujourd’hui ne se trouve plus que dans la langue de la conver- sation ou dans celle de l’histoire, appartenait à la Jangue officielle. Toutefois, on aurait tort de croire qu'il y eût ce sens précis qu'ont depuis soixante-dix ans les termes géographiques employés dans les actes émanés du gouvernement français. Aujourd’hui le même ensemble de circonscriptions, la même sub- division en départements, en arrondissements, en

2

=, ay nn = TS ms _— = . mr _n st PRES Sr ne, e--qN ie se TERRE TE ne et

cantons et en communes, sert de base à toute notre organisation administrative, religieuse, judiciaire et militaire. Autrefois, le système était tout autre, ou, pour mieux dire, il n’y avait pas de système. Il n'existait pas de Champagne ecclésiastique : le nom de Champagne était complètement étranger à la géographie religieuse. Autre était la Champagne administrative, autre la Champagne militaire, autre la Champagne judiciaire ou féodale. Nous croyons inutile d'entrer ici dans le détail circonstancié de toutes les différences qui distinguaient ces trois Champagnes. Nous nous bornerons à indiquer les plus importantes.

La Champagne administrative, autrement dite généralité de Champagne, ne comprenait pas la partie orientale du grand gouvernement de Champagne, c’est-à-dire de la Champagne militaire ; elle ne cem- prenait pas les onze élections de Château-Thierry, de Meaux, de Coulommiers, de Rosoy, de Provins, de Montereau, de Nogent-sur-Seine, de Sens, de Joigny, de Saint-Florentin et de Tonnerre qui dé- pendaient du grand gouvernement de Champagne, comme on peut le vérifier en consultant les cartes de l’ancienne France, qui s'impriment encore au- jourd’hui à l'usage des établissements d'instruction ; car, dans l’enseignement, c’est la division en grands gouvernements qui a prévalu (4).

La Champagne judiciaire ou féodale avait, comme la Champagne administrative, beaucoup moins d’é-

L

(1) Le grand gouvernement de Champagne se divisait en quatre lieutenances : celles de Troyes, de Reims, de Vitry et de Brie,

si

tendue que le grand gouvernement ; elle ne se com- posait que des pays soumis aux quatre coutumes de Troyes, de Meaux, de Vitry et de Chaumont, c’est- a-dire de l’ancien ressort des quatre grands bailliages champenois de Troyes, de Meaux, de Vitry et de Chaumont. Elle ne renfermait ni Sens, ni Chàlons, ni Reims, qui faisaient partie du grand gouverne- ment de Champagne.

Par cet énoncé, nous connaissons déjà en quoi se distingue principalement la Champagne féodale et judiciaire de la Champagne administrative. Chà- lons et Reims, qui restaient en dehors de la Cham- pagne judiciaire et féodale, faisaient partie de la Champagne administrative. Châlons en était le chef- lieu, Reims était le siége de l'une des treize élec- tions dont elle était composée (1). En compensa- tion, la plupart des localités régies par la coutume de Meaux, Meaux et Provins entre autres, qui ap- partenaïent à la Champagne judiciaire et féodale, ne dépendaient pas de la Champagne administrative,

Mais ces distinctions ont aujourd'hui un caractère exclusivement scientifique. Ce que tout le monde appelle Champagne, ce qui depuis des siècles est resté la Champagne, malgré toutes les variations de Ja géographie politique, c’est le grand gouvernement de Champagne, avec Troyes pour capitale et les sub- divisions suivantes : Champagne propre (Troyes et Châlons-sur-Marne); Rémois (Reims, Rocroy,

(1) Ces treize élections avaient pour chefs-lieux : Epernay, Reims, Rethel, Sainte-Menehould, Sedan et Vitry-le-François, pour la Haute-Champagne; Bar-sur-Aube, Châlons, Chaumont, Joinville, Langres, Sézanne et Troyes, pour la Basse-Champagne.

he Château-Porcien); Rethélois (Rethel, Mézières, Donchery); Perthois (Vitry-le-Français, Saint- Dizier) ; Vallage (Vassy, Bar-sur-Aube) ; Bassi- gny (Chaumont, Langres); Senonais (Sens, Joigny); Tonnerrois (Tonnerre); Brie-Champenoise (Meaux, Coulommiers, Provins, Sézanne). | La Champagne mérovingienne ne paraît pas avoir eu une étendue aussi grande. Nous ne croyons pas que les cinq dernières subdivisions de la Champagne moderne, que le Vallage, le Bassigny, le Sénonais, le Tonnerrois ni la Brie en fissent partie. Elle com- prenait seulement les quatre premières subdivisions de la Champagne moderne, ou, pour autrement par- ler, le territoire des trois cités romaines de Troyes, de Reims et de Chàlons-sur-Marne. Cela résulte de l’étymologie de son nom et des textes que nous al- lons citer. | Champagne vient du latin Campania, plaine, qui appartient à la haute latinité. Au temps de la splen- deur romaine, il était porté par la province d'Italie dont les charmes passaient pour avoir énervé le rude vainqueur de Cannes et de Trasimène. Capoue et Naples en étaient les villes principales (4). Capoue est moins célèbre aujourd’hui qu’autrefois; mais Naples, devenue capitale de royaume, ne cesse pas d’attirer les voyageurs ; et la contrée privilégiée elle est bâtie n’a rien perdu de son antique renom- mée. Tout le monde connaît le proverbe italien : « Voir Naples et mourir, » Vedi Neapoli e pot mort.

(4) Forcellini et Facciolati, Totius lalinitatis lexicon aux mots Campania et Capua, édition de Padoue, Le 1, 455, 480; Du- cange, éd. Henschel, II, 62.

|

6 Cependant il paraît que les accidents de terrain y sont rares ; de son nom. La configuration ‘exté- rieure du sol présente les mêmes caractères dans la partie de la France sont bâties les villes de Troyes, de Châlons et de Reims : voilà pourquoi cette région de notre territoire a reçu le nom de l’une des plus admirables provinces de l’Europe méridionale. Nous ne savons pas de quelle époque au juste date cette usurpation, mais elle était consommée au vr° siècle ; et elle s’est si bien enracinée, qu'aujourd'hui la pro- vince italienne a quitté son nom primitif pour en prendre un nouveau, et qu’au contraire la province française garde son nom d'emprunt, et en dépit de la géographie officielle le maintient victorieusement dans la géographie populaire de la France (4). Après le continuateur anonyme de la chronique du comte Marcellin, 566 (2), Grégoire de Tours est le premier auteur qui appelle Champagne les envi- rons de Reims et de Troyes; il parle du pays appelé Champagne rémoise, Campania remensis (3), et il nous dit que Troyes était situé en Champagne, Tre- cas Campaniæ urbem (4). On sait qu’il mourut en 595.

(1) On donne encore le nom de Champagne à certains petits pays de France, en Normandie, dans le Maine, en Berry; mais ce sont des faits locaux et qui ont peu de notoriété. (Voir l'Annuaire de la Société de l'Histoire de France pour 1837, p. 82-83.

(2) Duchesne, I, 218 A; D. Bouquet, Il, 20 E.

(3) Greg. Tur., IV,17, V.19 ; ap. Duchesne, I, 314A, 338 À; D. Bouquet, II, 212 A, 246 B. Cf. Ducange, Campania, éd. Henschel, II, 62.

(4) Greg.Tur.,VINI,13; ap. Duchesne, I, 398B ; D. Bouquet, IT, 318 A. Cf. Jacobs, Géographie de Grégoire de Tours, p. 186.

bi Dans le siècle suivant, Frédegaire complète ces indi- cations. [1 place en Champagne le territoire de Chà- lons-sur-Marne, et fait couler dans ce territoire la ri- vière d’Aisne qui arrose, on le sait, une grande partie de la Champagne moderne : in Campamæ terrilorio ca- talaunense super fluvium Axonam (4). Frédegaire nous parle aussi de la Champagne arcisienne, Campania arciacensis (2). On sait qu’Arcis, aujourd’hui chef- lieu d'arrondissement dans le département de l’Aube, est situé en Champagne entre Troyes et Châlons, et dépendait autrefois de cité de Troyes.

= Le nom de la Champagne et des champenois, ap- pelés Campanenses par Grégoire de Tours (3) et Fré- degaire (4), joue un rôle d’une certaine importance dans l’histoire mérovingienne. Rappelons à ce sujet quelques événements de cette période reçulée.

Le premier eut lieu en 533.

Des quatre fils de Clovis qui se sont partagés son royaume (5), un a déjà disparu de la scène ; Clodo- mir a péri dans la bataille de Véséronce (6). Ses deux frères germains Childebert I‘, roi de Paris, Clo- taire 1“, roi de Soissons, ont divisé entre eux ses

(1) Cap. 42; ap. Duchesne, I, 753 A ; D. Bouquet, IT, 429 C. La leçon reproduite dans le texte est celle de Duchesne ; celle de D. Bouquet est un peu différente, in Campaniam territorii Cata-' launensis, Le sens est le même.

(2) Cap. 19; ap. Duchesne, I, 746 B; D. Bouquet, II, 420 C.

(3) Hist. Franc., V, 14; X, 27; ap. Duchesne, I, 334B, 453 À. D. Bouquet, Il, 241 B.

(4) Cap. 37; ap. Duchesne, I, 151 B; D. Bouquet, II, 427 B. (3) En 311. (6) En 324.

1

états, et pour empêcher que la possession ne püût leur en étre contestée, Clotaire, du consentement et en présence de Childebert, a tué de sa propre main deux fils de Clodomir. On peut lire dans Grégoire de Tours, ou dans la huitième Lettre de M. Augustin Thierry sur l'Histoire de France, les détails déchirants de cet assassinat. On trouve raconté, dans la même Lettre de M. Augustin Thierry, un fait qui fut la con- séquence de celui-là, et dont le récit, rempli d’épi- sodes curieux que nous supprimerons, est aussi emprunté à Grégoire de Tours par l’éloquent histo- rien. Quelques années après le meurtre de leurs neveux, Childebert et Clotaire firent un traité avec Thierry I*, roi d’Austrasie, leur frère aîné, et lui abandonnèrent une petite portion des états de Clo- domir (1); des ôtages furent donnés en conséquence, et parmi eux se trouvait Attale, neveu d’un prélat du royaume des Burgondes, de Grégoire, évêque de Langres. Attale fut conduit dans les environs de Trèves, et placé chez un riche Franc qui le réduisit en esclavage. Attale s'enfuit, passa la Moselle et prit, nous dit Grégoire de Tours, la route de Cham- pagne qui le conduisit à Reims. De Reims, il gagna Langres (2).

De l’année 533 nous passons à l’année 556. Thierry I“, roi d’Austrasie, n'existait plus (3). I

(4) En 533. (2) Greg. Tur. Hist. Franc., WI, 14, ap. Duchesne, I, 300; D. Bouquet,-Il, 194-195.

(3) Il était mort en 534, et avait eu pour successeur son fils Théodebert, mort en 547.

D: RE avait déjà eu deux successeurs, dont le dernier Théodebald, petit-neveu de Childebert et de Clo- taire, venait de mourir (4). Clotaire s'était immé- diatement saisi de la succession, et malgré le silence des chroniqueurs, des travaux modernes ont établi que cette succession comprenait la Champagne (2). Childebert fut mécontent de n’avoir aucune part à cette riche dépouille ; il trouva contre son frère un allié, ce fut un des propres fils de Clotaire, nommé Cramne. Alors, nous dit Grégoire de Tours, « tandis » queClotaire faisait la guerre aux Saxons, le roi Chil- » debert entra dans la Champagne rémoise et s’avança » jusqu’à la cité de Reims, dévastant tout le pays » par le pillage et l'incendie (3). »

Vingt ans plus tard, les fils de Clovis sont tous descendus dans la tombe, et une autre génération a pris leur place. Les fils de Clotaire se sont partagés le royaume des Francs (4). Déja même de ces quatre princes deux ont disparu : Caribert, mort sans pos- térité mâle (5); Sigebert, qui, poignardé par les in- trigues de Frédégonde, sa belle-sœur, a pourtant laissé sa couronne à un successeur de lui (6).

(1) Cette mort eut lieu en 555. (2) D. Bouquet, IT, 187 n.

(3) Hist. Franc., IV, 17, ap. Duchesne, I, 314 A; D. Bouquet, IT, 212 A. —. Cf. Appendiz ad Chronicon Marcellini comitis, ap. Duchesne, I, 218 À, et D. Bouquet, IT, 20 E; Greg. Tur. Hist. Franc. Epitomata, zu, ap. Duchesne, I, 733 À, et D. Bouquet, IT, 404 B.

(4) En 561.

(5) En 561. |

(6) Sigebert mourut en 575.

0 Son fils, Childebert II, âgé de cinq ans, est roi d’Aus- irasie ; Chilpéric, l'époux de Frédégonde, règne à Soissons; Gontran, frère de Chilpéric, en Bourgogne. Chilpéric, voulant profiter de la minorité de son ne- veu, essaie de conquérir les domaines que ce dernier possède au sud de la Loire. Mais, pendant ce temps, un certain nombre de Champenois se réunissent en armes et se portent sur Soissons se trouvait Fré- dégonde avec Clovis, son beau-fils. Frédégonde et Clovis s'enfuirent, mais les Champenois n’eurent pas le temps de prendre la ville, Chilpéric arriva avec une armée. Avant d'engager le combat, il envoya aux Champenois des parlementaires pour leur représen- ter qu'il avait le bon droit pour lui, et leur proposer de traiter; mais les Champenois refusèrent d’écou- ter les parlementaires et s’obstinèrent à en venir aux mains. Ils furent battus : beaucoup de leurs guerriers les plus courageux restèrent sur le champ de bataille, et le reste prit la fuite (4).

‘Quelques mois aprés, les préoccupations de Chil- _ déric ont changé d'objet, il est brouillé avec son fils Mérovée. Mérovée est d’un premier lit, Frédé- gonde veut exclure de la succession paternelle tous les enfants de son mari qui ne sont pas nés d'elle, et elle ne reculera devant aucun moyen pour assurer la couronne à ses propres enfants. D'ailleurs, Mérovée a épousé Brunehaut, belle-sœur et ennemie mortelle de Frédégonde et de Chilpéric. Mérovée se voit cou- per les longs cheveux qui sont le signe de sa race;

(1) Greg. Tur. Hist. Franc., V, 3, ap. ML 821 C, 828 À; D. Bouquet, Il, 233 C.

= 10 =

il est tonsuré, on le revêt de l’habit ecclésiastique, il est ordonné prêtre, et son père l’envoie sous escorte au monastère de Saint-Calais, près du Mans ; mais en route le jeune homme s'enfuit. Après un long et dangereux voyage, il vient se réfugier dans le royaume d’Austrasie, et comme les grands du pays qui gouvernaient sous le nom de Childebert IF, craignant sans doute de mécontenter Chilpéric, re- fusent de l’accueillir : il se cache dans la Champagne rémotse. Son père le sut, et entra en Champagne avec une armée pour le prendre ; ses recherches furent inutiles, il se retira sans avoir obtenu de résultat. Mais au bout de quelque temps des habitants de Térouanne, ville du royaume de Chilpéric, gagnés, dit-on, par Frédégonde, se rendirent aussi en Cham- pagne, et, plus habiles que le roi de Soissons, par- vinrent à découvrir le jeune prince. « Si vous voulez » venir chez nous, » dirent ces émissaires à Mérovée, « nous nous révolterons contre votre père et nous ». vous prendrons pour roi. » L’imprudent les crut et quitta sa retraite : c'était une trahison, et pour ne pas tomber vivant entre les mains de son père, il fallut qu’il se fit tuer par un ami (4).

Huit ans se sont écoulés, l’état des affaires est bien changé ; le roi d'Austrasie, Childebert IT, est ma- jeur, et commence à vouloir gouverner. Gontran, son oncle, qui n’aimait pas l'évêque de Marseille, Théo- dore, avait fait arrêter ce prélat par le duc Rataire.

(4) Greg. Tur. Hist. Franc.,V,14, 19, ap. Duchesne, I, 334B, 398 À; D. Bouquet, II, 241B, 246 B. Cf. Greg. Tur. Hist. Franc. Epitomata, 18, ap. Duchesne, I, 137A; D. Bouquet, II, 408 D E. La mort de Mérovée eut lieu en 571.

À 11

Marseille appartenait à Childebert, et c'était au nom de Childebert que Rataire y exerçait l'autorité ; mais Gontran, qui considérait toujours son neveu comme un enfant, donnait des ordres à Rataire de même que si Marseille eût fait partie du royaume de Bourgogne. Théodore fut donc mené prisonnier à Gontran, qui voulait le faire condamner par un concile, mais qui, l’ayant vu et s'étant entretenu avec lui, reconnut l'injustice de cette prétention et y renonça. Alors on conduisit Théodore à Childebert, Ce dernier, fort peu satisfait de cette usurpation de pouvoir, voulut, d'accord avec les évêques de son royaume, faire sentir son mécontentement à son oncle ; les deux rois devaient avoir une entrevue à Troyes, ville de Champagne, nous dit Grégoire de Tours. Childebert ne s’y rendit pas (1).

La maturité vient vite à cette époque ; Childebert, à l’âge de dix-sept ans, a deux fils et une volonté énergique qui, soutenue des conseils de Brunehaut, cause des inquiétudes aux grands d’Austrasie. Un complot se forme; trois ducs, Rauching, Ursion et Rertefroy sont à la tête. On compte tuer Childebert et partager son royaume entre ses fils. Théodebert II, l'aîné, sera roi de Champagne sous la tutelle de Rau- ching; Ursion et Berthefroy,seront tuteurs du second, Thierry II, qui règnera sur le reste de l’Austrasie; mais ces projets furent découverts, et les conspira- teurs massacrés (2).

(4) Greg. Fur. Hist. Franc., XI], 13, ap. Duchesne, I, 397-398; D. Bouquet, Il, 317-618.

(2) Greg. Tur. Hist. Franc., IX, 9 et suiv.; Duchesne, I, 415; D. Bouquet, II, 337. Ces évènements se passaient en 5817.

V4

19

La reine de Neustrie, Frédégonde, n'était pas étrangère à ce complot. Bientôt il se présenta à Childebert et à Brunehaut une excellente occasion de vengeance.

Un Franc de Tournay avait quitté sa femme pour une concubine. Le frère de sa femme, furieux de cette conduite, lui en faisait de fréquents reproches; l'époux infidèle n’en tint aucun compte. Son beau- frère vint l’attaquer, les armes à la main, accompa- gné de parents et d'amis; l’autre appela les siens à son secours. Il s’ensuivit une bataille acharnée à la- quelle survécut un seul des combattants. Suivant l’usage, les parents de ceux qui avaient succombé dans cette lutie meurtrière prirent les armes pour les venger. Frédégonde, n'ayant pu les accorder, parce que trois d’entre eux ne voulaient pas accep- ter la transaction qu’elle proposait, invita ces trois hommes à diner et fit enivrer les domestiques qui les avaient accompagnés. Le repas se prolongea fort tard, la nuit vint, la salle n’était pas éclairée, les do- mestiques dormaient ivres dans un coin, les trois parents, assis sur le même banc, causaient entre eux sans faire attention à ce qui se passait autour d'eux. Trois hommes, armés de haches, vinrent se placer derrière eux, et au même instant, brandissant ces haches, firent voler les trois têtes sur le sol ; c'était Frédegonde qui les avait envoyés. Les parents des morts s’assemblèrent indignés, et gardèrent prison- nière dans son palais cette reine sanguinaire. Ils firent dirent à Childebert que, s’il voulait venir, ils Ja lui livreraient pour qu’il la fit mettre à mort. Le peuple champenois, dit Grégoire de Tours, se leva en armes pour envahir la Neustrie ; mais il ne se pressa

er te on

= 43 pas assez, des amis vinrent délivrer Frédégonde, qui s'enfuit (4).

Childebert survécut huit ans au complot formé contre lui par Rauching, Ursion et Bertefroy; mais il ne devait pas mourir de mort naturelle, il périt em- poisonné en 596. Ses deux fils lui succédérent : Théodebert IL eut l’Austrasie, Thierry II la Bour- gogne (2). Brunehaut fixa sa résidence en Austrasie, et gouverna sous le nom de Théodebert pendant environ quatre ans; puis les leudes d’Austrasie, auxquels sa domination était devenue insuppor- table, la chassèrent du royaume. Un pauvre la trouva un jour toute seule dans la Champagne arci- sienne; elle lui demanda d’être conduite au roi de Bourgogne, son petit-fils : on l'y mena. Brunehaut prit, en Bourgogne, l'influence qu'elle avait perdue en Austrasie (3).

La paix ne pouvait exister ns entre Îles deux royaumes. L'Alsace faisait partie de celui de Bourgogne. QuelquéS”ännées après l'expulsion de Brunehaut, les Austrasiens envahirent celte province. Les Bourguignons réclamérent, il fut convenu que les deux rois auraient une entrevue à Seltz (4). Thierry s’y rendit accompagné de dix mille guer- riers; Théodebert amena avec lui une grande armée, enveloppa les Bourguignons, et contraignit son frère à lui abandonner par un traité, non seulement

(4) Greg. Tur. Hist. Franc., X, 27, ap. Duchesne, I, 452-453 ; D. Bouquet, II, 381 ABC.

(2) Gontran, mort en 593, avait laissé son royaume à Childebert.

(3) Frédegaire, cap. 19, ap. Duchesne, I, 746 B, et D. Bouquet, JI, 420 C. Ces évènements eurent lieu en 599.

(4) Bas-Rhin, arrondissement de Vissembourg.

4 l'Alsace, mais encore le Saintois, la Turgovie et la Champagne (4). Cette spoliation eut lieu en 640. Deux ans après, il fut vengé par la conquête de l’Austrasie et la mort de Théodebert. Brunehaut et Thierry régnèrent à la fois sur les deux royaumes, mais Thierry mourut lui-même l'année suivante. Sigebert son fils, proclamé roi aussitôt, n’avait que dix ans. Les lois barbares qui soumettaient les femmes à une tutelle perpétuelle, ne pouvaient pas les admettre à la tutelle des rois. Brunehaut préten- dit cependant garder le pouvoir, elle ne songeaïit pas aux haines redoutables dont elle: était l’objet. Les mécontents traitérent setrétement avec Clo- taire IL, fils de Chilpéric et de Frédégonde, l’enne- mi de Branehaut et de sa race. Clotaire envahit l’Austrasie ; le petit Sigebert et la vieille Brunehaut, son arrière grand'mère, vinrent avec une armée à a rencontre des Neustriens et campèrent en Cham- pagne, sur l'Aisne, dans le territoire de Chälons; mais au moment l’on allait en venir aux mains, _ l'armée austrasienne, sur un signal convenu d’a- vance, baitit en retraite et abandonna Sigebert et deux de ses frères au roi de Neustrie. Clotaire fit égorget deux de ces enfants, on sait quel supplice termina la vie de Brunehaut, et Clotaire II, comme son grand-père Clotaire I“, réunit sous un sceptre unique toute la nation des Francs (2). j

{1) Campanenses. Frédegaire, cap. 37, ap. Duchesne, I, 151 B; D. Bouquet, II, 427B. On suppose qu'il s'agit dans ce texte de la Champagne méridionale seulement, et que la Champagne septentrionale faisait déjà partie de l'Austrasie.

(2) En 613. Frédegaire, cap. 42, ap. Diner 153 À ; D. Bouquet, II, 429 C.

ee 7 - ts 35 et > ut EN SRE APR EEE 2,

de

CHAPITRE IL

Si la Champagne mérovingienne faisait fout entière partie du royaume d’Austrasie.

Les diocèses de Troyes, de Reims et de ChAlons- sur-Marne, formaient la province qu'on appelait Champagne sous les rois mérovingiens. Il est établi pour nous que la partie méridionale de cette Cham- pagne, c’est-à-dire le comté primitif de Troyes, qui se composait du diocèse de ce nom, a été longtemps considérée comme appartenant à la Bourgogne. Au xu siècle, le comte de Champagne fait au duc de Bourgogne hommage du comté de Troyes (1). Une

chronique importante du même siècle donne aux

Champenois le nom de Bourguignons (2). Enfin, l'arabe Edrisi, qui écrivait à la cour de Roger II, roi de Sicile, terminait, en 1154, une géographie qui place Troyes dans la Bourgogne des Francs. Les villes principales de cette province sont, suivant lui, Bèze (3), Màcon, Dijon, Nevers, Auxerre, Troyes

(1) Pérard, Recueil de pièces sur l'Histoire de Bourgogne, p.221.

(2) Conveniunt agmina Francorum et Burgundionum. Il s’agit dans ce texte : de l'armée de Thibaut III, comte de Blois, agmina Francorum; de celle d'Etienne II, comte de Gham- pagne, agrine Burgundionum. Gesta consulum PE sium, ap. D. Bouquet, XI, 266 À.

{3} Côte-d'Or, arrondissement de Dijon, canton de Mirebeau.

mme le RAT LL LRQ RAS

L d

is 401

et Langres (4). Nous voulons examiner quel est le fondement historique sur lequel ces faits reposent.

Il est, nous le croyons, incontestable que Troyes et le diocèse de Troyes n’ont pas été conquis par les Burgondes et n’ont pas fait partie du premier royaume de Bourgogne, qui finit en 534. Troyes appartenait à Clovis I“, nous en avons la preuve : « dans le » séjour que Clovissattendant l’arrivée de Clotilde, » fit, en 493, à Villariacus (2), village du territoire » de cette ville.......; dans la présence successive

» des évêques Camelianus et Vincent au premier et

» au deuxièmé ificiles d'Orléans, rassemblés. l’un » en 544'par lés'ordres de ce:prince, l’autre en 533

par la volonté de ses fils (8). » Il n’est pas moins

évident que Troyes fit partie du premier royaume d’Austrasie, créé en 511 au profit de Thierry [®, fils aîné de Clovis. « La vie de saint Phal, Fidolus, traîné » en captivité à Troyes par Théodoric (lisez Thier- » ry) [°° (4), quand ce prince punit l’Auvergne par » une dévastation générale en 533, me prouve, » dit M. Roget de Belloguet, « que cette ville le jeune

pen

(1) La géographie d'Edrisi a été traduite par M. Jaubert, et publiée en 1836 dans les Mémoires de la Société de Géographie. Nous la connaissons par un extrait que M. Clément-Mullet a donné en 1858 dans les Mémoires de la Société d'Agriculture de l'Aube, série, t. IX, p. 82-87.

(2) Villery, Aube, arrondissement de Troyes, canton de Bouilly,

au midi de Troyes.

(3) Roget de Belloguet, Carte du premier royaume de Bour- : gogne avec un Commentaire, p. 114-115. Cf, D. Bouquet, IV, 404 A, et Gall. Christ., XII, 486 E et 487 A.

(4) Thierry Le", fils de Clovis, fut roi d'Austrasie de 511 à 547.

—17— » prêtre fut racheté par saint Aventin, appartenait » à l’Austrasie (4). » Reims et Chälons appartenaient aussi à Thierry 1“ (2); ainsi la Champagne tout en- tière dépendait de son royaume (3).

Mais lorsqu’après la mort de Clotaire I*', en 5614, l'empire fondé par Clovis fut partagé pour la seconde - fois, le nouveau royaume de Bourgogne, auquel ce partage donna naissance, eut plus d’étendue que le premier. La partie septentrionale de la Champagne continua à faire partie de l’Austrasie. Des textes for- mels nous disent qu'alors Reims et Chàlôns en dépen- daient (4); mais Troyes fut, avec Sens, Auxerre (5) et

(1) Carte du premier royaume de Bourgogne avec un Commen- taire, p.117. Cf. Vita S. Fidoli, ap. D. Bouquet, III, 406-407.

(2) Nous ne savons pas si aucun texte établit d'une manière rigoureuse ce fait qui semble admis parmi tout le monde. Ce qui est certain, c’est que Reims fit partie de l’Austrasie sous Sigebert. Or, Grégoire de Tours nous dit que le royaume de Sigebert était identique à celui de Thierry [*". Hist. Franc., IV, 22; ap. Du- chesne, I, 315B ; D. Bouquet, II, 214.— Cf. D. Bouquet, II, 187n.

(3) La Champagne de ce temps-là ne comprenait ni Langres ni Sens; ainsi le fait que ces localités étaient étrangères au royaume d'Austrasie n'infirme en rien l'exactitude de ce que nous disons.

(4) Greg. Tur. Hist. Franc., IV, 22, V, 41, ap. Duchesne, I, 315 B, 346 C ; D. Bouquet, IT, 214, 257.— Cf. Jacobs, Géographie de Grégoire de Tours, p.101, 125.

(5) Sens et Auxerre ne faisaient pas partie du premier royaume de Bourgogne. Roget de Belloguet, Carte du premier royaume de Bourgogne avec Commentaire, p. 115-116. M. Jacobs, Géographie de Grégoire de Tours, p. 129, a établi que Sens faisait partie du royaume de Gontran, autrement dit second royaume de Bourgogne. Le chapitre 19 de Frédegaire établit la même chose pour Auxerre : Brunehaut, chassée d'Austrasie et s'étant réfugiée dans le royaume de Bourgogne elle s'empare de l'autorité, dis-

8

= 14

d’autres villes,rattachéauroyaumedeBourgogne dont Langres déjà faisait précédemment partie. Agrécius, évêque de Troyes, fut un des trois commissaires en- voyés en Neustrie par Gontran, roi de Bourgogne en 588, pour faire une enquête sur l'assassinat de Pré- textat, archevêque de Rouen, crime dont la rumeur publique accusait Frédégonde (4). En 599, Brune- haut, chassée de l’Austrasie, se réfugia dans la Cham- pagne arcisienne. Done Arcis-sur-Aube ne faisait pas partie de l’Austrasie ; donc Troyes, qui est situé au sud d’Arcis, et dont le diocèse comprenait cette pe- tite ville, ne dépendait pas de l’Austrasie.

Troyes faisait encore partie de la Bourgogne au siècle suivant; c’est pour cela qu’en 626, sous Clo- taire II, nous voyons se tenir à Troyes une assem- blée des grands et des leudes de ce royaume. Clo- taire leur demande s'ils veulent nommer un succes- seur à Warnacaire, maire du palais; ils sont tous d'accord pour refuser, et la dignité de maire du palais est abolie en Bourgogne (2).

En 837, Louis-le-Débonnaire donne une portion de ses états à son fils bien-aimé Charles, qui fut de- puis Charles-le-Chauve. Cette portion comprend, disent Nithard et l’auteur contemporain des Annales

pose du siége épiscopal d'Auxerre. Le Gallia Christiana, dans l'histoire qu'il donne des évêques d'Auxerre, a passé ce fait sous silence, XII, 268.

(1) Greg. Tur. Hist. Franc., VII, 31, ap. Duchesne, I, 406B ; D. Bouquet, IF, 327 D. Cf. Jacobs, Géographie de Grégoire de Tours, p. 129.

(2) Chronique de Frédegaire, ap. D. Bouquet, H, 434 D. Cf. Ainmoin, Gesta Francorum, ap. D. Bouquet, IE, 124 B.

mil ; ee TS ES ee er ;

19

de Saint-Bertin, une partie de la Bourgogne, savoir : le Toulois (4), l'Ornois (2), le Bédois (3), le Blai- sois (4), le Perthois (5), les deux Barrois (6), le Briennois (7), le pays de Troyes, l’Auxerrois, le Senonais, le Gâtinais, le pays de Melun, le pays de Castrice (8) et le Parisis (9). Ce texte donne à la Bourgogne une étendue qu’elle n’a probablement Jamais eue en réalité : nous doutons fort que le Pa- misis et le pays de Castrice y aient jamais été com- pris ; mais ce que ce texte nous apprend de Troyes est conforme aux indications qui résultent des docu- ments précédemment cités.

Une bulle du 16 septembre 878, émanée du pape Jean VIII, met dans le royaume des Burgondes l’ab- baye de Montiéramey située, d’après la même pièce, dans le territoire de Troyes, in territorio Tricassino (10).

(1) Pays de Toul (Meurthe). (2) Vallée de l'Ornain (Meuse).

(3) Foug (Meurthe, arrondissement de Toul) y était situé. Il ne faut pas confondre ce pagus avec celui de même nom qui était situé dans le diocèse de Trèves. (Voir notre travail intitulé Quelques Pagi de la première Belgique dans les Bulletins de la Société d'Ar- chéologie lorraine, III, 261.)

(4) Vallée de la Blaise (Haute-Marne).

(5) Pays de Perthes, Haute-Marne, arrondissement de Wassy, canton de Saint-Dizier.

(6) Pays de Bar-le-Duc (Meuse) et de Bar-sur-Aube (Aube).

(7) Pays de Brienne-la-Vieille, Aube, arrondissement de Bar- sur-Aube, canton de Brienne-Napoléon.

(8) Les environs de Maizières et de Rethel (Ardennes). (9) D. Bouquet, VI, 70 AB, 199 B, VH, 14 A, 111 A. (10) Bibliothèque de l'Ecole des Chartres, série, V, 281.

90

Richer, moine à Reims vers la fin du x* siècle, nous raconte le châtiment d’Engelbert et Gozbert qui, de leur forteresse de Brienne-le-Château, dévastaient les environs en 954. Ces environs, suivant lui, sont en- core la Bourgogne (1). Brienne-le-Château, aujour- d'hui Brienne-Napoléon, était compris dans le dio- cèse de Troyes.

Enfin, Aimoin de Fleury, contemporain de Richer, commence en ces termes un des récits contenus au Livre III des Miracles de saint Benoît : « En Bourgogne, au territoire de Troyes, se trouve un village qui ap- partient à Saint-Benoît et qui s'appelle Thury (2). » Thury est aujourd’hui Saint-Benoît-sur-Seine, Aube, arrondissement et canton de Troyes.

eo © qq OR ee Re ne

(1) Richer, IT, cap. 100, édition de M. Guadet, I, 272. Le même fait est rapporté par Flodoard dans sa chronique, ap. D. Bou- quet, VIII, 707C; mais le détail que nous signalons manque dans cet écrivain, c'est une des additions importantes qui font le prix de l'historien Richer.

(2) Miracula S. Benedicti, III, 13, éd. de M. de Certain, p. 159.

91

CHAPITRE III.

Lupus, premier due de Champagne connu. 581.

On appelait ducs, pendant la période mérovin- gienne, des fonctionnaires investis d’une autorité analogue à celle dont jouissaient les comtes : ils étaient juges, magistrats de l’ordre administratif, chefs militaires et conseillers du roi. Seulement, le duc était un personnage plus important que le comte, il avait sous son autorité un territoire plus étendu ; un comte était ordinairement chargé d’une cité, c’est-à-dire d’une ville épiscopale et de son diocèse : un duc avait plusieurs cités sous ses ordres.

Toutefois, le duché de Champagne ne pouvait pas comprendre un grand nombre de cités : les ducs de Champagne étaient des fonctionnaires austrasiens, et les plus anciens que nous connaïissions vivaient après la création du second royaume de Bourgogne ; par conséquent, leur circonscription ne renfermait que la partie de la Champagne qui dépendait alors de l’Austrasie, c’est-à-dire les deux cités de Reims et de Châlons-sur-Marne (1). Troyes, devenue cité

(4) M. Jacobs, dans sa Géographie de Grégoire de Tours, p.114, suppose que Laon faisait partie du duché de Champagne; cette hypothèse peut être vraisemblable, mais rien ne l'établit rigoureu- sement.

—— 292 [av. 876.] bourguignonne, ne faisait point partie du duché de Champagne.

Le premier duc de Champagne que nous connais- sions s'appelait Lupus. Si nous suivions le système adopté par une école moderne, nous dirions qu'il appartenait sans doute à quelque ancienne famille de sénateurs gallo-romains. L’étymologie latine de son nom en serait pour nous une preuve suffisante. Malheureusement, le frère et un des fils de Lupus portaient des noms qui contredisent cette hypothèse. Son frère s'appelait Magnulfus, et son fils Romulfus.

Lupus appartenait à cette aristocratie amie des lettres quoique barbare, dont le roi Chilpéric, entre autres, nous donne un si curieux exemple, et qui, au milieu de l’épouvantable ruine de la littérature et de la civilisation romaine, sut accueillir et récom- penser le poète Fortunat. Fortunat paya, par des éloges en vers, les services qu'il reçut. De le prin- cipal intérêt qu'ont aujourd'hui ses œuvres; elles nous fournissent quelques renseignements histori- ques sur des personnages que les chroniques nous font connaître imparfaitement. Lupus est du nombre de ces personnages. Fortunat lui adressa deux pièces de vers dont nous citerons quelques extraits ; ils pourront donner une idée de la poésie de Fogiel de la fin du vi° siècle.

« Que les grands hommes de l'antiquité, que les » noms élevés d'autrefois cédent tous la place; ils » sont vaincus par les mérites du duc Lupus. En » toi seul tu réunis les vertus et le génie du sage » Scipion, du prudent Caton et de l’heureux Pom- » pée. Consuls, ils ont été les soutiens de la puis- » sance de Rome; duc, tu ramènes Rome au milieu

[av. 576.) = 99

de nous. Quand tu permets l'entrée, la confiance naît dans tous les cœurs, et la langue exprime li-_ brement la pensée. Si quelqu'un porte la tristesse dans un cœur troublé, après t'avoir vu, il espère des jours meilleurs...

» Par un nouvel amour tu soumets, pour le repos du roi, ton corps à de vastes travaux, et la charge

> te semble douce. O heureux esprit qui, par tes

LA

_ conseils, décides du sort de la patrie! O âme gé-

néreuse qui vis pour tous les hommes! Les am- bassadeurs se présentent : tes réponses les enchaïi- nent, et le trait de ta parole les terrasse. Ton dis- cours est une lance; quand tu parles, ta voix est armée; ta présence annonce à Sigebert les palmes de la victoire... Comme le Nil vivifie l'Egypte lorsque ses eaux abondantes débordent, ainsi tu ranimes tout du fleuve de ton éloquence.

» Quand tu juges, la justice fleurit, les lois sont respectées ; tu as le même poids pour toutes les causes, ta balance est l’équité ; tu es le refuge de tous ceux dont les droits sont violés...….

» Tu réunis en toi les antiques vertus de la nation

» romaine ; à la guerre lu as son courage, dans la

» paix tu es le défenseur du bon droit. Tu t’appuies

=

s) » »

sur deux puissances, ici sur les armes, sur les lois...

» Tes vertus guerrières sont encouragées par ce bonheur qui vient d'en haut : les Saxons et les Danois, si tôt vaincus par toi, en sont témoins. l’Oder roule ses flots dans un gouffre sinueux,

» tu as fait tomber vaincue l’armée qui s’opposait

p1)

à 101.552.

» Ton corps s’est baigné de sueur sous le poids

_ 94 [av. 876.]

» de la tunique de fer, mais tu triomphais, et la » nuée de poussière qui te couvrait n’enlevait rien » à ton éclat. Poussant devant toi l'armée qui fuyait, » tu combattis jusqu'à ce que les eaux limpides du » Lon marquassent le terme de cette guerre. Des » ondes paresseuses servirent de sépulcre aux vain- » cus ; heureux général pour qui les fleuves eux- » mêmes combattent !..... »

Cette pièce de vers nous montre Lupus remplis- sant trois fonctions importantes : conseiller du roi, juge et guerrier. Une autre nous le montre sous un jour différent. Il est en correspondance avec Fortu- nat; qu'avait-il écrit à ce bel esprit? Prétendait-il être pour lui une sorte de Mécène ? Nous ne le sa- vons. Voici la réponse de Fortunat, sauf quelques longueurs que nous avons cru devoir retrancher :

« Les soins bienveillants de Lupus sont l’espé- » rance de Fortunat. Voici, je crois, la neuvième » année, qu'exilé d'Italie, je parcours les régions » voisines de l'Océan ; le temps fuit, et aucune lettre » ne m'a consolé de l’absence de mes parents. Père, » mère, frères, sœurs, neveux, patrie, je suis séparé » de tout; ton amour est ma consolation. Cette page » flatteuse que ton ordre bienveillant m'a fait par- » venir, m'a ranimé comme une source d'où coule- » rait le nectar. Ce n’est pas seulement de ta douce » épître que je te remercie, mais le porteur ne pou- » vait être mieux choisi pour moi. Quelle mémoire » pourra se rappeler, quelle bouche pourra répéter » autant de bienfaits ! Ma langue ne peut exprimer les » sentiments si doux que je ressens. Puisse tout cela » t’être, du haut du ciel, rendu par le roi suprême

[av. #76.) 95

» qui récompense comme faits à lui-même les dons » reçus par le plus petit des hommes! (4) »

La date exacte de la première de ces pièces est difficile à établir; tout ce que nous pouvons dire, c’est qu’elle remonte au plus haut à l’année 565 Fortunat vint en France, et au plus tard à l’année 575 le roi Sigebert I‘ fut assassiné. La seconde, composée pendant la neuvième année du séjour de Fortunat en France, date de 573 ou de 574.

Fortunat ne fut pas le seul homme de lettres pro- tégé par Lupus, l’histoire nous a conservé le nom d'un autre qui s'appelait Andarchius. Il était dans l'esclavage, et appartenait à un sénateur marseillais nommé Félix, qui l’avait fait étudier. Andarchius connaissait à fond Virgile, le code Théodosien et les mathématiques telles qu’on les enseignait alors. Fier de cette science, il espéra parvenir ; il abandonna son maître, et vint trouver Lupus qui avait été en- voyé à Marseille pour affaires d’état par le roi Sige- bert. 11 plat au duc, qui le prit sous sa protection qui, à son départ de Marseille, l’'emmena avec lui et qui le recommanda à Sigebert. Sigebert lui donna plusieurs missions et même des fonctions militaires. Arrivé ainsi aux honneurs, Andarchius se rendit un jour à Clermont, en Auvergne, et y forma une liaison d'amitié avec Ursus, riche habitant de cette ville. Bientôt le désir lui vint d’épouser la fille de cet homme. C'était un parti brillant pour un esclave fugitif, mais Andarchius espérait suppléer par la ruse au défaut de naissance et de fortune. Il avait avec

oo

(4) Ap. Duchesne, 1, 498-500 ; D. Bouquet, II, 514-516.

96 [av. 576.]

lui une cassette destinée à ranger ses livres et ses papiers ; il y mit une cotte de mailles, et il la porta à la femme d'Ursus. « J’ai mis dans cette cassette, » lui dit-il, « seize mille sous d’or, je vous la confie; » tout cela pourra vous appartenir, si vous me faites » épouser votre fille. » Ursus était absent; sa femme, simple qu’elle était, crut ce que disait Andarchius, et elle lui promit de lui faire épouser sa fille. Alors Andarchius retourna près du roi, dit qu’il avait été fiancé à la fille d’Ursus, et qu’il avait même donné des arrhes. Il se fit délivrer un diplôme adressé au comte de Clermont, et par lequel le roi prescrivait à ce comte de contraindre Ursus à donner sa fille en mariage à Andarchius. L'ordre du roi fut transmis à Ursus, mais ce dernier refusa d’obéir ; il déclara que les faits énoncés dans le diplôme étaient faux. « Je ne sais pas de quel pays vous êtes, » disait-il à Andarchius, «et je n’ai reçu rien de vous.» Andar- chius fit citer Ursus à comparaître devant le roi. Ursus se rendit à la villa de Brennacum, se trouvait Si- gebert. Alors Andarchius fit venir secrètement dans une église un autre homme qui s’appelait aussi Ursus, le conduisit près de l'autel, et lui fit prêter à haute voix le serment suivant : « Par ce lieu saint, » et les reliques des bienheureux martyrs qui y sont » déposés, je jure que si je ne te donne pas ma fille en » mariage, je te paierai un dédit de seize mille sous » d’or. » Seize mille sous d’or équivalaient à environ un million cinq cent quatre-vingt-douze mille quatre cent quatre-vingts francs de notre monnaie (4). Des

(1) Cette évaluation est celle de la valeur relative ou du pouvoir commercial. La valeur intrinsèque de 16,000 sous d'or ne serait

[av. 576.] = 97:

témoins, cachés dans la sacristie, écoutaient, mais ne pouvaient voir les traits de la personne qui parlait. Alors Andarchius dit à Ursus de Clermont qu'il re- tirait sa plainte, et le décida à retourner dans son pays sans s'être présenté devant le roi. Mais il avait fait rédiger un acte du serment prêté, et il le présenta à Sigebert : « Voyez, » lui dit-il, « ce à quoi Ursus » s’est engagé par écrit envers moi, je vous prie de » vouloir bien faire rédiger un diplôme par lequel » votre gloire lui ordonnera de me donner sa fille ‘» en mariage, et m'autorisera, en cas de refus, à me » mettre en possession de ses biens jusqu’au paie- » ment des seize mille sous d’or convenus. » Sige- bert lui accorda ce qu’il demandait. Porteur du di- plôme royal, Andarchius se rendit à Clermont et le montra au comte de cette ville. Ursus refusa de li- vrer sa fille, et se réfugia dans le Velay. Andarchius fut mis en possession de ses biens ; il se rendit dans les différentes propriétés de sa victime. Entrant dans une des maisons d'Ursus, il ordonna aux esclaves de préparer à dîner et de faire chauffer de l’eau ; car, avant de manger, il voulait se laver les pieds. Les esclaves ne se pressaient pas d’obéir à ce nouveau maître; il fit donner aux uns des coups de bâton, aux autres des coups de verges, quelques-uns reçu- rent à la tête des coups qui firent couler le sang.

que de 148,480 fr., mais l'argent était alors beaucoup plus rare qu'aujourd'hui. Nous prenons pour base les calculs de M. Guérard, ap. Revue numismatique, année 1837, p. 406 et ss. D'après les calculs de cet illustre savant, le sou d'or mérovingien a une valeur intrinsèque de 9 fr. 28 c., et une valeur relative de 99 fr. D9 C.

_— 98 [S78, 581.]

Alors ils obéirent. Lui mangea, but, s'enivra, se coucha et s’endormit. Sept valets qu’il avait amenés firent de même. Quand les esclaves d’Ursus les virent tous plongés dans le sommeil, ils sortirent et fermé- rent les portes. Près de se trouvaient des meules de blé : les esclaves entassèrent les gerbes autour et au-dessus de la maison, de manière à l’envelopper et à la couvrir complètement, puis ils y mirent le feu. La maison était de bois ; quand la flamme péné- tra jusqu’à Andarchius et ses valets, ils s’éveillèrent et poussèrent des cris affreux ; mais personne ne les écouta, et ils périrent écrasés sous les débris de l’é- difice embrasé. Ursus craignit d’être poursuivi à l'occasion de ce meurtre, et se réfugia dans une église ; mais il envoya des présents au roi, il ne fut pas inquiété, et même on lui rendit ses biens (4).

Fortunat fit plus d'honneur à son protecteur : il devint évêque de Poitiers et laissa après lui la répu- tation de l’un des hommes les plus distingués et les plus recommandables de son temps.

La mort d’Andarchius avait eu lieu vers l’année 575, Lupus reparaît sur la scène en 581. Sigebert était mort, et son fils Childebert II mineur. L’administra- tion appartenait légalement aux leudes austrasiens, mais la veuve de Sigebert, Brunehaut, femme de génie qui devançait son siècle, voulait exercer ce droit maternel de régence que les lois féodales de- vaient consacrer plus tard, et que les lois modernes ont. conservé. Lupus soutenait Brunehaut; de une haine violente contre Brunehaut et Lupus. Mais

(4) Greg. Tur. Hist. Franc., IV, 41 ; ap. Duchesne, I, 322- 323; D. Bouquet, II, 227.

(s84.] = 90

c'était surtout contre Lupus que se manifestait cette haine; on n'osait pas s'adresser à la reine, que l’on craignait trop et qu'on affectait de mépriser. Égi- dius, archevêque de Reims, et les leudes Ursion et Bertefroy étaient les plus acharnés. Ils résolurent de dépouiller Lupus de son duché de Champagne. C’est la seule fois que nous trouvons dans les textes originaux Lupus qualifié de duc de Champagne, et nous ne savons depuis quelle époque il était in- vesti de cette haute fonction. Ursion et Bertefroy réunirent des troupes et vinrent l’attaquer. Lupus se préparait à leur livrer bataille avec une armée bien inférieure en nombre, et allait sans doute être écrasé quand Brunehaut, oubliant son sexe, se préci- pita au milieu des bataillons ennemis : «Guerriers!» s’écria-t-elle, « ne commettez pas une mauvaise ac- tion, ne persécutez pas un innocent; n'allez pas, pour un homme, livrer une bataille qui désolera tout un pays. » |

« Retire-toi, Ô femme, » répondit Ursion, « qu’il te suffise d’avoir régné sous le nom de ton mari. Main- tenant c’est ton fils qui règne, c’est notre tutelle et non la tienne qui fait le salut de son royaume. Re- tire-toi si tu ne veux que ton corps soit labouré comme le sol par le sabot de nos chevaux. »

Il y eut beaucoup d’autres paroles dites, et la reine eut l’adresse d'empêcher le combat. Ursion et Bertefroy se retirèrent avec leurs troupes, mais ils n'avaient pas toutefois pardonné à leur ennemi : ils allèrent piller les maisons de Lupus; ils enlevèrent tout ce qui s’y trouvait de précieux. Ils disaient que c'était pour le porter dans le trésor du roi; mais ils conduisirent et gardèrent tout dans leurs mai-

CU pur npeeens— -

30 (881, 587.]

sons. Ils se répandaient en menaces contre Lupus. « Il n’échappera pas vivant à notre puissance, » di- saient-ils. Lui, voyant le danger, mit sa femme en sûreté dans les murs de Laon, et se réfugia en Bour- gogne, il vécut pendant quelques années sous la protection du roi Gontran (À).

En 587, un complot fut formé contre le roi d'Austrasie alors majeur. Les conjurés étaient ces grands du royaume qui, pendant la minorité de Childebert, avaient été si hostiles à la reine Brune- haut et au duc Lupus ; deux des chefs étaient préci- sément Ursion et Bertefroy, qui s'étaient associés un troisième ambitieux, le duc de Rauching. L’arche- vêque de Reims Égidius n’était pas, dit-on, étran- ger à leurs projets. Rauching avait annoncé à ses complices qu’il tuerait lui-même le roi; mais à l'is- sue d’un entretien, il fut massacré sur le seuil même de la chambre de Childebert, de telle sorte qu’en tombant il avait moitié de son corps dans la chambre et moitié dehors. Ursion et Bertefroy, qui approchaient avec une armée pour s'emparer des fils du roi et de son trésor, s’enfuirent à cette nouvelle et se réfugièrent dans le pays de Voivre (2). Alors Lupus revint en Austrasie, et Childebert lui rendit ses bonnes grâces.

(1) Greg. Tur. Hist. Franc., VI, 3 et 4; ap. Duchesne, I, 894-355; D. Bouquet, II, 266 : Greg. Tur. Hist. Franc. epi- tomalu, ap. Duchesne, I, 38B; D. Bouquet, Il, 410 B. Cf. Aimoin, de Gestis Francorum, Tib. IT, ap. Duchesne, III, 65 C ; D. Bouquet, III, 84E, 854 ; Chroniques de saint Denis, ap. D. Bouquet, III, 229 A.

(2) Ce pays correspond à une partie des arrondissements de Commercy et de Verdun (Meuse).

=: La tail TT —— —- mon

[387.] = M = |

Ce fut Godegisile, gendre de Lupus, que le roi chargea du châtiment d’Ursion et de Bertefroy ; ces derniers s’étaient enfermés dans une église dédiée à saint Martin et Située sur le sommet d’une haute montagne, ils avaient avec eux leurs femmes et leurs enfants. Ils comptaient être protégés par le respect de toute la Gaule pour le saint évêque de Tours; au besoin la position pouvait leur rendre la défense plus facile contre une attaque à main armée. |

Les troupes réunies contre eux commencèrent par brûler ou piller tout ce qu’elles rencontrérent de leurs biens sur la route. Arrivées à la montagne, elles s’élancèrent au pas de course, atteignirent le sommet et enveloppèrent l’église. On voulut faire sortir ceux qui y étaient réfugiés, et comme ils ré- sistaient, on fit des préparatifs pour y mettre le feu; alors Ursion sortit les armes à la main. C'était un guerrier redoutable : de tous ceux qui étaient à sa portée, aucun n'échappa à son bras meurtrier ; un grand nombre d'hommes périrent, entre autres un comte du palais, nommé Trudulfe. Mais enfin Ur- sion reçut un coup à la cuisse; il tomba, on se pré- cipita sur lui et on le tua. Restait Bertefroy. Bru- nehaut avait un faible pour lui, elle lui avait déjà fait proposer sa grâce ; Godegisile le savait. «Que le combat cesse, » s’écria-t-il, «le plus grand ennemi de nos seigneurs est tombé, que ce Bertefroy aie la vie sauve. » Les soldats se mirent à piller. Au milieu du tumulte, Bertefroy monta sur un cheval et s'enfuit. Il gagna Verdun et se réfugia au palais épiscopal, dans une chapelle, sous la protection du droit d’a- sile. Mais Childebert ne partageait pas, à l'égard de

32 [587.] Bertefroy, les sentiments de sa mère. Quand on lui dit que Bertefroy s'était enfui, il fut profondément irrité. «Si cet homme échappe à la mort, » dit-il, « Godegisile n'échappera pas de mes mains. » Alors Godegisile prit avec ses soldats la route de Ver- dun ; il enveloppa d'hommes armés le palais épisco-

pal de cette ville et somma l’évêque de livrer le

coupable. L’évèque refusa. Des soldats montérent sur le toit de la chapelle, qui, comme la plupart des édifices analogues de ce temps, n’avait ni voûte ni plafond. Ils assommèrent Bertefroy avec les tuiles et les pierres dont le bâtiment était couvert ; trois esclaves qui l’accompagnaient périrent avec lui. Il n’y eut pas d’autres exécutions à mort, mais plusieurs personnes compromises s’enfuirent et sor- tirent d'Austrasie. Quelques ducs furent révoqués. Égidius, archevêque de Reims, fut aussi menacé dans sa position ; mais il ne paraît pas qu’il y eût de preuves contre lui, on avait seulement de graves soupçons. Il vint trouver Childebert avec de grands présents, et obtint de n'être pas poursuivi. Il fit aussi, par les mêmes moyens sans doute, sa paix

avec Lupus. Gontran en fut très-mécontent. Égi-

dius avait, quelques années auparavant, été le pro- moteur d’une alliance entre Chilpéric et Childe- bert, pour détrôner Gontran ; Gontran avait fait pro- mettre à Lupus de ne jamais se réconcilier avec cet évêque. Lupus avait reçu du roi de Bourgogne de trop grands services pour oublier si tôt cette pro- messe (4).

(1) Greg. Tur. Hist. Franc., IX, 9-14, ap. Duchesne, I, 415- 418; D. Bouquet, Il, 339-340.

+ -

[ap. 587.] = 99

Ces évènements se passaient en 587. Depuis, il n'est plus question de Lupus; nous ne croyons pas qu’on lui ait rendu son duché de Champagne, qu'il avait perdu en 581 ; aucun texte ne le dit. D'ailleurs il ne survécut pas longtemps. Il était mort en 596 (1). Il laissa deux fils : l’un, nommé Jean, fut comme lui duc, mais nous ne savons pas de quel pays (2); l’autre, qui s'appelait Romulfe, devint archevêque de Reims en 590, après la déposition d'Égidius, provoquée par un nouveau complot. Romulfe partagea également avec son frère la suc- cession paternelle. Sa moitié fut très-considérable : une partie des biens qu’elle comprenait était située au delà de la Loire, dans le Poitou (3). Était-ce de ce pays que Lupus était originaire ? Nous proposons cette hypothèse, mais nous n’affirmons rien.

(1) Romulfe, fils de Lupus, ayant hérité de ce dernier, fit un tes- tament dont l'analyse nous a été conservée par Flodoard, Historia ecclesiæ Remensis, 11, cap. 4, édition de Colvener, Douai, 1617, p. 184-185. (C'est d'après cette édition que nous citerons dans la suite l'histoire de l'église de Reims par Flodoard.) Cet auteur nous apprend que le testament de Romuife fut approuvé par le roi Chil- debert IT; or, on sait que Childebert II mourut en 596.

(2) On a supposé qu'il avait été comme son père, duc de Cham- pagne (Voir une note de D. Bouquet sur le livre X, chap. 19, de Grégoire de Tours, D. Bouquet, 11, 378); mais aucun texte n'éta- bhit le fondement de cette hypothèse.

(3) Flodoard loco citato.

34 (88.

CHAPITRE IV.

ES

wintrion, second duc connu de Champagne. 581-599.

Wintrion semble avoir été le successeur donné à Lupus en 581 par le conseil aristocratique de ré- gence qui gouvernait alors l’Austrasie. Toutefois, l’année 585 est la date la plus ancienne à laquelle son mom apparaisse. Les Lombards avaient fait la conquête d'une grande partie de l'Italie (1). Mau- rice, empereur de Constantinople (2), qui luttait inutilement contre eux, avait espéré faire changer la fortune en recourant à l'alliance des Francs. Il avait envoyé à Childebert II, roi d’Austrasie, cin- quante mille sous d’or, soit environ quatre mil- ions neuf cent soixante-seize mille cinq cents francs (3); en conséquence Childebert, ou pour mieux dîre es leudes qui régnaient en son nom, s'étaient engagés à venir en aide à Maurice pour chasser d’Italie les Lombards. Les soldats vivant de pillage, les frais d'armement étant presque nuls, la guerre en pays ennemi était alorsbeaucoup moins dis-

(1) Ils y étaient entrés en 568. (2) Il régna de 582 à 602. (3) D'après les calculs déjà cités de M. Guérard.

[585.] 0

pendieuse qu'aujourd'hui (4). Les Austrasiens firent trois expéditions contre les Lombards (2), maiselles furent toutes sans résultat important. L'une eut lieu en 585 (3). Wintrion était un des généraux qui la commandaient. Il ne paraît pas qu'il y eût de gé- néral en chef. Les généraux ne surent pas s’en- tendre, aussi cette expédition fut-elle inutile, non- seulement au point de vue de l’empereur Maurice, mais encore au point de vue franc, c’est-à-dire que les soldats revinrent sans rapporter de butin. Les soldats de Wintriôn, qui avaient été levés parmi les habitants de son duché, qui, par conséquent, étaient champenois, furieux d’avoir ainsi perdu leur peine, se soulevèrent contre lui. Ils voulaient le tuer : il s'enfuit et n’osa pas reprendre possession de son duché. Plus tard, cependant, les esprits se cal- mérent, et son duché lui fut rendu (4).

Une nouvelle campagne eut lieu en 590, Win- trion était encore un des généraux. Avec ses Cham- penois, il prit d’abord la route de Metz, qui était

(4) Greg. Tur. Hist. Franc., VI, 42, ap. Duchesne, I, 372. (2) La première eut lieu en 584.

(3) Le roi des Lombards était alors Autharis, qui régna de 584 à 590.

(4) Greg. Tur. Hist. Franc., VIT, 18, ap. Duchesne, I, 400 C; D. Bouquet, I, 321 À. M. Etienne Gallois (les Ducs de Cham- pagne, p. 40-41) croit que le duché dont il est ici question n'est point la Champagne; il se fonde sur deux arguments : l'un est tiré d'une interprétation fausse, suivant nous, du texte de Grégoire de Tours que nous venons de citer; l'autre est tiré de ce fait que Lupus vivait encore en 585. Mais il est certain pour nous que de 581 à 587 Lupus ne fut pas duc de Champagne, et il n'est nullement établi que postérieurement à 981 il ait jamais possédé ce duché.

= 30 =. [590, 593.]

sans doute le point de réunion d’où l’armée franque devait se diriger vers la Lombardie. De aux Alpes le chemin était long, les Champenois, qui, en prenant les armes, ne s'étaient pas proposé d'autre but que le pillage, perdirent patience, ils se mirent à saccager les environs de Metz, -tuant ceux qui leur résistaient, en sorte qu’il n'auraient pu faire pis, même en pays ennemi. Ce fut le seul exploit par le- quel ils se signalèrent. On comptait dans l’armée franque, y compris Wintrion, vingt ducs sous les ordres de deux généraux en chef, Audovald et Che- dinus. Ces deux généraux se partagérent les troupes et le pays, portèrent partout le ravage, mirent en fuite une armée lombarde. Mais la pluie et la famine furent des ennemis invincibles qui les obligérent à repasser les Alpes après un séjour de trois mois en Italie. Beaucoup de leurs soldats avaient péri, ceux qui survivaient manquaient de tout; ils furent obli- gés, pour vivre en route, de vendre non-seulement leur butin, mais jusqu’à leurs armes et leurs vête- ments, et ils revinrent chez eux beaucoup plus pauvres qu'il n'étaient partis (4).

Wintrion, qui figure en second ordre dans cette guerre, était monté en grade en 595, il fut un des deux généraux choisis par Childebert IT pour commander l’armée avec laquelle ce prince es- pérait conquérir le royaume de Neustrie. L’autre général était un duc nommé Gondebaud. Le roi d’Austrasie venait d’hériter de son oncle Gontran, roi de Bourgogne, il put mettre à la disposition de

(1) Greg. Tur. Hist. Franc., X, 3, ap. Duchesne, I, 438-439; D. Bouquet, 1], 364.

de nn poses PSS AR AE ge D

[593.] OT

ces deux généraux des forces beaucoup plus consi- dérables que celles des Neustriens. Ces derniers avaient alors pour roi un enfant, Clotaire II, fils de Chilpéric (1) et cousin germain de Childebert II. Frédegonde et Landry, maire du palais, régnaient sous le nom du jeune prince; ils avaient ce génie , qui, dans les circonstances difficiles, sait suppléer au nombre, et qui, par des combinaisons inatten- dues, peut faire triompher une cause désespérée.

L'armée de Childebert, sortant de la Champagne, entra dans le Soissonnais, et, suivant l’usage, com- mença par piller. C’est seulement dans les temps modernes que le pillage a cessé d’être le moyen ré- ' gulier d’approvisionner les troupes en temps de

guerre. Frédegonde et Landry se trouvaient aussi

dans le Soissonnais, ils tenaient conseil avec les ducs geustriens, dans le palais de Brennacum, à quelques

lieues des Austrasiens. Frédegonde combla de dons

| tous les leudes et tous les chefs francs qui se trou- vaient réunis ; quand elle les vit bien disposés : «Nous

» sommes les moins nombreux, » dit-elle, « mais

» si vous suivez mon Conseil, nous vaincrons. Nous

» nous mettrons en marche la nuit à la lumière des

» Jlanternes ; les cavaliers de l’avant-garde tiendront

» à la main des branches d'arbres, ils auront des

» clochettes pendues au cou de leurs chevaux. Les

» sentinelles ennemies ne se douteront pas de notre

approche. Au point du jour, nous fondrons sur

» eux, et vous verrez le résultat. » Cet avis fut

, adopté et suivi. Frédegonde monta à cheval avec

(1) Chilpéric était mort en 584, son fils régna jusqu’en 628.

38 (593.]

les guerriers ; elle portait dans ses bras le petit roi Clotaire. Les Neustriens arrivèrent dans l'appareil convenu à Droizy (4), l'ennemi était campé. Quand le jour commença à poindre, les sentinelles austrasiennes rangées dans la plaine en avant du camp, virent sur les montagnes voisines les bran- ches d’arbres qui, dans les mains des Neustriens, semblaient une forêt. On entendait le tintement des clochettes pendues au cou des chevaux. « Hier, il » n’y avait pas de forêt de ce côté, » dit un soldat à son compagnon, « comment se fait-il que nous en » puissions voir aujourd’hui ? » L’autre se mit à rire. « Parbleu, » dit-il, « hier tu étais ivre, aujourd'hui » tu es fou; n’entends-tu pas tinter les clochettes » de nos chevaux qui paissent le long de cette fo- » rêt ? » Cependant le grand jour vient, l'illusion cesse, on aperçoit l’armée neustrienne, les trom= pettes résonnent et les soldats de Frédegonde se précipitent sur les Austriens endormis. Quelques- uns de ces derniers eurent le temps de s’armer et firent tomber sous leurs coups un bon nombre d’enriemis. Vains efforts : ils ne purent arrêter l’en- trainement victorieux des Neustriens; bientôt ce ne fut plus qu’une boucherie. Cependant Wintrion eut le temps de monter à cheval et de s’enfuir ; Landry, qui se mit à sa poursuite, ne put l’atteindre. Gonde- baud eut le même bonheur que son collègue. Mais l’armée austrasienne était détruite, Frédegonde s’a- vança jusqu’à Reims sans trouver d'obstacles, elle mit la Champagne au pillage, saccageant et brûlant

(1) Aisne, arrondissement de Soissons, canton d'Oulchy.

(598-899. ] _— 39

tout sur son passage : son armée rentra dans Soissons chargée de butin (1).

Wintrion survécut cinq ans à cette défaite. Chil- debert IT étant mort en 596, Brunehaut se trouvait en Austrasie dans la même situation qu’après l’as- sassinat de Sigebért I‘, c’est-à-dire en face d’une aristocratie qui, appuyée sur la coutume, voulait gouverner seule. La veuve de Sigebert était trop ambitieuse pour ne pas résister à cette prétention, mais les obstacles étaient grands. Comme autrefois Ursion et Bertefroy, Wintrion fut un des chefs de l'aristocratie austrasienne en lutte avec Brunehaut. En agissant ainsi, il restait fidèle aux principes de son passé, puisque c'était l’aristocratie franque qui l'avait élevé au duché de Champagne en remplace- ment de Lupus, dépouillé à cause de son dévoue- ment à la reine. Brunehaut fit assassiner Wintrion, mais ce crime était trop contraire au droit pour ne pas être une faute. L’année suivante, Brunehaut, chassée par les Austrasiens, errait seule et abandon- née dans les environs d'Arcis-sur-Aube (2).

Wintrion avait été marié, sa femme s'appelait

(1) Gesta regum Francorum, ap. Duchesne, I, 714; D. Bou- quet, II, 564CD, 565 A. Cf. Aïmoin, De gestis Francorum, HE, 82, ap. Duchesne, III, 88: D. Bouquet, IT, 107; Chroniques de saint Denis, ap. D. Bouquet, IT, 256-257; Frédegaire, cap. XIV, ap. Duchesne, [, 145 C; D. Bouquet, I, 420 A ; Hermann Contract, ap. D. Bouquet, II, 324 D.

(2) Frédegaire, cap. XVIII, XIX, ap. Duchesne, I, 746 AB ; D. Bouquet, Il, 420B; Aimoin, De gestis Francorum, III, ap. Duchesne, Il, 90 B; D. Bouquet, III, 109 C. (Voir plus haut, p. 18.)

k0 : [ap. 599.] Godile ; il avait eu une fille nommée Glossinde, qui embrassa la vie religieuse et devint abbesse à Metz. Elle a été placée au nombre des saints (4).

(1) Vita sanctæ Glodesindis, ap. D. Bouquet, III, 461.

ET ET Com ee ne leon

(674.] El

CHAPITRE V.

Waimère, troisième duc connu de Champagne.

674.

Après la mort de Wintrion, il y a dans Îa liste des ducs de Champagne une lacune de soixante- quinze ans, soit que dans cet intervalle cette pro- vince n'ait pas eu de ducs, soit que les noms de ceux qui auraient existé ne nous soient point parvenus. En 674, le duc de Champagne s'appelait Waimère. La race mérovingienne était alors en décadence : les descendants de Clovis n’apportaient plus sur le trône qu’un nom et la plus absolue nullité, l’auto- rité tombée de leurs mains débiles avait été saisie par le premier dignitaire de leur maison. Le génie de quelques maires du palais était la seule force qui pût entrer en lutte avec les tendances anarchiques de l'aristocratie franque. Cependant Childéric 1I avait voulu un instant montrer qu'il était roi : Childéric venait d'être assassiné (1). La nation franque toute entière, sans chefs, fut livrée au plus affreux dé- sordre. Ebroin, ancien maire du palais de Neus-

(1) Childéric IT, fils de Clovis IF, et petit-fils du célèbre Dago- bert Ier, Il régna de 660 à 673, ou au commencement de l'aunée

674. D'abord roi d'Austrasie, il devint roi de toute la France en 671.

42 (674.] trie (1), et Léger, évêque d’Autun, qui avaient été tous deux enfermés par ordre de Childéric au mo- nastère de Luxeuil (2), reprirent leur liberté et es- sayérent de réorganiser le pays, mais ils ne s’enten- dirent pas. Léger fit proclamer roi Thierry III, frère du roi défunt, auquel Leudèse fut choisi comme maire du palais. Ebroin ayant réuni de nombreux partisans, éleva sur le pavois un enfant nommé Clo- vis, qu'il prétendait neveu de Thierry et fils du feu roi Clotaire III (3)..1l battit Leudèse et Thierry, les fit prisonniers tous deux, fit tuer Leudèse et enfer- mer Thierry, qui passa pour mort,

Beaucoup de Francs refusèrent de reconnaître Clovis, Léger fut du nombre. Ebroin envoya contre lui une armée commandée par Désiré, surnommé Didon, évêque de Chäion-sur-Saône, et par Wai- mére, duc de Champagne (4), auxquels était adjoint

(1) De 659 à 671; redevenu maire du palais, il mourut en fonc- tions en 681.

(2) En 671.

(3) Clotaire III, fils aîné de Clovis II, frère de Childéric II et de Thierry II, avait été roi de Neustrie et de Bourgogne, de 656 à 670.

(4) Suivant M. Henri Martin, Waimère était duc de la Cham- pagne troyenne, c'est-à-dire de la Champagne bourguignonne : c'est la conséquence de son opinion que l'Austrasie toute entière refusait de reconnaître l'autorité d Ebroin ; mais son erreur est démontrée par les termes dont se sert l'auteur anonyme de la vie de saint Léger, inter cæteros enim dux quidam erat Campaniæ, Wayme- rus vocatus, qui ad hoc malum perpetrandum à finibus Austri venerat. —- Il n'est pas possible de dire en termes plus formels qu'il s'agit de la Champagne austrasienne (voir Henri Martin, Hisloire de France, édition, II, 157, et Vita S. Leodegarii, ap. Duchesne I, 608 À). |

[674.] À3

Bobon, évêque déposé de Valence. Ils vinrent assié- ger Autun. À leur approche, les habitants des envi- rons se réfugièrent dans la ville, on ferma les portes et on prépara la défense. Léger, qui avait une ar genterie magnifique, en donna une partie à son église, une autre aux monastères ; il fit briser le reste en morceaux, et les fragments furent distribués aux pauvres. Il ordonna un jeûne de trois jours, pendant lequel le clergé et le peuple, portant des croix et les reliques des saints, firent en procession le tour des murailles. Léger s'arrêtait à chaque porte, priant le Seigneur avec larmes que s’il l'ap- pelait à la mort, il épargnât tout malheur à ses fi- dèles diocésains. Cependant Désiré et le duc de Champagne arrivèrent avec leur armée, ils envelop- pèrent la ville; leurs soldats, dit un chroniqueur . anonyme, vVociféraient jour et nuit comme des chiens ; et l'attaque commença. Alors Léger envoya un parlementaite, c'était Méroalde, abbé d’un mo- nastère d’Autun (1). Méroalde s’adresssa à l’évêque de Chälon et lui demanda pourquoi son armée était venue assiéger Autun, et à quelles conditions il con- sentirait à cesser l'attaque. Désiré répondit qu’il fallait de deux choses l’une : ou que Léger promit fidélité à Clovis, ou qu'il fût livré prisonnier. Et il jura que Thietry était mort. Méroalde rapporta à Léger ces paroles. Un autre eût sans doute reconnu Clovis pour roi, mais Léger fut inflexible. II monta sur la mutaille, et de là, s'adressant à la fois aux ha- bitants qui étaient dans l’intérieur et aux ennemis

(1) On ne sait pas s’il était abbé de Saint-Martin ou de Saint- Symphorien. Gall. Christ. novum, IV, 449B:

Eh [674.] qui étaient au pied : « Jamais, » dit-il, « je ne man- » querai à la fidélité que j'ai promise devant Dieu à » Thierry. » Aussitôt les assiégeants saissisent leurs armes, ils lancent des traits sur les remparts, ils y mélent des projectiles enflammés et menacent Autun d'incendie. Mais Léger aima mieux se sacrifier que de mettre en danger de perte une ville qui lui était si chère ; après s’être fortifié par la communion, il fit ouvrir les portes et vint lui-même se livrer à l’en- nemi, qui le reçut, dit un de ses biographes, comme une innocente brebis est accueillie par les loups. On Jui arracha immédiatement les yeux. La ville fut mise au pillage, les habitants ne conservèrent que leur vie et leur liberté, encore fut-ce moyennant une contribution de guerre de cinq mille sous d'or, ou environ quatre cent quatre-vingt-dix-sept mille six cents cinquante francs, que la cathédrale paya pour eux ; puis Désiré et Bobon continuërent leur marche vers le Midi. Waimère, emmenant avec lui Léger, reprit avec ses Champenois la route de son duché, et fit demander à Ébroin comment il fallait traiter son prisonnier. Ébroin voulait la mort de Léger, mais les membres de l’épiscopat étaient l’objet d'un respect si universel, qu’il crut impolitique de le con- damner ostensiblement au dernier supplice. «Il » faudra, » répondit-il, « répandre le bruit qu’il s’est » noyé par accident. Pour donner à ce bruit plus » de vraisemblance, on construira un tombeau à » Léger, et, pendant ce temps, on le mènera dans » un bois, on le laissera mourir de faim.» Wai- mére exécula cet ordre. Mais après avoir laissé pendant un certain temps Léger sans nourriture au fond d'une forêt, il eut pitié de lui, lui fit donner à

(674-678.] AR 1 Re

manger et l’amena dans sa maison. Les vertus du saint évêque, qui se manifestaient dans sa conversa- tion et dans ses rapports journaliers avec ceux qui l'approchaient, firent une vive impression sur l’es- prit de Waimère et de sa femme. Waimère, qui avait eu une forte part dans la contribution de guerre imposée à la cathédrale d’Autun, en fit pré- sent à Léger. Ce dernier put se refugier dans un mo- nastère. La vengeance implacable d’Ébroin l’en tira deux ans après pour lui faire subir de nouveaux sup- plices, qui se terminèrent par la mort.

, Pendant ce temps Waimèére reçut d'Ébroin la ré- compense de l’odieux concours qu’il lui avait donné. Ébroin le fit nommer évêque de Troyes. Nous ne pourrions dire comment il remplit ces nouvelles fonctions ; ses antécédents n'étaient pas de nature à inspirer une grande confiance à ses ouailles. Cepen- dant il semble qu’il avait été converti par saint Lé- gers il fit même, dit-on, le voyage de Jérusalem avec saint Bercaire, fondateur de l’abbaye de Mon- tier-en-Der. Toujours est-il qu'après deux ans d'é- piscopat, il se brouilla avec Ébroin, qui le fit pendre. On vit dans cette triste fin un châtiment de la part qu’il avait prise à la passion de saint Léger. Sa mort eut lieu en 678 (1).

(1) Vita S. Leodegarii par un anonyme, ap. Duchesne, 1, 606- 610; D. Bouquet, I, 617-619; Vita S. Leodegarii auctore Ur- sino, ap. Duchesne, 1, 619-621; D. Bouquet, IT, 650 652 ; Vita S. Præjecti, ap. D. Bouquet, III, 595 B; Vita S. Bercharii abbatis, ap. Camuzat, Promptuarium, 95 vo; Ann. Bened.. I, 517-518, 531-532, 537, 552; Gallia Christ., IV, 553 AB; XII, 488CDE. L'identité de Waimer et de l’évêque Wandelmarus ne nous pa- raît point parfaitement établie.

46 [695.1

CHAPITRE VI.

sr

Dreux (1), quatrième due connu de Champagne.

695-708.

Le dernier duc de Champagne connu est Dreux, fils de Pépin d’'Héristal et de Plectrude. On sait que Pépin d'Héristal exerçant l’autorité royale, sans por- ter le titre de roi, en Austrasie d’abord (2), puis dans toute la monarchie franque (3), fonda la dynastie carlovingienne dont Charles-Martel (4), son troi- sième fils, est l’un des plus illustres représentants ; mais Charles-Martel naquit d’une concubine : Plec- trude était la femme légitime de Pépin d’Héristal, qui en avait eu deux fils : Dreux et Grimoald; Dreux était l’aîné. Son père lui donna le duché de Cham- pagne vers l’année 695 (5), et lui fit épouser Adal-

(1) En latin Drocus, Droco, Drogo.

(2) De 680 à 687.

(3) De 687 à 714. Il mourut le 16 décembre de cette année.

(4) Charles Martel fut maire du palais de 715 à 741.

(5) Gesla regum Francorum, ap. Duchesne, 1, 718C; D. Bouquet, Il, 510D ; Chranicon Adonis de Francis, ap. D. Bouquet, L, 6710C; Chronicon Moissiacense, ap. Duchesne, III, 156B, et D. Bouquet, IT, 653D; continuateur de Frédegaire, fre part, ch. 101, ap. Duchesne, [, 769B et D. Bouquet, II, 452C; Chroniques de saint Dents, ap. D. Bouquet, III, 307B.— D'après

(897.1 &7

trude, ou Austrude, fille de Bertaire, ancien maire du palais de Neustrie (4).

Nous .possédons encore un jugement prononcé contre Dreux par la cour suprême de la monarchie

franque. Il est ainsi conçu : « Childebert, roi des Francs, homme illustre (2),

» Nous trouvant au nom de Dieu, réunis dans » notre palais de Gompiègne avec hommes aposto- » liques, nos pères dans le Christ, Ansoalde (3), Sa-

\

le continuateur de Frédegaire, la nomination de Dreux aurait eu lieu après l'avènement du roi Childebert IH, qui monta sur le trône en 695. Les Gesta regum Francorum semblent fsire remonter un pen plus haut la nomination de Dreux, puisqu'ils la placent après la bataille de Testry, qui eut lieu en 687. Les chroniqueurs posté- rieurs ont suivi tantôt l'un, tantôt l’autre système, Celui des Gesta est adopté par Adon et par le Chronicon Moissiacense. Celui du continuateur de Frédegaire, par les Chroniques de-saint Denis que nous venons de citer, et de plus par les célèbres Annales de Metz, ap. Duchesne, IT, 266 C, et D. Bouquet, IT, 681 A. Seulement ces annales commeltent ici deux erreurs grossières, l'une est de faire de Dreux un duc de Bourgogne : nous parlerons plus loin de l'autre.

(4) Les Annales de Metz font d'Austrude la veuve de Bertaire, ap. Duchesne, III, 266C; D. Bouquet, If, 681 A. C'est la seconde erreur commise par les Annales de Metz au sujet de Dreux. La filiation de la femme de Dreux est établie par un document dont l'authenticité ne peut être contestée, par un plaid de Childebert IT, dont nous allons donner la traduction. Bertaire avait été maire du palais en 686 et en 687.

(2) Childebert IE, roi de 695 à 711. (3) Evêque de Poitiers.

48 [697.]

» vary(4),Turnocalde(2),Ebace(3).,Grimon(4),Cons- » tantin (5), Ursinien (6), évêques; avec hommes il- » lustres Pépin, maire de notre maison; Agnery, » Antenère, Magnecaire et Grimoalde, grands du » royaume ; Ermenthée, Adalric et Jonathan, » comtes ; Vulfolaec, Arghile, Madlulfe, officiers du » palais; Benoît et Ermedramne, sénéchaux; Séon » et Hociobert, comtes de notre palais ; et tous nos » fidèles : nous étions assis pour entendre les causes » de tous et pour les terminer par un jugement » droit. Homme vénérable Magnoalde, abbé du mo- » nastère de Thunsonval (7), que son oncle, le sei- » gneur Carderic, jadis évêque (8), fit bâtir à ses » frais, s’est présenté et a exposé à notre clémence » royale, que son église avait un bien nommé Noci- » {um (9), situé dans le pagus Camiliacensis (10), autre- » fois possédé par Guérin, puis rentré dans le do- » maine et donné à son monastère par un précepte » de notre seigneur et père Thierry, jadis roi ; mais » hommeillustre Dreux, fils d'hommeillustre Pépin,

(1) Evêque d'Orléans. ,

(2) Evêque de Paris.

(3) Archevêque de Tours.

(4) Evêque d'un siége inconnu.

(5) Evêque de Beauvais.

(6) Evêque d'Amiens.

(7) On ignore était situé ce monastère. (Voir à ce sujet Ma- billon, Ann. Bened., 1, 542. Cf. D. Bouquet, IV, 665 n.)

(8) Abbé de Saint-Denis, peut-être ancien évêque de Beauvais.

(9) Noisy-sur-Oise (Seine-et-Oise).

(10) Le Chambly, au diocèse de Beauvais.

(697.] = 10 =

» »

5

maire de notre maison, airrégulièrement dépouillé de ce bien Magnoalde et son monastère, a pris ou

détruit des esclaves, de l’argent et d’autres biens

qui en dépendaient. Dreux a répondu que, homme illustre Bertaire, son beau-père, avait autrefois acquis cette propriété de Magnoalde par échange, et que lui la détenait légitimement du chef de sa femme Adaltrude. Magnoalde a répliqué qu'il y avait eu en effet des pourparlers entre lui et Ber- taire, et que l'échange avait été convenu, mais qu’il n'avait jamais été réalisé; que Bertaire n’a-

» vait jamais eu la main vêtue de cette propriété.

5

C'était donc par force et de mauvaise foi que le susdit Dreux, défendeur, avait dépouillé le susdit demandeur. Alors une question a été adressée à Dreux. Puisqu'’il soutenait que son beau-père avait acquis cette propriété de Magnoalde par échange, pouvait-il dire si un acte de cet échange avait été dressé ? Pouvait-il produire cet acte en notre pré- sence? Mais il n’a produit aucun acte et il n’a fourni aucune preuve établissant les droits de Ber- taire, ni la manière dont ces droits seraient passés audit Dreux, soit du chef de sa femme, soit de son propre chef.

» Ainsi, les hommes soussignés, seigneurs, évé- ques et grands de notre royaume, suivant le té- moignage d'homme illustre Hociobert, comte de notre palais, ont jugé et défini que Magnoalde, homme ci-dessus dénommé, ayant obtenu pour son monastère de Thunsonval, par un précepte de notre seigneur et père, la concession du lieu de Nocitum, Dreux doit l’en revêtir, et Magnoalde re- nonçera à lui réclamer les fruits, savoir : vin, blés

5

60 [T08.J

» et foins enlevés par ses gens. Ce jugement a été » exécuté, Nous ordonnons que le monastère de » Thunsonval jouisse à perpétuité de la terre de » Nocitum, de la même manière que Guérin \'a pos- » sédée, dans toute l’étendue qu'elle avait lorsqu'il a » cessé d’en jouir, et conformément au précepte de x notre père. Que Dreux, sa femme Adaltrude ou v leurs héritiers, ou qui que ce soit en leur nom, » n’y puisse jamais rien réclamer, et que ce pracès » ne se renouvelle jamais !

» Par ordre, moi, Aigobert, ai collationné au lieu » de Caldebert.

» Donné heureusement, au nom de Dieu, à Com- n piègne, le quatorzième jour de mars, l’an troisième » de notre règne (4). » __ Dreux mourut dela fièvre au printemps de l’année 708, et fut enterré près de Metz, dans la basilique de Saint-Arnoul (2).

Il laissait un fils nommé Hugues, qui fut à la fois archevêque de Rouen, évêque de Paris et de Bayeux, abbé de Saint-Vandrille et de Jumiéges (3). Mais

(1) D. Bouquet, IV, 676-671.

(2) Fredegarii chronicon continuatum, ap. Duchesne, 1, 769 B; D. Bouquet, II, 493 À ; Gesta regum Francorum, ap. Duchesne, Î, 719 A; D. Bouquet, Il, 571A; Annales Metenses, ap. Duchesne, III, 267B; D. Bouquet, II, 681C; Annales Petaviani, ap. D. Bouquet, II, 641A; Annales Nazariani, ap. Duchesne, II, 3 A; D. Bouquet, II, 639D ; Annales Tiliani, ap. Duchesne, II, 6C; D. Bouquet, II, G42D ; Chronicon Moïissiacense, ap. Duchesne, NI, 436 C; D. Bouquet, II, 654 A ; Chronicon breve, ap. Duchesne, IN, 427B ; D. Bouquet, Il, 644 A; Chronicon Floriacense, ap. Du- chesne, III, 354C; D. Bouquet, IT, S15E, etc., etc.

(3) Chronicon Fontanellense, ap. D. Bouquet, II, 660 A BC.

pe

gross ET Hugues ne succéda pas au duché de Champagne. Dreux est le dernier duc de Champagne que nous connaissions (4).

(1) Suivant les Annales de Metz, ap. Duchesne, III, 267B ; D. Bou- quet, II, 681 C, Grimoald, frère de Dreux, aurait succédé à son auto- rité, in principatu, mais rien n'établit que ce principatus fût le duché de Champagne ; d'ailleurs, les annales de Metz ont commis, au sujet de Dreux, des erreurs trop manifestes pour que nous attachions une grande importance à ce qu'elles nous disent au sujet de ce person- nage.

Ed Google

LIVRE IL

_ LES COMTES DE TROYES

AU IX° SIÈCLE.

CHAPITRE I.

Origines de la Champagne féodale.

A l’époque mérovingienne, Troyes, quoique fai- sant partie de la Champagne, n’est point compris dans le duché de ce nom. Ce duché fait partie de l’Austrasie, tandis que Troyes dépend du royaume de Bourgogne. Mais, pendant la période carlovingienne, la géographie politique subit une grande révolution. L’Austrasie est, comme la Neustrie, rayée de la carte de la Gaule. On voit surgir un royaume de Bour- gogne nouveau, tout différent du royaume de Bour- gogne mérovingien, et qui, ayant le Rhône et la Saône pour limite occidentale, ne peut comprendre Troyes. Ainsi disparaissent les raisons politiques qui avaient fait scinder en deux Ja Champagne. Dès

en lors, le comté de Troyes, prenant peu à peu des pro- proportions inconnues jusque-là, englobe une grande partie de la Champagne mérovingienne, à laquelle il joint des portions de territoire que cette Champagne primitive n'avait jamais comprises. En même temps que la royauté féodale crée une nouvelle France, on voit surgir aussi une Cham- pagne nouvelle dont Troyes devient la capitale.

Les antécédents historiques de cette ville n’au- raient pu faire prévoir qu'elle acquerrait un jour cette importance. Les Tricasses, qui lui ont donné leur nom, paraissent avoir été une des peuplades secondaires dont se composait la puissante et cé- lébre confédération des Sénons. Peut-être les Gau- lois de Sens avaient-ils des Tricasses dans leurs rangs lorsque, 389 ans avant notre ère, se présen- tant la première fois sous les murs de Rome, ils en- trérent vainqueurs dans ce forum, qui devait un jour être le roi du monde civilisé. Mais le nom des Sénons est le seul que les historiens prononcent. César lui-même, qui traversa tant de fois la Gaule en tous sens, ne parle pas plus des Tricasses que s'ils n'avaient pas existé de son temps, il faut descendre jusqu’à l'empire pour entendre parler d’eux. Pline l'Ancien est le premier écrivain qui les

mentionne (4); on sait qu'il mourut en l'an 79 de J.-C.

Vient ensuite Ptolémée, qui vivait dans le siècle suivant ; il nous donne le nom du peuple et celui

(1) D. Bouquet, I, 87A,

ee. ee

de la ville, Augustobana ou Augustomana (4). De l’é- tymologie de ce nom, on a conclu, non sans grande vraisemblance, que Troyes était une des cités créées par l'empereur Auguste ; ce qui ne signifie pas que Troyes ait eu Auguste pour fondateur : on veut dire par seulement qu’elle aurait été séparée par lui de la cité des Sénons, et qu’elle devrait son au- tonomie municipale à l'illustre fondateur de l'empire romain.

Troyes, cependant, fut toujours, sous la domina- tion romaine, une cité de second ordre ; elle n’eut jamais rang de métropole, même lorsqu’en dernier lieu le nombre des provinces des Gaules fut porté à dix-sept ; alors elle dépendait administrativement de la métropole de Sens, résidait le président de la province. L'église, calquant son organisation sur l'organisation impériale, subordonna l’évèque de Troyes à l'archevêque de Sens. Mais le moyen âge, réagissant contre le passé et complétant l’œuvre de l’empereur Auguste, ne laissa subsister qu’en ma- tière ecclésiastique ces liens d’antique dépendance, qui, depuis les temps les plus reculés, soumettaient à la ville de Sens la capitale future de la Champagne, et l’on vit Troyes s'élever peu à peu, tandis que Sens s’abaissait et ne conservait guëre que le sou- venir de sa vieille suprématie. Troyes dut en partie ce succès à ses foires, dont il est question pour la première fois au siècle, dans une lettre de Sidoine Apollinaire à saint Loup (2). Mais elle le dut,

{1} D. Bouquet, I, T4Cn. L'itinéraire d'Antonin porte Augus- tobona, D. Bouquet, I, 108 C. (2) Lib. VI, epist. 4. Œuvres de Sidoine Apollinaire, éd. de

= 66 == croyons-nous, surtout à ses comtes des maisons de Vermandois et de Blois, dont la Champagne féodale est une création. Avant leur avénement, le comté de Troyes dépassait de fort peu de chose les limites du diocèse de ce nom. Ainsi, la seule localité située hors du diocèse de Troyes, et qu'un texte formel place dans le comté de Troyes à cette époque re- culée, est Silviniacus, aujourd’hui Sainte-Vertu qui faisait partie de l’archidiaconé de Tonnerre au dio- cèse de Langres. Cet archidiaconé était limitrophe du diocèse de Troyes (1). Les seules localités, non comprises dans le diocèse de Troyes, qu’on puisse, outre S*-Vertu, placer avec une certaine probabilité dans le .comté, sont Chaource, chef-lieu de canton du département de l’Aube, et qui, comme S'-Vertu, faisait autrefois partie de l’archidiaconé de Ton- nerre au diocèse de Langres, et Landricourt, village du département de la Marne, arrondissement de Vitry, canton de Saint-Remy-en-Bouzemont, situé sur la limite extrême du diocèse de Troyes (2). En revanche, le comté de Troyes ne renfermait pas la partie la plus septentrionale de diocèse de Troyes, c’est-à-dire l’archidiaconé de Sézanne, qui faisait partie du comté de Meaux (3). On vit même le pa-

Paris, 1599, p. 369. Cf. Grosley, Mémoires historiques et cri- tiques pour l'Histoire de Troyes, 1, 483. Saint Loup fut évêque de Troyes de 426 à 479, Gall. Christ., XII, 485-486.

(4) Voir une charte de l'année 858, émanée de Charles-le-Chauve, imprimée dans Camuzat, Promptuarium, 20 vo-24 vo.

(2) On verra, dans la suite de ce récit, la preuve de ce que nous avançons.

(8) Gall. Christ., XIV, Inst. 15; D. Bouquet, IX, 72.

Re NO SE -——-S

"OT = gus Morivensis, qui correspond à l’ancien doyenné de Pont-sur-Seine (Aube) au diocèse de Troyes, former

quelques temps, au 1x‘ siècle, un comté indépen- dant (1).

(4) Diplôme de Charles-le-Chauve de 859, D. Bouquet, VIIT, 598 D. Ce pays y porte le nom de comté, mais on ne le lui donne plus en 862. (Voir un autre diplôme du même roi, ibid, 580 E.) Il est certain que ce pays faisait partie du comté de Troyes en 978, Gall. Christ, Novum., Il; Inst., 8 D.

en [av. 814.]

CHAPITRE IL.

Alédramne, comte bénéficiaire (1) de Froyes,

Mort en 854 au plus tard.

Le premier comte de Troyes que nous connai- sions appelait Alédramne (2) ; il vivait sous Char- Jlemagne, qui mourut, comme on le sait, en 814 (3), sous Louis le Débonnaire, mort en 840 (4), et il cessa de vivre pendant les premières années de Charles le Chauve, fils et successeur de Louis le Dé- bonnaire. Nous avons encore le texte d’un mande- ment que lui adressa Charlemagne. Il s'agissait de faire rendre justice à l’abbaye de Montier-en-Der.

« Charles, par la faveur de la clémence divine, » empereur auguste et triomphateur perpétuel, à » Alédramne, notre fidèle, salut. »

« Nous te mandons et ordonnons de faire rendre

(1) On appelle comtes bénéficiaires ceux qui n'eurent sur leur comté qu'un droit non transmissible à leurs héritiers.

(2) Son nom a été souvent écrit Aledrannus. On trouve même Alerannus, mais les textes qui donnent cette leçon ne sont que des copies. L'orthographe que nous adoptons est celle d'un diplôme original de l'année 854, conservé aux archives de l’Aube.

(3) Le 28 janvier. (4) Le 20 juin.

*

[820] 10

» intégralement les manses (4), que ton satellite Go- » don possède injustement à Landricourt (2) et à » Targie (3), et de lui faire réparer conformément à » la loi le préjudice qu’il a causé. Fais en sorte » d'exécuter ce mandement en homme qui veut » jouir de nos bonnes grâces (4). »

En 820, Alédramne fut, par la confiance de Louis le Débonnaire, investi des fonctions de missus domi- nicus. On appelait missi dominic: des inspecteurs qui étaient envoyés dans les provinces de l'empire avec un pouvoir sans limites pour surveiller les fonction- paires locaux et réparer les injustices que ces fonc- tionnaires pouvaient avoir commises eux-mêmes ou laissé commettre à d’autres. Alédramne, accompa- gué de deux miss de rang inférieur, nommés Adé- lard et Léon, se rendit à Nursie, petite ville d’Italie, plusieurs personnages importants des environs se réunirent pour lui servir d’assesseurs et juger avec lui les causes qui se présenteraient. C’étaient deux ducs, quatre évêques, deux abbés et plusieurs

(1) Le manse était une certaine étendue de terre avec une ou plusieurs maisons habitées par un ou plusieurs ménages.

(2) Marne, arrondissement de Vitry-le-François, canton de Saint- Remy en Bouzemont.

(3) Lieu voisin sans doute, mais qui nous est inconnu.

(4) Premier cart. de Montier-en-Der, f 20 et 21 r°, archives de la Haute-Marne. M. N. de Waïlly, consulté par nous au sujet de cette pièce, est d'avis qu'elle émane de Charlemagne. Il consi- dère comme moins certaine l'identité de notre comte avec le per- sonnage auquel ce document est adressé. Ce qui nous fait croire cette identité au moins probable, c’est ha situation: géographique de Landricourt qui n'est pas très-éloigné de Troyes, et qui pout dès cette époque avoir fait partie du comté de cette ville.

ES no no om ur monts © SL

60 (837.] autres vassaux de l’empire. Ce tribunal prononça en faveur de l’abbaye de Farfa un jugement que le cartulaire de cette abbaye nous a conservé (4).

Nous ignorons si Alédramne reçut d’autres mis- sions. En 837, nous le retrouvons dans son comté de Troyes : il donne à un prêtre de ce pays, nommé Adrémare, un terrain situé dans la forêt de Der, long de cinq cents perches, large de deux cent vingt. En dédommagement, Adrémare s’engage à payer au comte une rente annuelle de vingt deniers, qui écherra le jour de la Saint-Pierre. Ce terrain était arrosé par la Barse (2), qui le divisait en deux par- ties égales. Adrémare y bâtit un monastère de l’ordre de saint Benoît, et qui, après s’être longtemps appelé Nova Cella, par opposition au monastère de la Celle, plus tard Montier-la-Celle, dans le même diocèse, finit par être appelé du nom de son fondateur : mo- nastère d’Adrémare, aujourd’hui Montiéramey (3).

Quelques années plus tard, Charles le Chauve, fils et successeur de Louis le Débonnaire, confirma l’abbaye de Montier-la-Celle dans la possession des biens assez nombreux qu'elle avait précédemment acquis. Dans le diplôme royal délivré à cette occa- sion, Charles déclare agir ainsi, « sur la prière et le

(1) L'analyse se trouve dans les Annal. Bened., Il, 459; le texte dans le même vol., p. 122-723.

(2) Affluent de la Seine, rive droite.

(8) La charte qui constate cette fondation a été imprimée dans le Gallia Christiana, XII, 247 DE. Voir aussi sur cette fondation le même vol., col. S49E, 550 A. Camuzat, Promptuarium, fo 281; Ann. Bened., Il, 596; D. Bouquet, VI, 242.

[854.] _— 61

» salutaire avertissement de notre cher Alédramne, » comte illustre et notre officier (4). »

Parmi les biens dont il est question dans cette pièce, se trouve une villa appelée Silviniacus, au- jourd'hui Sainte-Vertu (2). Alédramne s’en empara quelque temps après (3), et il mourut sans l’avoir restituée ; il voulait sans doute se dédommager de ses bienfaits envers l’abbaye de Montiéramey. Les faits de ce genre ne sont pas rares dans l’histoire de ces temps. Le même homme, très-libéral envers une abbaye, dépouille un autre établissement religieux. Par ses dons, il compte assurer son bonheur à venir pendant l'éternité; mais, comme il ne eut rien sa- crifier des jouissances de la vie présente, il reprend d’un côté ce qu'il a donné de l'autre.

Alédramne était mort en 854.

(4) Archives de l’Aube, Inventaire de Montier-la-Celle, 40 v°; Camuzat, Promptuarium, f°20 ; D. Bouquet, VITE, 642. Cf. Gallia Christiana, XII, 542B, l'on trouve une mention de cette pièce.

(2) Yonne, arrondissement de Tonnerre, canton de Noyers.

(3) Nous avons cité plus haut la charte qui établit ce fait. (Voir du reste, à ce sujet, le Gallia Christana, XII, 539 C.)

= à (854.

CHAPITRE IT.

Eudes de France, premier comte propriétaire de Treyes. 85 4-878.

IT est question d'Eudes pour la première fois dans une charte émanée du roi Charles le Chauve, le 25 avril 854. Dans ce document, Charles l’appelle « notre très-cher et très-aimé Eudes, homme il » lustre, comte; » il ajoute qu'Eudes avait eu pour prédécesseur Alédramne, et, sur sa proposition, il accorde aux moines de Montiéramey la libre élec- tion de leur abbé (1). Suivant nous, cet Eudes n’est autre qu'Eudes de France, fils de Robert le Fort, et plus tard concurrent de Charles le Simple au trône. Cette identité est établie par une charte du 25 octobre 877, nous voyons Eudes mettre son frère Robert en possession du village de Chaource, donné à Robert par Charles le Chauve, alors empe- reur (2). On sait qu'Eudes de France avait un frère nommé Robert, qui lui succéda d’abord au duché

(4) L'original de cette pièce est conservé aux archives de l'Aube; elle a été imprimée par Camuzat, Promptuarium, 283 v°; dans le Gallia Christiana vetus, IV, 18, dans le Gallia Christiana novum, XII, Inst. 248; et par D. Bouquet, VIII, 591 C. Il en est question dans les Ann. Bened., Il, 596-597; on l'a, par erreur, datée jusqu'ici de 864.

(2) Voyage paléographique dans le Département de l'Aube, p. 67-68.

[864.] 69 de France, et ensuite dans ses prétentions à la cou- ronne (4).

Eudes paraît s’être occupé fort peu de son comté de Troyes; ses affaires comme comte de Paris et comme duc de France avaient trop d'importance pour ne pas l’absorber tout entier. C’est ce qui ex- plique la rareté des documents il agit comme comte de Trayes. C’est peut-être aussi ce qui ex- plique deux diplômes importants dans lesquels on voit le comte Raoul et le duc Boson défendre près de Charles le Chauve les intérêts des abbayes de Montier-la-Celle et de Montiéramey au diocèse de Troyes; ces diplômes datent, l’un de 864, et l'autre de 877.

Dans le premier, Charles le Chauve, sur la de- mande de son très-cher oncle Raoul, comte, fait don à l’abbaye de Montiéramey d’un terrain long de cent vingt perches, large de soixante, et situé au comté de Troyes, entre la Barse et la forêt de Clé- rey (2). Ce comte Raoul est un fils de Welfe de Ba-

(4) Dans notre système, Eudes, que le président Hénauit et l'Art de vérifier les Dates, Il, 246, font mourir à quarante ans, aurait vécu au moins vingt ans de plus. On sait que sa mort eut lieu en 898 ; il serait au plus tard vers l’année 858 ou 840, aurait eu au moins quinze ans en 854, vingt-sept ans en 866, année il prit part au combat de son père contre les Normands (Ann. Berti- niani, ap. Duchesne, IIT, 225 A), et trente-un ans en 870, quand il fut envoyé par Charles-le-Chauve en ambassade au roi Louis-le- Germanique, pour négocier le partage du royaume de Lorraine (Ann. Bertiniani, ap. Duchesne, III, 239 C). Dans le système qui le fait naître en 858, on est obligé d'admettre qu'il a battu les Normands à l'âge de huit ans, et qu'il a été ambassadeur à douze.

(2) Clérey, Aube, arrondissement de Troyes, canton de Lusigny, Gall. Christ. vetus, IV, 79; D. Bouquet, VIII, 590-591.

= o— [877.]

vière, il est frère de l’impératrice Judith, ee AU :

de Charles-le-Chauve ; il mourut en 866 (), aprés

avoir rempli diverses fonctions (2) et avoir été

notamment abbé de Jumiéges (8) et de Saint-Ri- quier (4). Mabillon l'a, par erreur, fait mourir en 859, et ce lapsus a été reproduit sans vérification par D. Bouquet et par les auteurs du Gallia Chris- tiana et de l’Art de vérifier les dates (5).

Boson, dont Courtalon a fait un comte de Troyes, (6), joua un grand rôle dans la seconde moitié du 1x° siècle. Fils de Thierry, comte d'Autun, il fut créé duc & Lombardie par Charles le Chauve, en 876, et peñ après il devint roi de Provence. Il avait des biens qui n'étaient pas éloignés du comté de Troyes. Ainsi une lettre d'Hincmar nous parle d’un bénéfice situé dans le diocèse de Reims, et qui appartenait à Boson (7). Boson s'était emparé du

(4) Ann. Bertin., ap. Duchesne, III, 224C ; D. Bouquet, VII, 92C; Chronicon Floriacense, ap. Duchesne, III, 355B; D. Bou- quet, VII, 274E; Chronicon Adonis archiepiscopi Viennensis, ap. D. Bouquet, VII, 55D.

(2) Voir par exemple un capitulaire de l’année 856, D. Bouquet, VII, 622 E.

(3) Il établit à Jumiéges une mense conventuelle, Ann. Bened., II, 685, 754-755; D. Bouquet, VIII, 498-499 ; Gall. Christ., XI, 955.

(4) Chronicon Centulense, ap. D. Bouquet, VII, 244C. Cf. Ann. Bened., 1], 76; Gall. Christ., X, 1246DE ; D. Bouquet, VIIL, 539; Art de vérifier les Dates, Il, 750.

(5) Voir les deux notes précédentes.

(6) Topographie historique de la ville et du diocèse de Troyes,

, 4.

(7) Lettres d'Hinemar, ap. D. Bouquet, VII, 531 D.

«

[877.] 65

village de Vendeuvre-sur-Barse, aujourd’hui chef- lieu de canton da département de l'Aube, mais qui, autrefois, faisait partie du diocèse de Langres (4). En 876, le 8 octobre, on le voit disposer, en faveur de l’abbaye de Montier-en-Der, de certains biens qu’il possédait dans le Perthois, auprès de Saint-Di- zier (2), au diocèse de Châlons-sur-Marne (3). Trois ans plus tard, il donne à l’abbaye de Montiéramey un manse situé à Lanty, village de Lassois (4), au- jourd’huiï situé dans la Haute-Marne, arrondissement de Chaumont, commune de Château-Villain. Ce fut par ses bons offices, « sur la demande de Boson, » duc insigne et notre officier, » que le 29 mars 877, Charles le Chauve donna à l’abbaye de Montier-la- Celle une forêt et deux manses et demi situés dans

(4) Lettre du pape Jean VIIL, ap. Duchesne, III, 899-900. Dans cette lettre, Jean se plaint de ce que Boson a usurpé Ven- deuvre sur le patrimoine de saint Pierre. Les Annales de saint Bertin, sous l'année 865, nous apprennent que Vendeuvre avait été donné à saint Pierre par Louis-le-Débonnaire, Duchesne, II, 223 C ; D. Bouquet, VII, 91A.

(2) Haute-Marne, arrondissement de Vassy.

(3) Cette charte se trouve au premier Cartulaire de Montier-en- Der, f 21 ve, elle est analysée dans les Ann. Bened., II, 181. -— La donation qu'elle contient est rappelée dans une charte d'Her- bert Il, comte de Champagne, imprimée par Camuzat, Promptua- rium, 85-86. Il ne faut pas confondre Boson, auteur de cette charte, avec Boson, frère du roi Raoul et seigneur de Vitry en Perthois. Une charte émanée de cet autre Boson se trouve aussi au Cartulaire de Montier-en-Der, © 38 v°, 59 r°. Cf. Ann. Be- ned., 111, 394. Il sera question de ce dernier dans la suite de cette histoire. |

(4) Duchesne, Hist. de la Maison de Veryy. Preuves, p. 12. 6

= (878.] le comté de Troyes (4). Mais cette intervention bienveillante ne constitue évidemment à a un aote d'autorité.

C'est l’année suivante qu’Eudes est chargé par l'Empereür de mettre son frère en possession de Chaource. Vers la même époque, suivant nous, il lui cède son comté de Troyes.

Eudes figurant dans la liste des rois de France (2), nous ne donnerons pas sur lui plus de détails.

ee met + meme

_ (1) Archives de l'Aube, Inventaire de Montier-la-Celle, 40 w; Garauzat,, Prompluarium, f 21 vo: D. Bouquet, VIII, 659.

(2) IE régna de 887 à 898, année il mourut, le 3 janvier.

[882.] _ g7

CHAPITRE IV.

Robert IX de France, deuxième comte propriétaire de Troyes.

878-923.

Un des derniers actes du gouvernement de Charles le Chauve avait consacré l’hérédité des fiefs. Ce n’était donc plus à titre viager que le comté de Troyes appartenait à la maison de France, elle en était propriétaire quand des mains d’Eudes il passa dans celles de Robert. Le premier acte que nous connaissions de l’administration de Robert comme comte de Troyes est la proposition qu’il fit au roi Carloman, en 882, de donner à Octulfe, évêque de Troyes, certains fiefs situés dans le comté de cette ville (4). Robert était comte de Troyes lorsqu’en - 889 les Normands, remontant la Seine, vinrent brûler cette ville (2). L'abbaye de Saint-Loup de Troyes, alors située hors des murs, l’on bàtit depuis le monastère de Saint-Martin-ès-Aires, fut transférée dans l’intérieur de la ville en 890 ou en 891, par l’abbé nommé Adélerin (3). Cet abbé n'était

(1) Gallia Christiana, XII, 493 A. Nous avons fait, avec le concours de notre savant ami M. J. Tardif, archiviste aux archives de l'Empire, d'inutiles recherches pour découvrir le texte de ce document, dont le Gallia Christiana donne seulement l'analyse.

(2) Annales Metenses, ap. Duchesne, II, 325 C, et D. Bou- quet, VIIE, 70 C. -— Cf. Sigebert, ap. D. Bouquet, VII, 309 B.

(3) Cimuzat, Prompt., fe 296 vo; D. Bouquet, XIV, 491,

68 = [898.] pas un moine, c'était un séculier et un laïc, un de ces grands seigneurs qui se faisaient donner par les rois, ou qui usurpaient les biens de l’église. Nous le croyons le même qu’Alédran, ou pour mieux dire Alédramne, comte de Vexin, proche parent des ducs de France, et qui, après s'être distingué aux côtés d'Eudes, comte de Paris, en défendant cette ville contre les Normands, laissa en mourant son comté à Hugues le Grand, fils de Robert de France (1). Mais Courtalon, suivant nous, se trompe, quand il fait d'Adélerin un comte de Troyes (2).

Le comté de Troyes n'avait pas cessé d’appartenir à Robert de France, qui, en 898, donna à l’abbaye de Montiéramey certains biens dépendant de la sei- gneurie de Chaource (3), et qui, en mourant, trans- mit ce comté à Herbert II, comte de Vermandois, son gendre (4). On sait que Robert fut roi de France (5). C’est la raison qui nous fait passer si ra- pidement sur sa vie.

(1) La vie d'Alédran, comte de Vexin, est très-bien résumée en quelques lignes dans l'Art de vérifier les Dates, II, 681. Nous croyons que le nom de ce comte Aledramnus, et le nom de l'abbé de Saint-Loup, Adelerinus, sont identiques, sauf une légère diffé- rence de forme; Adelerinus est un diminutif d'Aledramnus, un terme un peu plus familier.

(2) Topographie historique de la ville et du diocèse de Troyes,

(3) Gallia Christiana, XII, 551D. Ce fut sans doute l'ori- gine du prieuré de Pargues (Aube).

(4) On a contesté qu'Herbert II, comte de Vermandois, ait été gendre de Robert de France. Nous justifierons un peu plus loin notre opinion.

(5) De 9292 à 923.

[vers 900.] = 09 =

CHAPITRE V.

——…

D'an comte apocryphe de Troyes, nommé Richard.

Nous ne saurions dire quel est le savant qui le premier a inventé ce personnage. Toujours est-il que l'existence d'un comte de Troyes nommé Ri- chard a pour elle des autorités considérables et est admise comme incontestable dans des ouvrages qui sont la gloire de l’érudition française. Du Bouchet et les deux Gallia Christiana s'accordent pour faire de Richard, comte de Troyes, le père d’un autre Ri- chard qui devint, disent-ils, archevêque de Bourges en 955, et qui eut pour successeur, en 959, Hugues, fils de Thibaut le Tricheur, comte de Chartres, et de Ledgarde de Vermandois. Richard, comte de Troyes, aurait été père de Thibaut le Tricheur, et aurait épousé Richilde, fille de Robert le Fort, duc de France, appelé aussi Robert [°° pour le distinguer de son fils Robert 1I (4). Les auteurs du nouveau

(1) Du Bouchet, la Véritable origine de la seconde et troisième lignée de la Maison royale de France, p. 188; Gallia Christiana vetus, 1, 159; Gallia Christiana novum, Il, 36. Robert-le-Fort mourut en 866. La filiation de Richilde se base sur un fragment de chronique publié par Du Bouchet dans ses Preuves : Anno 969 obiit Richardus, archiepiscopus, nepos ex sorore Odonis regis. Mais l'autorité de cette chronique nous paraît fort contestable. Du Bou- chet ne nous fait pas connaître il a pris l'extrait qu'il en donne. Nous aurons à revenir plus loin sur cette partie de l'histoire des archevêques de Bourges, qui semble n'être qu'une fable.

_ 79 [vers 900.]

Gallia Christiana publient (4) comme preuve une charte émanée de la comtesse Ledgarde et de ses fils Hugues et Eudes. Cette opinion est reproduite d’une manière non moins affirmative dans l'Histoire geénéa- logique du P. Anselme. Ce savant met au nombre des enfants de Robert le Fort, «Richilde, mariée à » Richard, comte de Troyes, d’où vint Richard, » archevêque de Bourges, qui siégeait en 956 ; »il renvoie à la chronique de Flodoard et au Gallia Christiana (2). Enfin, un des auteurs de l’Art de véri- fier les dates, dans le chapitre consacré à la chronologie historique des ducs de France répète ce qu'avaient dit avant lui les deux Gallia Christiana, etle P. Anselme. Mais, considérant sans doute cette doctrine comme suffisamment établie, il n’essaie pas de la justifier. Examinons ce qu’elle a de vrai et de faux (3).

Il est incontestable que la mère de Richard, ar- chevêque de Bourges, s'appelait Richilde, ce fait est démontré par la charte déjà citée de la comtesse Ledgarde et de ses deux fils (4). Mais cette charte ne nous dit pas le nom du mari de Richilde, elle nous apprend seulement une chose qui peut mettre sur la voie ; -c’est que Richard, archevêque de Bourges, _était frère de Thibaut le Tricheur. Il serait donc permis de supposer que Thibaut le Tricheur et Ri- chard, archevêque de Bourges, étaient fils du même père. Mais ce que nous savons de la généalogie de

Le ee 0 à mem en 0

(1) IL, Instr., 8.

(2) Histoire généalogique, 1, 68.

(3) 1, 245.

(4) Gall. Christ. nov., Instr., IL, 8. :

=. mtastat à + Hilton :, rotin.

[vers 900.] = 71

Thibaut le Tricheur est irop incomplet pour que nous puissions tirer de une conséquence rigou- reuse. Thibaut le Tricheur et Richard, quoique fils de la même mére, pouvaient être nés d’un père dif- férent. Un des auteurs de l’Art de vérifier les dates a été plus kardi que nous. C’est celui qui a écrit la chronologie des comtes de Champagne et de Blois. Il donne pour mari à Richilde et pour père à Ri- chard, archevêque de Bourges, non pas Richard, comte de Troyes, dont il n'admet pas l'exis- tence, mais bien Gerlon, autrement dit Thibaut ou Thiébolt, comte de Chartres et de Tours, autre père hypothétique de Thibaut le Tricheur (4). C'est un démenti formel à celui de ses confrères qui avait écrit la chronologie historique des ducs de France. Nous examinerons plus loin la question de savoir comment s'appelait le père de Thibaut le Tricheur, le mari de Richilde : la seule chose dont nous ayons besoin de montrer ici la certitude, c’est que la charte en question n’établit pas l'existence de Richard, comte de Troyes.

Le P. Anselme renvoie à la chronique de Flo- doard. Malheureusement, il n'indique pas le pas- sage sur lequel il s'appuie. Nous croyons que c’est une phrase mal lue qui est relative non à Robert [°", dit le Fort, ni au prétenda Richard, eomte de Troyes, mais à Robert II et à Richard le Justicier, duc de Bourgogne (2) : Robertus igitur super Ma-

* (1) Art de vérifier les Dates, II, 611, 612.

(2) Richard fut duc de Bourgogne de 877 à 921; Art de véri- fier les Dates, 11, 492-493.

10. [vers 900.]

ternam fluvium Rodulfo, filio Richardi, genero suo, pro- cedit obviam (4). Au lieu de genero suo, on aura lu generi sui, et, de cette manière, Richard sera de- venu, au lieu de Raoul, gendre de Robert.

Du Bouchet, dans son Histoire de la Maison de Co- ligny (2), et André Duchesne, dans son Histoire de la Maison de Vergy (3), ont publié une pièce qui donne à ce système erroné une apparence de fon- dement. C'est une charte notice rappelant un juge- ment rendu en 896 par le comte Richard en faveur de l’abbaye de Montiéramey, dont les biens situés à Chaource avaient été usurpés par un certain Rai- nard. On peut supposer, et nous croyons que dès cette époque Chaource faisait partie du comté de Troyes. Ce qu’il y à de certain, c’est que ce petit bourg en dépendit plus tard. Richard était donc comte de Troyes? dira-t-on. Mais il suffit de jeter les yeux sur les souscriptions de cette notice pour reconnaître l'identité du comte Richard avec le duc de Bourgogne Richard le Justicier, père de Raoul, qui fut roi de France. La souscription de Richard est suivi de celle de Raoul son fils, Rodulf, filu epus. Si Richard, quoique duc, porte le titre de comte, c'est que souvent, à cette époque, les titres de duc et de comte sont employés indifféremment. Si Ri- chard, duc de Bourgogne, rend un jugement rela- tif à Chaource, c’est que Chaource relevait du du-

(1) Duchesne, II. 592 A. (2) Preuves, p. 23. (3) Preuves, p. 19-20.

[vers 900.] NT

ché de Bourgogne comme le diocèse de Langres tout entier dont Chaoürce faisait partie (4). La même argumentation peut s'appliquer aux autres chartes de Richard le Justicier dont on voudrait se servir pourprouver l'existence du prétendu Richard, comte de Troyes.

(1) Le comté de Langres ne fut détaché du duché de Bourgogne qu'en 1178. Gall. Christ. nov., IV, Instr., 187-188.

Ed Google

rh men ee y fill

LIVRE IIT.

LES COMTES DE CHAMPAGNE DE LA MAISON DE VERMANDOIS.

923-1049.

CHAPITRE I.

Herbert, premier du nom comme comte de Champagne, deuxième du nom comme comte de Yermandois.

923-943 (1).

Herbert (2), fils d'Herbert I‘, comte de Verman- dois, était arrière petit-fils, par les mâles, de Ber- nard, roi d'ltalie. On sait que Pépin, pére de Bernard, était fils de Charlemagne, Herbert appar-

(1) Colliette, dans ses Mémoires pour l'histoire du Vermandois, [, 417-462, a donné une vie de notre Herbert. Elle contient plu- sieurs erreurs assez graves, l'une consiste à dire qu'il fit la guerre à Raoul, comte de Cambrai. Or, ce dernier périt dans une guerre non contre notre Herbert, mais contre Herbert I, comte de Ver- mandois, son père. (Ann. Vedastini, ap. D. Bouquet, VIL, 92, et Chronicon Suhiense, ap. D. Bouquet, IX, 73 C.

(2) En latin Heribertus, ou Heirbertus.

ss

176 (993. tenait donc à la postérité masculine du grand em- pereur. Son pére était mort en 902, assasiné par Baudoin IT, dit le Chauve, comte de Flandres (4). Quant à lui, il devint comte de Troyes par son ma- riage avec Hildebrante (2), fille de Robert, duc, puisroi de France. Cette alliance est regardée comme con- testable par le P. Anselme (3), elle est niée par l'Art de vérifier les dates (4). En effet, il est constant que Robert de France épousa Béatrix, fille d'Herbert I®, comte de Vermandois, et par conséquent sœur de celui dont nous allons raconter l’histoire, on en con- clut que la fille de Robert de France, qui aurait épousé Herbert, aurait été sa nièce; on ajoute qu’un pareil mariage aurait été trop contraire au droit canonique de ce temps pour que l’existence en soit admissible. L’exactitude de ces deux asser- tions ne nous semble point parfaitement démon- trée.

D'abord Robert de France peut avoir eu une fille d’une autre femme que Béatrix, par conséquent cette fille n’aurait pas été la nièce d’'Herbert. On sait que Robert a eu deux femmes.

Mais quand même il serait établi que de ces deux femmes Béatrix seule aurait eu des enfants, que par conséquent dans notre système Herbert aurait

(1) Baudouin IT fut comte de Flandre de 879 à 918.

(2) Tel est le nom que lui donnent les auteurs de l'Art de vérifier les Dates, Il, 246, 610 et 702, d'après Du Bouchet, mais nous ignorons sur quels fondements.

(3) Anselme, Histoire généalogique, I, 49.

(4) Art de vérifier les Dates, II, 246 et 702. Nous observerons, toutefois, qu'elle est admise par le même ouvrage, I, 610.

[923.] Te

épousé sa nièce, ce mariage incestueux n'aurait rien qui devrait grandement nous étonner. Qui pouvait alors contraindre les grands vassaux de la couronne à observer les lois de l’église? Ne voit-on pas dansles même siècle Foulques Nerra, comte d'Anjou, épou- ser sa cousine germaine ? Les auteurs de l'Art de ve- rifier les dates eux-mêmes, par une de ces contradic- tions dont fourmille un livre, d’ailleurs si utile, ont rapporté sans commentaires et sans la moindre in- dignation ce mariage incestueux (1). Et cependant les unions entre cousins germains étaient alors tout aussi prohibées que les unions entre oncles et nièces. Mais cette prohibition était souvent tenue pour non avenue, car alors, comme l’histoire le prouve à cha- que pas, les lois de l’Église étaient respectées à l’é- gal de ses biens, que le désordre de la société livrait sans défense en proie à lout usurpateur puissant. L’excommunication du roi Robert à la fin du x‘ siè- cle marque le commencement d’une ère nouvelle, d’une sorte de renaissance religieuse dont les pre- miers symptômes ne se manifestèrent que bien des années après la mort d’'Herbert.

Ainsi, les arguments sur lesquels on se fonde pour nier le mariage d'Herbert avec une fille de Robert de France nous semblent dénués de toute espèce de fondement. Nous ajouterons que des textes for-

Pt

(1) Art de vérifier les Dates, Il, 810, 838. Nous pourrions ajouter que, suivant les auteurs de l'Art de vérifier les Dates, I, 611, Agnès, fille d'Herbert IT, comte de Champagne, et de la veuve de Charles-le-Simple Ogive, aurait épousé Charles, duc de la basse Lorraine, son neveu. Mais nous croyons qu'Agnès n'était pas fille d'Ogive.

78 (993.1

mels établissent l’existence de ce mariage. Flodoard, dans son histoire de l’église de Reims, raconte qu’en 941, il se tint à Soissons un concile assistaient Herbert, Hugües, archevèque de Reims, son fils, et Hugues le Grand, fils de Robert de France. Dans ce concile, Flodoard, qui avait été dépouillé de sa cure sous prétexte d’hostilité à l’archevêque Hugues, fit sa soumission à ce dernier. « Alors, »- nous dit-il, «le prince Hugues, » c’est-à-dire Hu- gues le Grand, « me prenant par la main, me mena » à Hugues, son neveu, » c’est-à-dire à l’archevêque, «en le priant de me donner un bénéfice (1). » Ne- veu signifie fils de frère ou de sœur. Hugues, arche- vêque de Reims, ayant pour péreHerbert de Verman- dois, n'était pas fils d’un frère de Hugues le Grand, duc de France, doncil était fils d’une sœur de Hugues le Grand, ou en d’autres termes, une sœur de Hugues le Grand avait épousé Herbert, donc Herbert était gendre du père de Hugues le Grand, c’est-à-dire de Robert de France. Enfin le même auteur, dans un passage de sa chronique, dit que Hugues le Grand était oncle maternel des fils d'Herbert, c’est-à-dire frère de leur mère, avunculus, ce qui revient au même, et dans un autre passage du même livre, il répète qu'ils étaient neveux de Hugues le Grand (2).

(1) Historia ecclesiæ Remensis, IV, 28, édit. de Douai, 1617, p. 670.

(2) Chron. Frodoardi, an. 946, ap. Duchesne, Il, 610B ; an. 962, ibid., 617 C. Ces textes de Flodoard nous semblent ceux qui ont le plus d'autorité, mais ce ne sont pas les seuls que nous puissions citer. Albéric dit formellement qu'Herbert était gendre de Robert de France (an. 920, éd. Leibnitz, I, 257). Orderic Vital

(928.) T9

Herbert est un de ces hommes exceptionnels dont la vie frappe vivement l'esprit des peuples. Mêlé aux grands événements qui, pendant la premiére moitié du siècle, firent descendre # rapidement la dynastie carlovingienne sur le penchant au delà duquel se trouvait l’abîme, il y a occupé un des rôles les plus importants et en même temps les moins honorables. Les mœurs barbares et pour ainsi dire féroces des premiers Francs s'étaient adoucies sous l'influence civilisatrice du Christianisme, et gouvernement d'un grand homme. On ne devait plus revoir ces scènes multipliées de violence sau- vage qui font presque toute l’histoire des rois mé- roviagiens. Mais le pouvoir n'était pas plus respecté que sous cette dynastie primitive. Les armes diri- gées contre lui avaient seules changé. On préférait la ruse à la force, on remplaçait volontiers le poi- gnard par la prison.

Herbert, fourbe vivant au milieu d’une société de fourbes, est un de ceux qui ont laissé le plus grand renom. À mesure qu'on s'éloigne de lui, sa figure

n'est pas moins affirmatif. Suivant lui (éd. Le Prevost, II, 360),

Herbert était beau-frère, sororius, de Hugues-le-Grand, fils de Robert de France. Enfin, la Chronique de Tours (D. Bouquet, IX, 51 A) dit qu'Herbert avait épousé la sœur de Robert de France, lisez de Hugues de France, fils de Rebert, et la Chronique sazonhe (D. Bouquet, VIII, 227B) fait Herbert gendre de Hugues, lisez de Robert, père de Hugues. On peut dire que ces deux erreurs se com- pensent. La chronique de Vézelay, en faisant épouser à Herbert la file de Robert, comte d'Anjou (an 936, ap. D. Bouquet, IV, 90C), ne commet d'erreur que sur la qualité de Robert, dont le père, à la vérité, avait été comte d'Anjou, mais qui lui-même était seulement syzesain du comte d'Anjou.

Sauna imminent mnt ete nenen.

Fe

80 (923.]

semble grandir et son histoire se dramatise, il a pour ainsi dire deux vies : l’une, assez prosaïque et pro- bablement la plus vraie, a été écrite par un de ses con- temporains #l’autre, dictée par l’imagination popu- laire, se trouve dans les écrivains postérieurs, et nous ne serions pas étonnés si elle plaisait plus que la pre- mière à bien des lecteurs.

Toutefois, on aurait tort de le considérer comme un grand homme : le siècle n’en a pas produit. Hommes et choses, tout s’est abaissé au même ni- veau en ce temps de décadence, et jamais les intérêts d'un grand peuple ne se sont agilés d’une manière plus mesquine. Quel intérêt auraient les luttes de Charles le Simple et de Lothaire, avec Robert et Hu- gues de France autour de la ville de Laon, si der- rière Charles le Simple et Lothaire on ne voyait pas se dresser la grande figure de Charlemagne, si Hugues de France n'était pas l’un des aïeux de Phi- lippe-Auguste et de saint Louis, si enfin l’histoire de la petite ville de Laon ne s’était pas, un siècle durant, identifiée à celle de cette royauté déchue, qui, renaissant de ses cendres, devait, par sa per- sévérance victorieuse, créer une grande nation sur les ruines de la féodalité !

Le clergé est tombé aussi bas que la société laïque. La papauté, type du reste du sacerdoce, est traînée dans la fange par des intrigues de prostituées. Cluny, cependant, au milieu de l’abaissement général, garde dans le silence du cloître le germe saint de la future régénération de la société. Mais un siècle et demi plein de désastres doit s’écouler encore avant que l’on voie sortir du sein de l’illustre abbaye l’homme qui, d’abord conseiller obscur de plusieurs

(925.] 81

pontifes romains et ensuite pape lui-même, entre- prendra la réforme du monde chrétien, et le fera, par son triomphe, sortir de la route séculaire du vice et de la honte pour entrer dans ge voie nou- velle de vertu, de grandeur et de prospérité.

Quant à présent, dans le clergé comme ailleurs, on ne voit la plupart du temps que des intérêts êgoiïstes en présence les uns des autres : de petites rivalités, de petites ambitions; trés-peu de franchise, très-peu d'honneur et irès-peu de vertu; souvent même point de franchise, point d'honneur, point de vertu.

Un historien moderne, voulant sans doute rehaus- ser aux yeux de ses contemporains cette époque si triste, a imaginé de l'expliquer par une idée grande et neuve. Il aurait existé alors suivant lui deux par- tis en France : d’un côté, le parti français qui aurait eu pour chefs d'abord les ancêtres de Hugues Ca- pet, puis ce prince, en dernier lieu ; de l’autre côté, le parti allemand, représenté par les derniers Carlo- vingiens (1). C’est transporter au siècle des faits ou un état social qui appartiennent à l’histoire moderne, mais qui étaient impossibles à cette époque. Il y a plusieurs partis dans un État quand des principes politiques différents sont adoptés parles citoyens. On appelle parti l’ensemble des citoyens groupés autour d’un principe que d’autres citoyens n'admettent pas. Mais dès le siècle, tous les hommes qui comptaient dans le monde politique étaient enchaînés à d’autres hommes par les liens

2

(4) M. Augustin Thierry, XII lettre sur l'Histoire de Frunce. 7

—_ 82 (083.1 héréditaïres du vasselage. Sept à huit grands barons tenaient entre leurs mains de par l’hommage et la foi jurée les consciences de l’immense majorité des Français, qui sans distinction de tendance de sympathie ou d'opinion leur devaient, sous peine de trahison, aide et obéissance, même contre le roi. 1 n’y avait donc point de parti possible, et, sept ou huit hommes, dès qu'ils savaient s'entendre, pouvaient traiter l'héritier de Charlemagne au gté de leurs caprices et de leur ambition.

Charles le Simple ne conservait qu’une sorte de royauté de forme. Il présidait l’assemblée des grands du royaume, et c'était une présidence sans autorité. Les seules questions à peu près qu’i pût trancher en souverain étaient celles qui concer- naïent l’ordre et la préséance entre les membres de ‘cette assemblée. Mais, même en cette matière, la force lui manquait pour faire accepter sa décision, et ce qui occastonna sa perte fut la solution don- née par lui à une de ces questions honorifiques. Il avait un favori nommé Haganon, homme de nais- sance obscure, qu’il avait fait comte, que dans les assemblées il faisait asseoir à côté de lui, en plaçant plus loin les premiers barons français, et qui même, dit-on, poussait la familiarité au point d’ôter en pu- blic le bonnet du roi pour se le mettre sur la téte(1). Ces procédés choquérent les grands du royaume, et Robert de France voulut profiter de ce mécontente- ment pour prendre la couronne que son frère Eudes avait portée.

(4) Richer, I, 16, édition Guadet, II, 38,

(92s.] 83

Au printemps de l'année 922 (4), Charles le Simple se trouvait à Laon avec plusieurs comtes, entre autres Herbert et Haganon, avec lesquels il venait sans doute de célébrer la fête de Paques (2). Hugues, fils de Robert, se rendit à Fismes (3), les vassaux de l’archevêché de Reims et un certain nombre de comtes vinrent se joindre à lui : il eut bientôt une armée et marcha sur Laon. Charles eut peur, et, accompagné d'Herbert et d'Haganon, il s'enfuit en Lorraine. Hugues le poursuivit jusqu’à da Meuse avec deux mille soldats, puis battit en re- traite et revint dans le Laonnais. Alors Charles, ayant réuni des troupes en Lorraine (4), rentra en France. Les armées se trouvèrent plusieurs fois en pré- sence, d’abord dans le Rémois, sous les bords de la Marne, puis près de Laon, qui venait de tomber entre les mains de Robert; il n’y eut pas de combat, mais seulement des pourparlers entre les hommes qui se trouvaient dans les deux camps. Le résultat de ces pourparlers fut de faire peu à peu entrer dans Je camp de Robert une grande partie des barons qui se trouvaient dans le camp de Charles. Herbert dut être un des premiers transfuges. Charles, voyant

(4) Nous commençdis l'histoire d'Herbert à cette date. Le seul acte qu'on lui attribue antérieurement à cette époque, aurait consisté à dévaster Corbie et les environs, quand Bodon était abbé de Corbie, c'est-à-dire en 913 au plus tôt, et en 921 au plus tard. Ann. Bened., I], 331; Gall. Christ., X, 1272B.

(2) Pâques avait eu lieu cette année le 21 avril. (3) Marne, arrondissement de Reims. (4) La Lorraine lui appartenait depuis l’année 942.

A M" Le CN

84 [922-923.]

sa cause perdue, s'enfuit secrètement en Lorraine, et Robert fut couronné roi à Reims (4).

Cependant Charles ne se considérait pas comme définitivement battu, il revint l'année suivante avec une armée composée de Lorrains; mais la bataille de Soissons, Robert fut tué, donna la victoire aux ennemis de la royauté carlovingienne, dont l’armée, restée sous le commandement de Hugues et d'Herbert, fils et gendre du roi défunt, força les Lorrains à la retraite (2). Cependant la mort de Ro- bert donnait à Charles quelque espérance, il fit faire des propositions aux grands du royaume, no- tamment à Herbert, mais tout resta inutile. Raoul de Bourgogne, qui avait comme Herbert épousé une fille de Robert de France, ceignit la couronne dans

ee ee <q

(1) Frodoardi Chron. an. 922, ap. Duchesne, Il, 591-592. Flodoard avait alors vingt-huit ans. Rien de clair et probablement d'exact comme son récit. Rien de pitoyable et de confus comme celui de Richer, qui n'était point encore, et qui écrivit peut- être cette partie de son ouvrage d'après des récits oraux, liv. I, c. 16-41, éd. Guadet, I, 39-81. Le sacre de Robert eut lieu le 29 juin, 3 des kalendes de juillet, Chron. Hugonis Floriacen- sis, ap. D. Bouquet, VIII, 322 D; Will. Gemetic., ibid., 258D; Orderic Vital, ap. D. Bouquet, IX, 16 D, et Le Prevost, III, 144 ; Chron. S. Petri vivi, ap. D. Bouquet, IXe 34. C'est par erreur que la Chronique de Sainte-Colombe date cet évènement du 3 des

ides de juillet, ce qui correspond au 13 de ce mois, D. Bouquet, IX, 40D.

(2) Cette bataille fut livrée en 923, le 17 des calendes de juillet ou le 15 juin, Chron. Odoranni, ap. D. Bouquet VIII, 237B; Chron. Hugonis Floriacensis, ibid., 322C ; Orderic Vital, ap. D. Bouquet, IX, 16 D, et éd. Le Prevost, HI, 144"; Hist. Reg. Franc., ap. D. Bouquet, IX, 43 D.

[923.] oh

monastère de Saint-Médard de Soissons (14), et fut reconnu roi par les barons révoltés.

Cet acte était consommé quand Herbert, feignant un peu tard d'accepter les propositions que Charles lui avait précédemment adressées, lui envoya une ambassade. À la tête se trouvait Bernard, comte de Valois, son cousin germain (2). Ces ambassa- deurs dirent à Charles qu'Herbert regrettait beau- coup l'élévation de Raoul au trône, qu'il avait fait des efforts pour s’y opposer, et qu’il avait échoué devant la multitude et la violence des conjurés, mais qu'il venait de trouver un moyen de réparer le mal en grande partie. « Hâtez-vous donc d’arriver, » ajoutérent-ils, «et il viendra au-devant de vous; » mais amenez peu de monde, et lui fera de même; » car si vous et lui vous vous rencontriez chacun à » la tête d’une suite nombreuse, malgré vos projets » d'entrevue pacifique, la mésintelligence de vos » troupes pourrait provoquer une bataille. Si vous » éprouvez quelque crainte, nous sommes autori- » sés à garantir votre sûreté par notre serment. » Les ambassadeurs étaient, dit-on, de bonne foi. Charles les crut et leur fit prêter le serment proposé. Dans sa joie, il ne prit pas même le temps de con- sulter les quelques amis qui formaient son conseil,

(1) Frodoardi Chron. an. 923, ap. Duchesne, 1], 592-593 ; Richer, 1, 42-47, éd. Guadet, I, 80-91. Raoul fut couronné le 12 juillet 923, ZIII idus julii, suivant Orderic, ap. D. Bou- quet, IX, 17A, et Le Prevost, III, 145 ; ou le 13 du même mois, III idus. Chron. Hug. Floriac., ap. D. Bouquet, VIII, 322 A. :

(2) Bernard était fils de Pépin, qui était frère d'Herbert Ier, comte de Vermandois, Art de vérifier les dates, II, 700.

96 ([935.]

et il partit immédiatement avec une faible escorte. Il prit la direction du Vermandois. Herbert vint à sa rencontre avec un petit nombre d'hommes, confor- mément aux conventions. Le roi et le comte s’em- brasséèrent, se mirent à causer avec familiarité, et entrérent ensemble à Saint-Quentin, où, le premier jour, Herbert fit à Charles une réception pompeuse et vraiment royale. Mais lendemain il se démasqua : Charles était prisonnier. Herbert l’envoya dans sa fortelèsse de Château-Thierry, il le fit enfermer. Il ne le laissa manquer de rien, il n’en voulait qu’à sa liberté. Après ce bel exploit, il se rendit en Bour- gogne, auprés du roi Raoul (4).

. Cette conduite, contre laquelle il ne paraît pas qu'aucun membre du haut baronnage français, ni de l’épiscopat ait protesté, souleva l'indignation du peuple et du clergé inférieur, spectateurs impuis-

(1) La chronique de Flodoard a été la base de ce récit. Nous nous sommes aussi servi de Richer et de Raoul Glaber, mais seu- lement en tant que ces deux derniers auteurs peuvent s'accorder avec le premier. Nous considérons comme erronées toutes les as- sertions qui contredisent Flodoard. Voir Chronicon Frodoardi an. 923, ap. Duchesne, II, 593 AB ; Richer, I, 47, éd. Guadet, t. I, p. 90-93; Raoul Glaber, 1, 4, ap. Duchesne, IV, 4B. La principale contradiction qui existe entre Flodoard et Richer, con- cerne le lieu Charles fut emprisonné. Suivant Richer, c'est Pé- ronne et non Château-Thierry. Mais Péronne ne fut acquis par Herbert que l'année suivante 924 (Frodoardi Chronicon, ap. Du- chesne, I[, 594B). Charles he put être conduit à Péronne que cette année au plus tôt, c'est-à-dire après l'incendie de la forteresse de Château-Thierry, il était enfermé (Frodoardi Chronicon an 924, ap. Duchesne, 11, 595 B). Cet incendie n'eut lieu que plusieurs mois après l'arrestation de Charles ; car, dans l'intervalle qui sé- para ces deux évènements, Herbert eut le temps de faire contre

ç925.] _ 87

sants de ces événements tragiques. Ce fut un senti- ment presque général de réprobation, dont plusieurs chroniqueurs se sont faits l'écho. « Herbert, comte » de Vermandois, » dit le moine Aimoin, « commit » un crime abominable : s’étant emparé par ruse de » Charles, son seigneur et roi de toute la France, il x le fit lier de chaînes et l’envoya à Péronne (lisez » Château-Thierry), pour y être enfermé dans une » prison ténébreuse (1). »

« Charles revenait sans crainte de’la bataille » de Soissons, » disent Odoran et Richard de Poi- tiers, « quand vint au-devant de lui Herbert, le » plus méchant de tous les méchants, le pire des in- » fidèles qui, sous la simulation d'une feinte paix, » Jui fit accepter l'hospitalité au château de Péronne

les Normands deux campagnes en 923, Raoul conclut avec eux une trève qui dura jusqu'à la mi-mai 924, et, sans doute après l'expiration de cette trève, fit un traité de paix (Frodoardi Chronicon an. 923-924), ap. Duchesne, Il, 593-595). Les au- teurs de l'Art de vérifier les dates sont donc dans l'erreur quand ils disent (IE, 701) que Charles fut conduit à Péronne quelques jours après son arrestation. Des chroniqueurs postérieurs à Richer, renchérissant encore sur lui, font arrêter Charles à Péronne et non à Saint-Quentin. Tels sont l'auteur anonyme de l'Historia Regum Francorum, ap. D. Bouquet, IX, 43DE; la Chronique d'Odoran, ap. D. Bouquet, VIII, 237C; Guillaume de Jumiéges, ap. D. Bouquet, VIN, 258 D E. NH est encore plus évident qu'ils se trompent. Ce qui a donné lieu à toutes ces erreurs, c'est que Eharles-le-Simple mourut à Péronne (Frodoardi Chronicon. an. 929, ap. Duchesne, II, 598).

(1) Miracula S. Benedicti, ap. D. Bouquet, IX, 139 AB, et de Certain, p. 99. Cf. Chronicon S. Benigni, ap. D. Bouquet, VIT, _ 2434.

oo [923.] » (lisez Saint-Quentin), et l’y retint par trahison (4). »

Cet événement eut sa légende comme les autres grands faits du même temps. Voici celle de Raoul Glaber, qui vivait un siècle après.

Charles le Simple comptait parmi les grands de son royaume un certain Herbert, dont il avait tenu le fils sur les fonds du baptême, et dont cependant il aurait bien se défier. Herbert projetait d'attirer sous un prétexte quelconque ce roi dans un de ses châteaux pour l’y faire charger de chaînes et l'y emprisonner, Certaines personnes conseillèrent à Charles de prendre garde aux ruses de son vassal, et Charles résolut de déférer à cet avis. Or il arriva qu’un jour Herbert se rendit avec son fils au pa- lais du roi. Le roi se leva et l’embrassa. Herbert reçut le baiser royal avec une inclination profonde. Vint ensuite le tour de son fils qui, instruit des pro- jets paternels, mais encore novice dans l’art de tromper, resta droit et dans une posture qui n'avait rien de suppliant. A cette vue, le père contrefit l’in- digné et donna au jeune homme un gros soufflet. « Apprends, » lui dit-il, « qu’on ne doit pas recevoir » ainsi le baiser de son seigneur et de son roi. » Le ‘roi et les assistants en conclurent que les accusations dirigées contre Herbert étaient mal fondées, et c’est alors que Charles consentit à se rendre à l'invitation perfide du comte de Vermandois (2).

Charles vivant, entre les mains d’Herbert, était pour Raoul une perpétuelle menace, pour Herbert

(1) D. Bouquet, VIIE, 2370, et IX, 23B.

(2) Raoul Glaber, ap. Duchesne, IV, 4 AB. Cf. D. Bouquet, VIII, 258 A BC.

[923.] 89

une arme redoutable. Herbert voulait s’en servir afin de réaliser un projet qu'il avait formé suivant nous, et qui, passé inaperçu aux yeux des chroni- queurs et des historiens, devint l’unique mobile de toutes ses actions. Il ne s’agissait pas de couronne ni d'entreprises lointaines, de gloire encore moins. Herbert voulait fonder à son profit, dans la région nord-est de la France, un fief d’une importance égale aux grands fiefs voisins, tels que la Flandre, la Bourgogne, la Normandie ou le duché de France.

Il en possédait pour ainsi dire les rudiments. Son pére lui avait laissé d’un côté le Vermandois, c’est- à-dire Saint-Quentin (1) et les alentours : Loul- lens (2), Roye (3), Ham (4), et des droits sur Pé- ronne (5); plus, à ce qu'il paraît, Amiens (6) et Arras (7); et d'un autre côté des possessions dans

(4) Saint-Quentin, Aisne. Herbert [e", comte de Vermandois, était abbé de Saint-Quentin. Herbert IT lui succéda.

(2) Doullens, Somme. Chronicon Frodoard an. 931, ap. Du- chesne, II, 599 C.

(3) Roye, Somme, arrondissement de Montdidier. Chronicon Frodoardi an. 933, ap. Duchesne, II, 601 A.

(4) Ham, Somme, arrondissement de Péronne. Chronicon Fro- doardi an, 932, ap. Duchesne, II, 600 A.

(5) Péronne, Somme. Voir dans le Chron. Sithiense, ap. D. Bouquet, IX, 73 D, le récit de la guerre à laquelle la possession de Péronne et de Saint-Quentin donna lieu entre Herbert Ie, comte de Vermandois, et Raoul, comte de Cambray. |

(6) Chronicon Frodoardi an. 932, ap. Duchesne, II, 600B. Amiens, chef-lieu d’un diocèse différent de celui était Saint- Quentin, était la capitale d’une petite province distincte du Ver- mandois.

(7) Arras, capitale de F'Artois, appartenait à Herbert en 931

_

9% FO83.]

le Soissonnais : l’abbaye de Saint-Médard de Sois- sons (4) et Château-Thierry (2). Ensuite Herbert avait eu du chef de sa femme une part dans la suc- cession de Robert de France, le comté de Troyes, peut-être ceux de Meaux, de Melun et de Provins, que nous voyons depuis entre les mains de ses hé- riliers sans qu'aucun texte nous apprenne comment ils les avaient acquis (5).

Ces fiefs étaient séparés les uns des autres par de vastes espaces qui obéissaient à d'autres maîtres. I] fallait combler ces lacunes par des acquisitions nou- velles. Tel fut le but qu’Herbert se proposa, et qu’il atteignit en grande partie; se rendant ainsi digne du titre de comte de Champagne, qu'il ne porta pas, mais que lui donne un chroniqueur du xiu° sié-

(Chron. Frodoardi, ap. Duchesne, IT, 599 C). Herbert perdit cette ville l'année suivante, elle fut réunie au comté de Flandres (Chronique de Tournay, ap. D. Bouquet, VIII, 285), dont elle avait précédemmeut dépendu (Ann. Vedastini an. 892, 895, ap. D. Bouquet, VIII, 89, 91).

(1) Soissons, Aisne. Herbert Ier, comte de Vermandois, était abbé de Saint-Médard (Gall. Christ., IX, 413 A).

(2) Château-Thierry, Aisne. Il en sera plusieurs fois ques- ton dans la suite de ce récit; on y voit la preuve que cette ville appartenaità Herbert dès 923 (Chron. Frodoardi, ap. Duchesne, Il, 893 B). Nous supposons qu'il la tenait de son père, autrement nous ne saurions pas comment il l'aurait acquise.

(3) Les auteurs de l'Art de vérifier les dates, IF, 610, ont parfai- tement établi qu'Herbert fut comte de Troyes. On a pu contester le témoignage de Raoul Glaber et d'Albéric qui lui dennent ce titre (Raoul Glaber, HT, 9, ap. Duchesne, IV, 38 C, et D. Bouquet, X, 42 À ; Albéric, an. 928, éd. Leibnitz, t. 1, p. 266), mais on ne peut contester celui de la fille même d'Herbert, de Ledgarde, comtesse de Chartres (Gall. Christ. vetus, 1, 159-160; Labbe,

RER. mtobmt Ten.

[923.] 91 cle (4). Ceux des possesseurs de nos grands fiefs qui ont agrandi leurs domaines ou leur pouvoir, et créé pour ainsi dire de petits états dans l’état, ont, par là, malgré leurs intentions purement égoistes et quoique à leur insu, combattu pour la cause de la civilisation; ils ont réduit le nombre des acquisi- tions qu’a faire la royauté capétienne pour do- ter la France de son unité moderne et fonder ainsi une nation qui a produit tant de grandes choses.

Quand, à cette époque, un homme puissant vou- lait s'enrichir au détriment d'autrui, c'était d’ordi- naire par les biens du clergé qu'il commençait. On craignait peu alors la principale arme de l'église, l'ex- communication qui, plus tard, devint entre ses mains un moyen d’action si puissant.

La situation et l'importance des possessions de

AU. Chronol., 1, 519; Gall. Christ. nov., Il, Instr., col. 7; Cartgde S. Père de Chartres, 1, 63). Meaux appartenait, en 962, à Robert, fils d'Herbert (Richer, III, 17, éd. Guadet, t. II, p. 18-19). Aucun texte ne nous dit qu'il se soit emparé de cette ville; et le dernier comte de Meaux que nous connaissions avant Robert est Teutbert, mort en combattant les Normands en 888 .(Ann. Vedastini an. 888, ap. D. Bouquet, VIII, 87 C). Melun fut possédé par Thibaut-le-Tricheur, gendre d'Herbert (Richer, IV,74, éd, Guadet, t. II, p. 254-255). On peut supposer que Thibaut l'avait hérité de son beau-père. Nous croyons établi que Provins appartint à Etienne, petit-fils d'Herbert, et les chroniqueurs ne nous apprennent pas qu'Etienne, son père ou son grand-père, se soit approprié cette ville par quelque moyen illégitime.

(1) Albéric, an. 920, 924, éd. Leïibnitz, [, 257, 260. Ce qui donne une grande autorité à ces passages d'Albéric, c’est qu'ils sont extraits de la Chronique de Gui, chantre de la cathédrale de Châlons-sur-Marne, mort en 1203. (Cf. Alberici Chronicon an. 1203, éd. Leibnitz, II, 431).

99 [925.1 l'église de Reims avaient, même avant la mort du roi Robert et la captivité de Charles, attiré les re- gards ambitieux d’Herbert. Quoique ces possessions ne comprissent point encore le comté de Reims, elles étaient assez étendues et assez riches pour . donner à l'archevêque un rang élevé dans le ba- ronnage français; on comptait parmi elles des for- terésses qui sont aujourd'hui des villes, entre autres Épernay, qui passait alors pour avoir été donné à la cathédrale de’ Reims par saint Remy (1), Mé- zières , aujourd'hui chef-lieu du département des Ardennes (2), et Mouzon (3). Il faut y joindre deux localités qui ne sont plus aujourd’hui que de simples villages, mais dont l’une porte un nom historique, et qui touies deux, au 1x° siècle, ont joui, comme forteresses, d’une certaine célébrité ; Coucy (4) et Omont (5).

(1) Voir le testament apocryphe de saint Remy, ap. Varin, Ar- chives administrulives de la ville de Reims, 1, 6. Cf. Flodoard, Historia ecclesiæ Remensis, 1, 18, p. 85. Epernay avait été fortifié par l'archevêque Foulques, mort en l'année 900, et par Hervée, son successeur, mort en 922 (Flodoard, Historia ecclesiæ Remensis, IV, 8 et 12, p. 637, 648). On sait qu'Epernay est aujourd'hui un des chefs-lieux d'arrondissement du département de la Marne.

(2) Flodoard, Historia ecclesiæ Remensis, IV, 16, p.652 (Chro- nicon an. 920, ap. Duchesne, II, 590; Richer, 1, 19, éd. Guadet, t. 1, p. 46, 49).

(3) Mouzon, Ardennes, arrondissement de Sedan. L'arche- vêque Hervée en avait réparé les remparts (Flodoard, Hist. eccl. Rem., IV, 15, p. 648).

(4) Coucy-le-Château, Aisne, arrondissement de Laon. Coucy fut fortifié par l'archevêque Hervée (Flodoard, Historia ecclesiæ Remensis, IV, 13, p. 648).

(5) Omont, Ardennes, arrondissement de Mézières, avait été

(923.] 93

L’archevêque de Reims était alors un certain Séulfe, qui, comme il arrive ordinairement, avait peu de sympathies pour tout ce qui tenait à son prédécesseur. Ce dernier avait laissé un frère nommé Eudes et un neveu nommé Hervée, qui te- naient en fief quelques biens de l’église de Reims ; Séulfe voulut leur faire un procès, des accusateurs se présentérent et les provoquèrent en duel, eux ne comparurent pas ; alors l’archevêque recourut à la force, il fit alliance avec Herbert, et, grâce à son aide, les dépouilla de leurs biens et de la liberté. Eudes et Hervée, prisonniers d’Herbert, furent en- fermés, l’un dans une forteresse de ce dernier, l’au- tre à Paris. Le bruit public était que Séulfe n’avait obtenu ce concours d’Herbert qu’en faisant avec lui un traité secret. Les conseillers de Séulfe avaient, dit-on, de l’aveu de ce prélat, pris l'engagement de faire élire archevêque de Reims après le décès du ti- tulaire un fils d'Herbert, Hugues, alors âgé d’envi- ron deux ans (4). Pour exécuter cette convention, il fallait deux choses : la mort de Séulfe, et elle ne devait pas tarder, l’assentiment de l’autorité royale, et depuis la trahison de Saint-Quentin, grâce à son auguste captif, Herbert put compter se faire assez craindre pour exiger de Raoul cet assentiment.

Mais, pour le moment, il y avait des affaires plus pressantes, les Normands, qui, jusqu’à la conquête

Le 0 = mm rm Et eORR

fortifié par l'archevêque Foulques (Flodoard, Historia ecclesiæ Remensis, IV, 8, p. 631).

(1) Flodoard, Historia ecclesiæ Remensis, IV, 18, 35, p. 654, 682. Ces évènements se passaient quelque temps avant mort du roi Robert.

ss [923-924.]

de l'Angleterre, furent habituellement de si fidèles soutiens de l'autorité royale, avaient pris les armes pour venger ou délivrer le roi prisonnier ; ils avaient passé l'Oise et pénétré jusqu’en Artois; heureux de trouver dans leur dévouement un prétexte de bri- gandage, ïls dévastaient le pays (4). Le roi Raoul, accompagné d’Herbert, partit de Bourgogne, se ren- dit à Compiègne, et de là, passant l’Epte, il entra en Normandie. C'était une diversion qui pouvait pro- _‘duire de grands résultats ; mais, avant que Raoul eût rien fait d’important, on vit arriver dans son camp les ehvoyés de plasieurs barons lorrains qui l'invitèrent à venir sur la frontière de leur pays pour recevoir la soumission de ces partisans jadis si zélés du malheu- reux Chartes. Raoul, joyeux, se renditimmédiatement à Mouzon, et il se borna à laisser sur les bords de l'Epte ua corps d’ebservation. Herbert le comman- dait avec Hugues le Grand, son beau-frère. Les Nor- mands, continuérent leurs dévastations, Herbert y répondit en saccageant leur pays, et les contraignit à une suspension d'armes (2). L'année suivante, 924, Raoul récompensa ce service en lui donnant Péronne, et la suspension d'armes se changea en un traité de paix définitif qui fut négocié par Her- bert, de concert avec Hugues, son beau-frère, et avec l'archevêque Séulfe ; le roi Raoul abandonnait aux Normands le Mans et Bayeux (3). Le duc de Normandie Rollon, qui n'avait pas

(1) Le due-de Normandie était alors Rollon. (2) Chronicon Flodoardi, ap. Duchesne, II, 593 BC, 594 A. (3) Chronicon Flodoardi an. 924, ap. Duchesne, II, 694-596.

a dns. + +... . —... à : DER EE TC

(928.] 98

plus qu'Herbert le respect de la foi jurée, sembla d’abord vouloir observer ce traité ; il resta en appa- rence étranger à une nouvelle invasion de Nor- mands qui eut lieu au commencement de l’année 925, sous les ordres d’un certain Rainaud. On était en hiver, les Normands ne furent pas arrêtés par la saison, et ‘ls penétrérent jusqu'en Bourgogne. Raoul réunit une armée contre eux, Herbert s'y trouvait avec Abbon, évêque de Soissons (1), les vassaux de l’archevêché de Reims et un grand nombre de Bourguignons. Les troupes royales s'ap- prochèrent du camp des Normands, qui était situé sur les bords de la Haute-Seine, et, après quelques escarmouches, elles prirent le parti de faire un siége en règle, et commencèrent des lignes de circonvalla- tion. Hugues Île Grand vint se joindre à elles. Mais, pendant que les Français étaient occupés de leurs préparatifs, les Normands, faisant une sortie à l’im- proviste, s’échappérent à travers les forêts ; on ne put les poursuivre ; et les assiégeants retournèrent thacun chez soi : is croyaïent la paix désormais as- surée. Herbert, zélé pour les intérêts du roi Raoul, né- gocia la soumission de Gisléberÿ, duc de Lorraine (2), qui, jusque-là, n'avait pas cessé de reconnaitre pour roi Charles le Simple. Raoul, averti par Her- bert, se ‘rendit sur les frontières de la Lorraine, et Gislebert lui fit hommage. Mais, pendant ce temps- là, Rolton, duc de Normandie, reprenaït les armes.

(1) De 909 environ à 937, Gall. Christ., IX, 345-346.

(2) Successeur de Raïnier au Long-Cou en 916, et mort en 938. (Voir sur lui Digot, Hist. de Lorraine, I, 185-192; Art de vérifier les dates, Ill, 36-37.)

96 [925.] Les Normands dévastèrent le Beauvaisis et l’'Amien- nois, ets’avancérent jusqu'aux murs de Noyon, dont ils brûlèrent les faubourgs. Cet outrage demandait une prompte vengeance. Hugues le Grand et Her- bert furent les premiers. en campagne. L’herbe n’a- vait pas encore poussé, en sorte que la guerre n’était pas facile pour des troupes dont la cavalerie faisait la principale force; cependant Hugues dé. vasta le pays de Caux, tuant les hommes, brûlant les villages, enlevant les troupeaux ; Herbert restait campé sur les bords de l'Oise pour en interdire le passage aux Normands. Enfin le roi Raoul se mil lui- même en mouvement, il fit sommer tous les barons français de se joindre à lui en armes pour attaquer Rollon. Deux corps de troupes furent formés, l’un était commandé par Herbert et par Arnoul (1), comte, de Flandres; il vint assiéger le château d’Eu (2), Rollon se trouvait avec une garnison de mille Normands. Herbert et Arnoul prirent cette forteresse d'assaut, mirent à mort tous les mâles qui tombèrent entre leurs mains, et détruisirent tous les bâtiments par le feu. Ceux des Normands qui échap- pèrent se réfugiérent dans une île voisine : les Fran- Çais les y poursuivirent, s’emparèrent de cette île,.et firent prisonniers les uns, qu'ils massacrèrent, tandis que les autres périssaient dans les flots, ou gagnant la côte à la nage, y trouvaient encore des bras armés qui les égorgeaient. On dit que pas un Normand

(1) Arnoul Ir, dit le Vieux ou le Grand, Art de vérifier les dates, Hi, 2-3.

(2) Seine-fnférieure, arrondissement de Dieppe.

(928.] _— 97 n’eut la vie sauve. Rollon lui-même avait péri (4). Cette même année, 925, fut signalée par un évé- nement fort important pour Herbert. Ce fut la mort de Séulfe, archevêque de Reims, dont il ambitionnait si vivement la succession, et qui, dit-on, mourut em- poisonné par lui (2). Aussitôt Herbert arriva à Reims et proposa pour archevêque son fils Hugues. Il rap- pela aux conseillers de Séulfe la promesse qu’ils lui avaient faite deux ans auparavant, il parla de sa puis- sance et de la nécessité de confier les possessions de l’église de Reims à la garde d’un homme qui sût les défendre ; il fit sans doute valoir ses sentiments reli- gieux : il en avait fait grandement parade quelques mois avant au concile de Trosly, le comte de Cambrai, Isaac, avait été assigné pour s’être emparé d’un château qui appartenait à l’église de Cambrai ; de concert avec quelques autres comtes, Herbert avait décidé Isaac à payer à l’évêque cent livres d'argent (3). no Quoiqu'il en soit, les évêques de Soissons et de Châlons, qu’il avait fait venir aussitôt après la mort de Séulfe, appuyèrent ses prétentions auprès du

(1) Chronicon Frodoardi an. 925, ap. Duchesne, Il, 595-596; Richer, [, 50, éd. Guadet, I, p. 96. Voir aussi une note de M. Le Prevost, dans son édition d'Orderic Vital, 11, 9.

(2) Flodoard, Historia ecclesiæ Remensis, IV, 19, p. 656. Suivant le Gall. Christ., IX, 51, la mort de Séulfe pourrait avoir eu lieu en 926, comme le dit la chronique de Reims. Nous admet- trions avec peine que l'autorité de cette chronique fût placée au- dessus de Flodoard qui, dans sa chronique, date la mort de Séulfe de l'année 925, ap. Duchesne, 11, 596 B.

(3) Flodoard, Historia ecclesiæ Remensis, IV, 19, p. 655.

8

98 (908. clergé et des barons, qui élurent évêque le jeune Hugues de Vermandois; cet enfant n'avait pas en- çore cinq ans. Le roi Raoul n’eût garde de refuser son consentement. Il mit Herbert en possession des biens de l’archevéché de Reims pour les administrer jusqu'au moment Hugues pourrait en prendre le gouvernement, Des ambassadeurs envoyés à Rome rapportèrent une bulle approbative qui char- geait l'évêque de Soissons, premier suffragant de Reims, de remplir les fonctions épiscopales jusqu’au sacre de Hugues. Mais Herbert laissa fort peu de choses à faire à l’évêque de Soissons, qui fut pro- bablement réduit à l'administration des sacrements, Herbert destitua des curés, entre autres l'historien Flodoard, qui avait refusé de voter pour le jeune archevêque, et qui cependant, par prudence, avait eu soin de ne pas se trouver à l’assemblée l’élec- tion avait eu lieu ; il nomma d’autres curés à la place de ceux qui avaient été révoqués (1).

{1) Flodoard, Historia ecclesiæ Remensis, IV, 20, p. 656-657. Cf. même livre, chap. 28, p. 669. On comprendra difficile- ment sujourd'hui comment un administrateur temporel a pu agir ainsi sans soulever de protestalion. La nomination et Ja révocation des curés ne peuvent émaner logiquement que de l'autorité spiri- tuelle dont procèdent les pouvoirs spirituels des curés. Maïs l'admi- nistrateur temporel avait la disposition des biens attachés aux cures pour servir d'appointements aux titulaires. Ces biens étaient encore au 1x°siècke considérés comme faisant partie du temporel de l'évé- ché dent les cures dépendaient. Ce droit de l'administrateur tempo- rel laissait sans effet pratique la distinction logique qui a toujours existé entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel. Le curé, dépouillé de son revenu, cessait de faire usage des pouvoirs spiri- tuels dont l'exercice restait sans rémunération ; et celui qui était

(328-] 9

L'année suivante, Herbert accampagna le roi Raoul dans une campagne contre les Normands, qui avaient pénétré jusque dans l’Artois. Le roi et Ie comte les enveloppèrent dans une forêt; mais les Normands, qui s'étaient retranchés, résistérent vi- goureusement. Après s'être tenus quelques jours sur la défensive, ils firent de nuit une sortie et attaquè- rent à l’improviste le camp de Raoul, qui aurait été pris si Herbert ne fût venu à son secours. Ce fut une bataille sérieuse, Raoul y fut blessé, Helgaud IT, comte ce Ponthieu, qui se trouvait dans l’armée royale, perdit la vie (1). Les Normands eurent, dit- on, onze cents hommes tués, et furent vaincus. Ce- pendant il fallut acheter leur retraite moyennant une somme d'argent considérable que l'on se procura au moyen d'un impôt.

La paix jurée, Raoul, toujours accompagné d'Her: bert, prit la route de l’Aquitaine pour forcer à la soumission le duc Guillaume II (2), qui refusait de Je reconnaître, et aux yeux de qui Charles le Simple n'avait pas cessé d’être le roi légitime de la France. 11 passa par Nevers, qui était défendu par le frère de Guillaume nomnié Acfred (3), aussi partisan de Charles le Simple, et il força les habitants de cette

mis en possession des revenus de la cure succédait aux charges spirituelles attachées à ces revenus. (1) Sr Helgaud II, vou l'Art de vérifier les dates, 1, 50-151. (2) Guillaume, quatrième du nom comme comte d'Auvergne;

deuxième du nom comme duc d'Aquitaine, 918-926. (Voir sur lui l'Art de vérifier les dates, Il, 552.)

(3) Voir sur Acfred, mort en 928, l'Art de vérifier les dass, ibid.

D on Nm,

100 [927.]

ville à donner des otages. Il entra ensuite en Aqui- taine, battit Guillaume ; mais il n'eut pas le temps de profiter de cette victoire : le bruit d’une inva- sion des Hongrois le rappela dans le nord de la France, il rentra avec Herbert vers la fin de l'an- née 926 (1). = Herbert croyait avoir payé et au delà le service que Raoul lui avait rendu en lui abandonnant les biens de l’église de Reims, il demanda un nouveau don ; Roger, comte de Laon, venait de mourir, Her- bert pria Raoul de lui faire présent du comté de Laon pour son fils Eudes. Laon, situé entre Saint- Quentin et Reims, était parfaitement à la conve- nance du comte de Vermandois, et supprimait un de ces nombreux intervalles qui séparaient ses pos- sessions les unes des autres. Mais Roger avait laissé des fils, un, entre autres, de même nom que lui; Raoul ne crut pas devoir violer à leur égard la loi de l’hérédité des fiefs, et il investit le jeune Ro- ger du comté de Laon. Aussitôt on put prévoir une guerre entre Raoul et Herbert : Flodoard rapporte qu'un dimanche du mois de mars, les habitants de Reims virent dans le ciel des armées de feu. C'était un présage des luttes sanglantes qui allaient com- mencer. Mais une épidémie de grippe fut le seul fléau qui suivit immédiatement. Avant de se battre on négocia, et les négociations durèrent longtemps. Herbert commença par envoyer des ambassadeurs à Henri l’Oiseleur (2). La royauté, si faible en

(1) Chronicon Frodoardi an. 926, ap. Duchesne, II, 596 C, 597 A.

(2) Henri, d'abord duc de Saxe, dit l'Oiseleur, premier du nom

(927.] 101

France, avait conservé sa vigueur en Germanie, et l'appui du roi des Germains semblait alors une grande chose. Les ambassadeurs, à leur retour, dirent à Herbert qu'Henri désirait une entrevue avec lui, Herbert alla donc trouver le roi de Germa- nie; son beau-frère Hugues l’accompagnait. Ils firent avec Henri un traité dont les clauses ne nous sont pas connues; tout ce que nous savons, c'est qu'ils lui donnèrent et reçurent de lui des présents. Ensuite, se dirigeant vers l'extrémité opposée du ter- ritoire français, ils partirent pour combattre les Normands qui habitaient à l’embouchure de la Loire. Ils les assiégérent pendant cinq semaines, puis, de guerre lasse, firent avec eux un traité par lequel Hugues leur abandonna le pays de Nantes. A son retour, Herbert assista à un concile qui se tint à Trosly, et qu'il avait convoqué malgré le roi Raoul (1), cela sans que nous comprenions bien de quel droit : il se croyait sans doute tout-à-fait arche- vêque de Reims. Une fois le concile fini, changeant de rôle, il prit avec une armée la route de Laon, qu'il es- pérait surprendre; mais Raoul, qui était àCompiègne, le prévint etenvoya dans cette ville des troupes, qu'il suivit bientôt en personne. Herbertavait manqué son coup ; furieux, il voulut recourir aux grands moyens. Il tira Charles du donjon de Château-Thierry, ce malheureux prince était enfermé depuis quatre ans, et il le mena à Saint-Quentin, lui rendant les

EE ed 5

comme roi de Germanie, avait succédé à Conrad Ie" en 918, et de- vait mourir en 936.

(1) On sait que les légistes royaux considéraient le jussus du roi comme nécessaire pour la convocation des conciles.

102 (927)

honneurs royaux. Mais ce n’était päs un acte de re- fentir, Charles ‘était un instrument dont Herbert voulait servir pour trouver des alliés dans la grande lutte qu'il pensait entreprendre. Le premier allié auquel il songea fut Guillaume, dit Longue-Épée, duc de Normandie, fils de Rollon, c’est-à-dire du dernier défenseur de la royauté carlovingienhe dans le nord la France. Charles, Herbert et Guillaume eurent une entrevue au château d'Eu. Guillaume y fit hommage à Charles et promit son amitié à Her- bert, qui lui donna son fils Eudes en otage.

À cette nouvelle, Raoul, qui depuis l'affaire de Läon s'était retiré en Bourgogne, entra les armes à main dans les états d'Herbert, portant partout le pillage, mettant même le feu dans certains endroits. Hügues le Grand se proposa pour arbitre, une entre- vue eut lieu entre lui, Raoul et Herbert, sur les bords de l'Oise; il fut convenu que Raoul aban- donnerait Laon à Herbert, qu'Herbert remettrait Charles en prison. Le reste des difficultés qui pou- väient avoit surgi fut renvoyé à une assemblée des grands du royaume, qui devait avoir lieu peu de temps après pendant le carême de l’annéé 928. En conséquence, Raoul donna à sa garnison de Laon l’ordre de qüittér cette ville. Mais la femme même Raoul, la belle-sœur d’Herbert, Emma, qui com- Mändait cette garnison, considérant la retraite comme Une làcheté, refusa d’obéir. Alors Herbert tint le traité pour non avenu, et, oubliant qu’il ve- nait de trahir Charles une seconde fois, il montra pour lui plus de zèle que jamais. Non content du concours promis par les Normands, il désira obtenir aussi ce- lui d’une puissance qui, malgré son abaissement,

1928. 103

restait l’objet d’un respect traditionnel. Nous vou- Jons parler du pape (4). 11 lui écrivit une lettre comme peuvent écrire seuls, en pareillé circons- tance, des hommes qui ne rougissent plus (2) : « Je » n'ai jamais conspiré contre Charles, » disait-il, « » n'avais même pas été à l’avance instruit de la cons- » piration, et c’est malgré moi que j'ai cédé quelque » temps aux conjurés. Je désirerais donc ardemment » que l’on rendit à Charles un trône d'où il a été » précipité innocent et sans motifs. Je ne suis pas » seul de cet avis, mon sentiment est partagé par » tous les gens de bien, à l'exception de ceux qu'on » a corrompu à force de présents. Veuillez. donc, » par votre autorité apostolique, ordonner qu'on » rende à Charles son royaume ; frappez de l’ana- » thème d’une perpétuelle malédiction quiconque » refusera d’obéir à votre sentence, et envoyez aux » évêques et aux princes des Gaules et de Germa- » nie une lettre vous bénirez les bons et vous # maudirez les opposants (3). »

Herbert remit cette épiître à des ambassadeurs qui prirent la route de Rome. C'était un long voyage, ils n'étaient pas encore de retour quand eut lieu l'as: setnblée qui, d’après le traité de l'année précédente, devait régler définitivement les points en litige entre Herbert et Raoul. Les deux adversaires s’y ren:

(1) Le pape était alors Jean X, intronisé vers la fin d'avril 914, mort étranglé vers la fin de mai ou le commencement de juin 928.

a) Chronicon Frodoardi an 927-998, ap. Duchésre, Il, 897D, 598 À

(3) ce résumé de la lettre d'ferbert au pape nous est fourm pe Richer, 1, 8é, 64: Guadet, 4, 1021103.

104 (928. dirent. Raoul consentit à toutes les concessions que demandait le comte de Vermandois, et lui fit livrer la ville de Laon, que la reine Emma se décida enfin à quitter. En conséquence, Herbert promit encore une fois de ne plus faire valoir les droits de Charles à la couronne, et de reconnaître Raoul pour roi. Mais cet engagement rendait sa position très-fausse. Nous ne parlons pas seulement de sa démarche auprès du pape, dont la réponse pouvait arriver d’un moment à l’autre, mais son fils Eudes était entre les mains des Normands caution de sa fidélité à Charles. Her- bert eut une entrevue avec le duc Guillaume. Il y mena Charles avec lui, et là, solennellement, il fit hommage à ce pauvre prince, dont le pitoyable rôle, au milieu de ces intrigues, ne peut s'expliquer que par un état de presque complète imbécillité. Plusieurs comtes et plusieurs évêques qui avaient ac- compagné Herbert accomplirent après lui la même cérémonie; nous ignorons si ce fut avec la même sincérité. Guillaume s’y laissa tromper et rendit Eudes à son père. Peu après, les ambassadeurs en- voyés à Rome revinrent sans réponse. Le pape, alors prisonnier, n'avait pu leur en donner ; ainsi d’une part un faux serment, de l’autre un hasard heureux, avaient délivré Herbert de tous les embarras au mi- lieu desquels il s’était un instant trouvé. II remit Charles en prison et revint trouver le roi Raoul, au- quel il fit hommage de nouveau, et avec lequel il passa même quelque temps en Bourgogne; pendant ce séjour, il assisla à une entrevue de Raoul avec Hugues, roi d'Italie, et il eut l’habileté de se faire donner par Hugues le comité de Vienne pour son fils Eudes. Toutefois, cette donation resta sans effet,

[929] 105

car Hugues n'avait sur Vienne que des préten- tions (1).

Après cette entrevue, Raoul se rendit à Reims, et fit un acte qu'il considéra sans doute comme de la haute politique. Charles était arrivé à un état d’abaissement intellectuel il n’était plus à crain- dre. Raoul alla le voir dans sa prison, il lui dit qu’il plaignait beaucoup ses malheurs. « Si je vous ai of- » fensé, » ajouta-t-il audacieusement, « pardonnez- » moi, je vous en supplie. » Il répéta, dit-on, plu- sieurs fois cette prière. Il rendit à l’infortuné captif les résidences royales d’Attigny (2) et de Pon- thion (3), c’est-à-dire probablement la jouissance de leurs revenus; mais il ne le fit pas même met- tre en liberté, et il garda la couronne. Ce n'était donc qu’un pitoyable jeu ; aussi l’ennui et le cha- grin provoquérent-ils chez le malheureux Charles une maladie de consomption qui l’emporta quel- ques mois après, le 7 octobre 929, dans la prison de Péronne (4). Cette triste fin et les malheurs qui l'avaient précédée firent oublier les fautes et même les vices qui en avaient été la cause. La voix popu- laire fit de Charles un martyr (5) et même quelque

(1) Art de vérifier les dates, II, 702.

(2) Attigny, Ardennes, arrondissement de Vouziers.

(3) Ponthion, Marne, arrondissement de Vitry-le-François, can- ton de Thiéblemont.

(4) Chronicon Frodoardi an. 928-929, ap. Duchesne, I], 598 ; Richer, 1, 55-56, éd. Guadet, 1, 104-105. Cf. Bouquet, IX, 581 n.

(5) Chronicon Saxonicum an. 927, ap. D. Bouquet, VIIT, 226 D; Sigebert, an. 926, ibid, 312 D ; Chronicon Turonense, ap. D. Bou- quet, IX, 51A.

106 (529.] chose de plus. « Charles mourut à Péronne, » dit la chronique de Verdun, «et si son corps resta prison: nier, au moins son âme recouvra la liberté, Pendant qu'il vivait on le disait simple parce qu’il était trop bon, maintenant on peut l’appeler saint, et on aura raison, . car après avoir souffert par l'injustice de vassaux infidèles et parjures les longues misères d’une prison, il a quitté cette vie pour la vie qui ne finira pas» (4),

Cette mort était pour Herbert un évènement grave, elle lui ôtait son arme la plus puissante contre Raoul. Dés-lors, la prudence lui conseillait beaucoup plus de réserve qu’antérieurement. Cependant son audace ne l’abandonna pas, et, de prime-abord, la fortune lui resta fidèle. Rothilde, seconde femme et veuve du roi Robert, venait de mourir; elle avait laissé des biens dont Boson, frère de Raoul, s'était emparé. Herbert et Hugues prirent les armes et marchèrent contté lui. Dans cette guerre, Herbert s'empara de Vitry (2). Cette ville, située sur la Matne, à distance presqu’égale de Reims et de Troyes, était une des plus utiles acquisitions que pôt faire le fondateur du comté de Ghampagne. Après cette conquête, les deux beaux-frères donnèé- rent une tréve à Boson et allérent assiéger Mon- treuil (3), dont le comte Herluin If, vassal de

(1) D. Bouquet, VIII, 290 A.

(2) Aujourd'hui Vitryde-Brûlé, ou Vitry-en-Perthois, Marne, arrondissement et canton de Vitry-le-François.

(3) Montreuil-sur-Mer, Pas-de-Calais. (Voir sur ses comtes, au-

trement dits comtes de Ponthieu, l'Art de vérifier les datet, IL, 150 et ss.

[930.] 107

Hugues, s'était révolté. Herluin donña des otages de sa fidélité à venir, et les assaillañts se retitérent. Mais Herbert, aussi perfide à l'égard de Hugues qu'il l’avait été envers Raoul et Charles, noùa avec Hétluin des négociations nouvellés, et fit fairé hommage par lui (4).

Cet acte ne pouvait être qu’uti sighal de guerre entre Herbert et Hugues. Hugues, maître du vaste duché de France, qui s’étendait de la Loiré à la Normandie, de l'Océan et de la Bretagne aux bords la Somme et même presque à ceux de l’Escaut, était un rival redoutable. Mais Herbert espérait l'eiporter à force d’adresse et d'activité. 11 réussit à gagner encore uh vassal de son adversaire, Ar- naud, seigneur de Douay (2), qui lui fit hommage. Cependant le roi Raoul s’interposa, il se donna beaucoup de peine, il réunit beaucoup d’assemblées : enfin il parvint à faire concluré un traité de paix dont une des conditions fut qu'Herbert rendrait Vitry à Boson. Mais ‘cetté paix ne dura pas lông- temps. Boson, ayant pris possession de Vitry, confia la garde de cette ville à un de ses vassaux nommé Ansel. Ansel, gagné par Herbert, lui li- vra Vitry; Herbert lui donna de grands biens en récompense, entre autres Coucy qui appartenait à l’église de Reims, mais dont il se considérait comme propriétaire. Aussitôt guerre recom-

(1) Chronicon Frodoardi an. 929, ap. Duchesne, II, 598. On peut supposer qu’Herbert aurait obtenu cet hommage en don- nant en fief à Herluin les comtés de Ramerupt et d’Arcis, dont l'ac- quisition par la maison de Ponthieu remonterait à celte date.

(2) Douay, Nord.

108 (251.] mença. Hugues fit alliance avec le duc de Lorraine, Gislebert qui s’empara de Douai et livra cette ville au duc de France; et ce dernier la donna en fief à ce Roger qu’Herbert avait dépouillé du comté de Laon. Le comte de Vermandois, pour dédommager Arnaud, fut obligé de lui livrer, à charge d’hom- mage, le château de Saint-Quentin. Pendant ce temps, Boson reprenait Vitry, il avait conservé des intelligences. Il s'empara même de Mouzon par ruse, mais il ne garda pas longtemps cette place, Herbert rentra bientôt par surprise. Malgré ce suc- cès, le comte de Vermandois venait de perdre deux places importantes, puisqu'il n’avait plus ni Vitry, ni Saint-Quentin. Ce ne fut pas tout, Raoul se joi- gnit à Hugues; les deux princes vinrent assiéger Doullens (1), le prirent et le détruisirent. De ils marchérent sur Arras, dont ils commencèrent le siége (2). Aussitôt Herbert marcha au secours de cette ville ; il avait avec lui, outre ses vassaux, un corps de Lorrains envoyé par le duc Gislebert, avec lequel il venait de se réconcilier ; alors Raoul et Hugues consentirent à lever le siége, et une trève fut con- clue entre les parties belligérantes : elle devait durer jusqu’au octobre de l’année courante 931. Mais

(1) Doullens, Somme.

(2) D'après la Chronique de Tournay, D. Bouquet, VII, 285, Arnoul, comte de Flandres, aurait acquis Arras en 932 seulement, et Flodoard date de 931 les évènements que nous racontons. Ainsi Arras appartenait à Herbert en 931, quoique précédemment cette -ville eût fait partie des états de Baudouin IL, dit le Chauve, comte de Flandres, père d'Arnoul (Ann. Vedastins an. 892, 895, ap. D. Bouquet, VIII, 89, 91).

[931.] d 109

ce traité fut violé comme tant d’autres. Des vassaux d’Herbert, partant de Reims, surprirent et détrui- sirent le château de Braisne (4), qui appartenait à Hugues le Grand; cette opération rentrait parfaite- ment dans les plans de conquête d’Herbert. Braisne, par sa situation, était pour lui une acquisition infini- ment utile; mais la morale de l'ambition n’est pas toujours celle de la prudence : cette nouvelle insulte à la foi jurée comblait la mesure; Raoul et Hugues résolurent de frapper au cœur la puissance de l’en- nemi sans honneur qui n'avait cessé de se jouer d'eux.

Le jeune Hugues de Vermandois, élu archevêque de Reims en 995, avait alors dix ans; son père ad- ministrait les biens de l’archevêéché, ou plutôt en jouissait et en disposait comme de ses biens hérédi- taires; quant à l'administration spirituelle, elle avait été confiée à un certain Odalric, évêque de Dax, chassé de son siége par les incursions des Sarrasins, et qui avait été fort heureux de trouver à Reims une place de coadjuteur. Herbert avait été obligé de lui donner des appointements, mais il l'avait fait de la manière la plus économique possible. Odalric avait un canonicat et l’abbaye de Saint-Timothée. Cette situation étäit peu régulière, mais elle avait été approuvée par le pape. Raoul y avait donné aussi son consentement, et les habitants de Reims trouvaient tout pour le mieux.

Ce fut cet état de choses que Raoul et Hugues projetérent de changer. Saisi tout-à-coup d’un beau

(1) Braisne-sur-Vesle, Aisne, arrondissemnt de Soissons. Cette orthographe est vicieuse, on devrait écrire Braine.

110 (931.1 zèle pour le maintien de la discipline ecclésiastique violée par l’épiscopat d’un enfant, Raoul envoya of- ficiellement à Reims une lettre par laquelle il invi- tait le clergé et le peuple de cette ville à élire un autre archevêque. « Si vous ne le faites pas, » ajou- tait-il, « je vous en imposerai un d'office. » Les ha- bitants montrérent plus de caractère qu’on n'aurait pu s’y attendre dans ce temps d’universelle làcheté, ils refusèrent d’obéir et firent porter cette réponse au roi par des envoyés. « C’est avec votre consen- » tement, » lui disaient-ils, « que nous avons élevé » le fils d'Herbert au pontificat, c'est avec votre » consentement que nous lui avons prêté serment » de fidélité, et ce serment nous l’observerons. » Alors Raoul, accompagné de son frère Boson et de Hugues le Grand, marcha sur Reims, et, après avoir pillé sur sa route le Laonnais et le Rémois, il mit le siége devant la ville. Les habitants résistérent pen- dant trois semaines; puis, voyant leurseffortsinutiles, ils cédérent à la force et ouvrirent leurs portes. Raoul, maître de la place, réunit les habitants en assemblée et prononça un discours il attaquait violemment Herbert et cherchait à justifier sa propre conduite. I] rappela tous les désastres occasionnés par les guerres dont l’ambition du comte de Ver- mandois était cause ; il parla des injustices dont ce tyran, comme on disait alors, avait rendu victimes certains particuliers ; il exprima son regret de la part qu'il avait prise lui-même à l'élection de Hugues de Vermandois, et annonça de nouveau sa volonté, qu'une élection régulière miît fin à la vacance pro- longée du siége de Reims. Le choix fut dicté par lui. Il avait amené un moine de l’abbaye de Saint-Remy

roS1.] iii

de Reims nommé Artaud. Ce moine, méeontent du gouvernement d’Herbert, avait, quelques mois avant, quitté son abbaye pour se réfugier près d'Hugues le Grand. Tel fut l’élu de Raoul. Dix-huit archevêques et évêques, qui se trouvaient là, procédèrent immé- diatement au sacre, et Artaud s’assit sur le siége de saint Remy. En même temps, Raoul, oubliant les grands principes dont il s'était érigé le défenseur, chassait de l'évêché de Châlons l'évêque Bo- von HI (4), qui était ami d'Herbert, et il mettait à sa place un clerc nommé Milon. Aussitôt après, il prit avec son armée victorieuse la route de Laon. Cette armée se composait de huit mille hommes, ce qui était considérable pour le temps.

La cause d’'Herbert semblait désespérée, IL s’é- tait adressé au roi de Germanie, il avait été lui faire hommage, il avait espéré en obtenir du secours; mais Hugues le Grand, envoyé immédiatement par Raoul au monarque germain, avait obtenu l’assu- rgnee que la paix ne serait pas troublée par lui, Herbert, dépouillé de Reims, menacé de perdre le reste des possessions de l’archevéché, voyait appro- cher le moment on lui enléverait aussi cette ville de Laon, qui lui avait tant coûté d’efforts. Il se jeta dans la place avec ce qu’il avait de troupes, Baoul en commença le siége. Herbert n’était pas de ces hommes qui, plutôt que de céder, s’enseve- lissent sous les murs d’une forteresse ; bientôt il de- manda à capituler et obtint la permission de se re- tirer en liberté, avec la garnison. Mais la comtesse

(1) Bovon Il fut évâque de 917 au plus tard à 947 (Gall. Christ. IX, 870-871.

119 (931-932.]

de Vermandois montra plus d'énergie : les femmes semblaient alors avoir le monopole du courage. Sui- vant l’exemple de sa sœur Emma, elle s’enferma dans la citadelle de Laon. Raoul entrant dans la ville croyait s’en trouver maître. Il fut obligé de faire un nouveau siége qui fut beaucoup plus long et beaucoup plus pénible que le premier. Hilde- brante ne céda qu'après avoir épuisé tous les moyens de résistance, enfin elle fit ouvrir les portes, et, sor- tant suivie de la garnison, elle vint demander au roi grâce de la vie. Celui-ci la lui accorda, et croyant, dit-on, indigne de lui de retenir une femme prisonnière, il lui laissa la liberté. N'oublions pas qu'Hildebrante était sa belle-sœur (1).

La guerre dura encore deux ans et demi sans in- terruption, c’est-à-dire jusqu’au moment Raoul, sentant les premières atteintes du mal qui devait l'emporter, éprouva le besoin du repos. Elle fut dé- sastreuse pour Herbert, malgré quelques alternatives de succès. Ainsi, Hébrard de Montreuil, partisan de Hugues le Grand, s'étant emparé de Ham, Herbert reprit cette ville. Mais bientôt Hugues le Grand marcha sur Amiens, qui se défendit inutilement, il obligea les habitants de lui promettre fidélité et de lui livrer des otages; de il vint assiéger Saint- Quentin. Il s’en empara après un:siége de deux mois, puis alla attaquer Ham. En même temps Gislebert, duc de Lorraine, allié de Hugues le Grand, assié-

(1) Chronicon Frodoardi an 927-931, ap. Duchesne, II, 597- 600; Richer, I, 54-62, éd. Guadet, I, 100-113; Flodoard, Hïist. eccl. Rem., IV, 21-24, p. 658-663; Chron. Remense, ap. D. Bouquet, IX, 90 A.

‘(232-983:] = 119

geait Péronne ; il échoua, mais les habitants de Ham se soumirent à Hugues et lui livrèrent des otages. Encore quelques efforts et Herbert était à peu près complétement dépouillé. Il passa le Rhin et alla de nouveau demander du secours au roi de Germanie. Mais ce fut encore une fois une démarche inu- tile (4). | Réduit à ses seules forces, Herbert montra une grande activité, et cette énergie que le désespoir donne quelquefois aux âmes les moins fortes. 1] ne pouvait pas tenir tête à ses ennemis; mais, grâce aux amis qu'il avait partout, les conquêtes de Raoul et de Hugues le Grand ne furent qu'éphémères. A peine les deux alliés s’étaient-ils éloignés d’une place prise d'assaut, qu’aussitôt elle retombait entre les mains d’Herbert. | | Raoul vint assiéger Château-Thierry; et au bout de six semaines, le gouverneur nommé Walon fit sa soumission, il prêta hommage à la reine Emma, et, ayant ainsi changé de parti, conserva son poste. Quelques mois après, il était absent, Herbert arriva sous les murs de la place, et elle lui fut immédiate- ment livrée. D'un autre côté, Eudes, fils d’'Herbert, reprenait Ham, et, cessant même de garder la dé- fensive, portait le pillage et l'incendie dans les pays de Soissons .et de Noyon, qui appartenaient pres- qu’entièrement à Raoul. Herbert arrivant à l’impro- viste sous les murs de Saint-Quentin, s’en empara aprés un siége de trois jours; non-seulement les ha- bitants, sujets héréditaires de la maison de Verman-

(1) Chronicon Frodoardi an 982, ap. Duchesne, II, 600. | | 9

41À (958.084.] doïs, l’accüéillirent parfaitement, mais la garnison, placée dans cette ville par Hugues le Grand, se’mit à son service. Herbert ayant joint à cette garnison qüel: ques-uns de ses soldats, la chargea de défendre la ville, puis se retira -pour aller ailleurs tenter la for: tune. Il s’était à peine éloigné, que, du haut des rem- parts de Saint-Quentin, on vit approcher-Hugtes Grand, qui ne trouva presque aucune résistance, et, rentrant dans la ville, voulut punir d’une maniére exemplaire tant de trahison et de lâcheté : il fit pen- dre plusieurs personnes et en fit mutiler d’autres, De à il vint mettre le siége devant Roye, qui lui fut immédiatement livrég, puis, accompagné du réi Raoul, il reconimença le siége de Château-Thierry, qui dura quatre mois. Enfin, une nuit que la garni- son dormait, Walon, l’ancien gouverneur, qui se trouvait dans l’armée royale, escalada les murs et s’empara de la ville. La citadelle seule résista quel- que temps, puis la garnison ayant promis fidélité et donné des otages, Hugues le Grand et Raoul satis- faits se retirèrent. La garnison ne fut pas plutôt dé- livrée de cette présence incommode, que, de l’aveu d'Herbert, elle tint ses engagements pour non ave- nus : Raoul et Hugues le Grand durent venir de nouveau attaquer une place dont la prise était inévi- table. Mais le comte de Vermandois voulait gagner du temps, et l'évènement justifia la sagesse de. ses

* combinaisons.

Ea effet, Henri, roi de Germanie, cédant aux sup- plications d'Herbert, se décida enfin à intervenir ; il envoya à Raoul une ambassade à la tête de laquelle était le duc de Lorraine : un traité fut conclu par l’in- termédiaire des ambassadeurs entre Raoul et Hugues

one le nn ambane oc Me

(934-035.] 4116

le Grand d'une part, et le comte de Vermandois de

l’autre ; il fut convenu qu’on resterait en paix jus- qu’au 4* octobre de l’année courante 034, que pendant ce temps Herbert resterait en possession de ces deux villes de Ham et de Péronne, qui lui avaient été si vivement contestées; mais en revanche il abandonna Château-Thierry. Il profita de cette trêve pour marier sa fille Alix au comte de Flan- dre, Arnoul, auquel elle était déjà fiancée depuis quelque temps ; mais cette cérémonie faite, il viola, comme on devait s'y attendre, ses engagements avec le roi. On était au moment de la moisson, les blés, coupés et entassés en gerbes dans les champs, attendaient le moment les propriétaires pour- raient les rentrer. Herbert se rendit avec des troupes sur les terres de ses anciens vassaux du Ver- mandois qui avaient fait hommage à Hugues le Grand, et dans les fiefs du même pays, dont Hugues Grand avait investi des étrangers; il fit charger les gerbes sur des charriots, et les conduisit à Péronne. Quand cette nouvelle vint à Reims, le viel était forte- ment chargé d'électricité et fréquemment sillonné par la foudre, les habitants crurent voir dans cet état de l'atmosphère des présages belliqueux, leur imagina- tion dessinait dans les nuages en feu des serpents, des javelots de fer, voire même des armées. Bientôt Gislebert, se présentant comme l'alié du comte de Vermandois, entra en France avec une armée de Lonraias ; id dirigea sa matche vers Saint-Quentin, qui était toujours entre les mains de Hugues le Grand. Mais ce dernier dui envoya une ambassade, et une nouvelle trève fut conclue entre Hugues Île Grand et Herbert; elle devait durer jusqu'au mois de

/

= 110 = [935-036.]

mai 935. Quand ce terme fut arrivé, le roi Raoul, de concert avec Henri, roi de Germanie, parvint à faire conclure aux deux ennemis un traité de paix soi-disant définitive : Hugues le Grand consentait à rendre quelques-uns des biens dont il s'était emparé; mais il ne paraît pas qu’on se fût très-clairement ex- primé suf l'étendue que devait avoir cette restitution. Aussi bientôt le duc de France et le comte de Ver- mandois reprirent les armes. Herbert réclamait Saint-

Quentin, Hugues le Grand voulait garder cette ville. Herbert appela à son aide les nombreux amis qu'il

avait eu l’habileté de se faire en Lorraine et même au delà du Rhin, et il ferga Saint-Quentin à se rendre. Non content de ce-succès, il prit avec son armée victorieuse la route de Laon, C'était un acte fort au- dacieux, puisque Laon appartenait au roi Raoul; Herbert allait de nouveau soulever contre lui la co- lère de ce prince, qui, depuis un an, jouait le rôle de médiateur entre lui et le duc de France, et dont l'alliance avec ce dernier avait rendu sa position si fausse pendant plusieurs années. A quelque distance de Laon, Herbert rencontra un envoyé de Raoul qui lui intima l’ordre de ne pas aller plus loin : la cräinte fit taire la voix de l'ambition, et, pour la

première fois peut-être de sa vie politique, il obéit (1).

. Peu après. eut lieu un événemeut qui changea complètement la situation des affaires; Raoul mou- rut au mois de janvier 936 (2), Hugues le Grand et

(1) Chronicon Frodoardi an. 933, 934, 935, ap. Duchesne, I, 600-602. :

(2) Le 14 ou le 15. Le 14, suivant Hugues de Fleury, D. Bou-

(936.] 117

Guillaume Longue-Épée, duc de Normandie, firent venir d'Angleterre, pour lui succéder, le fils de Charles le Simple, Louis, surnommé d'Outre-Mer, qui fut couronné roi à Laon par l'archevêque de Reims Artaud, en présence d’un grand nombre de, barons et de plus de vingt évêques (4). Le jeune Louis avait alors quinze ans. Ilse laissa d’abord con- duire par les conseils de Hugues le Grand. Hugues le Grand voulait joindre à son duché de France ce- lui de Bourgogne, auquel prétehdait Hugues le Noir, frère du défunt roi Raoul. Louis prit part à une ex- pédition de Hugues le Grand en Bourgogne; maisau bout d'un an il prétendit voler de ses propres ailes. Alors on vit recommencer contre la royauté cette ligue des grands vassaux qui avait été si funeste à Charles le Simple. Hugues le Grand se réconcilia avec Herbert. Le premier avantage que le comte de Vermandois en retira fut de rentrer à Château- Thierry. Walon y commandait toujours, il avait fait hommage à Louis, et avait reçu dans cette forte- resse une garnison royale qui était placée sous ses ordres. Herbert eut un entretien avec lui et le gagna par des promesses dont il garantit l’accomplisse- ment par un de ces serments qu’il lui était si facile de faire. En retour, Walon lui fit hommage et lui

quet, VIII, 322D; la Chronique de saint Pierre-le-Vif, D. Bou- quet, IX, 34B ; Orderic, tbid., IX, 17 A, et éd. Le Prevost, IIT, 145, Le 15, suivant la Chronique de Sainte-Colombe, ap. D. Bou- quet, IX, 40E.

(1) Le 9 juin, d'après Hugues de Fleury, ap. D. Bouquet, VIIT, 822 D ; Orderic, ap. D. Bouquet, IX, 17B, et éd. Le Prevost, Ill, 146, et l'Hist. Reg. Franc., ap. D. Bouquet, IX, 44B.

—— 118 (937-938.]

préta de nouveau ce serment de fidélité qu'il avait jadis violé. Avant de se séparer, tous deux fixèrent . le jour aurait lieu la livraison de la place: Le jour venu, Walon fit sortir la garnison sous un prétexte quelconque, soi-disant pour le service du roi. Il resta seul avec ses serviteurs. Aussitôt Herbert appa- rut avec des troupes; les portes s’ouvrirent, et ses gens occupérent le château. Walon joyeux vint au- devant du comte de Vermandois ; il allait demander l'exécution des promesses. Herbert le regarda d’un air froid. « Crois-tu, » lui dit-il, « que cette place doive » être confiée à ta garde ? » Aussitôt il le ft arrêter et jeter dans les fers. Dans us cas pareil, un roi mé- rovingien aurait, d’un coup de sa francisque, fendu la tête de son leude : mais, sans être devenues plus pures, les mœurs s'étaient adoucies (4).

. Maître de Château-Thierry, Herbert tourna de

nouveau ses regards vers les domaines de l’église de

Reims et vers la ville de Laon. Laon, débris pres- que unique de l’ancien domaine royal, était alors entre les mains de Louis d'Outre-Mer. L'’archevé- ché de Reims était toujours possédé par Artaud, en- demi nécessaire d’Herbert, partisan de Louis qu'il avait sacré. C'était donc contre Louis et Artaud qu'Herbert devait diriger ses armes. Cependant Hugues le Grand, homme prudent s’il en fut, et qui aimait la temporisation, s’interposa en médiateur, et, au commencement de l'année 938, il obtint la conclusion d’un accommodement entre Herbert et Louis. Mais c'était une fiction, personne ne voulait

(1) Chronicon Frodoardi an. 936-937, ap. Duchesne, II, 608- 603; Richer, il, 1-7, édition Guadet, 1, 119-133.

(938.] 119

de la paix. Herbert était en possession d’un bien d'église assez important, c'était le château de Cor: beny (1), que Charles le Simple avait autrefois donné à l’abbaye de Saint-Remy de Reims. Louis s’en em- para les armes à la main, et fit prisonnière la garni- son, qui ne dut sa liberté qu’à l'intervention de l’ar- chevêque Artaud, Ce fut le signal de la guerre. Artaud avait fait bâtir sur les bords de la Marne un château auquel on donnait le nom de Causoste, et dont la position actuelle n’est pas déterminée d’une manière certaine; des troupes envoyées par le comte de Vermandois s’en emparèrent partrahison, et, abri- tées dans cette forteresse, portérent le pillage dans les villages environnants. En même temps, Herbert pé- nétra dans la ville de Laon, il y construisit une ci- tadelle il mit garnison. Louis vint en faire le siége. Il commença l'attaque en plaçant tout autour des archers dont les flèches perçèrent un certain nombre des assiégés; mais comme ceux-ci répon- daient par des coups de flèches et d’autres projec- tiles qui atteignaient souvent leur but, les assaillants furent obligés de recourir à un autre moyen. Le roi fit faire, avec de fortes pièces de bois liées ensem- ble, une machine en forme de maison; elle pouvait contenir douze hommes, sa hauteur était égale à la stature humaine, elle était portée sur quatre roues, le toit à double pente devait laisser couler à droite et à gauche les pierres que les ennemis jetteraient des- sus. Quand elle fut achevée on la remplit de soldats et on la roula jusqu’au pied de la muraille. Les

(£) Corbeny, Aisne, arrondissement de Laon, canton de Eraonne.

190 (938.]

assiégés essayérent de l’écraser avec des pierres énormes, mais dès qu’il paraissaient sur les remparts,